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L'ART COPTE
ÉCOLE D'ALEXANDRIE — ARCHITECTURE MONx\STIQUE
SCULPTURE — PEINTURE
ART SOMPTUAIRE
AL. GAYET
L'ART COPTE
ÉCOLE D'ALEXANDRIE — ARCHITECTURE MONASTIQUE
SCULPTURE — PEINTURE
ART SOMPTUAIRE
ILLXJSTHATIONS IDE L'AUTEUH
PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE
1902
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PL I.
Église du Mohallakah.
Boiserie incrustée d'ivoire, à droite du chœur.
Sainl Georges sur les dragons. — Musée égyplien du Caire.
PRÉFACE
C'est une tâche ingrate, que de se faire le défenseur d'un
art méconnu ; c'en est une plus ingrate encore, que d'entre-
prendre de présenter un art inconnu ou dont, tout au plus,
le nom a été cité, de loin en loin, dans ({uelques notices
archéologiques; et cependant, c'est cette tâche que je vais
assumer ici, en essayant de faire connaître l'art copte au
grand public.
Et d'abord, qu'est-ce que l'Art Copte? Et d'où vient ce
nom d'art copte? La réponse à la première de ces deux
questions est fort simple. L'art copte fut, en Egypte, celui
des adeptes de la foi chrétienne, selon la formule de l'Église
d'Alexandrie, du iv^ au vn^ siècle de notre ère, et pourrait
même, de ce fait, être désigné du nom d'art alexandrin.
L'étymologie du mot est beaucoup plus difficile à établir
d'une façon précise. Selon les uns, il dérive du nom de la ville
de Coptos, grosse bourgade de Thébaïde, qui fut le berceau
de la foi alexandrine : selon les autres, — et les arguments
PREFACE
invoqués par eux semblent, de beaucoup, les plus probants,
— il serait la transcription du nom même de l'Egypte, Ha-
gha-Phtah, la demeure de Phtah, Memphis, dont les Grecs
firent ayrarioç, — iEgyptios, — l'Egypte, les Egyptiens ; et qui,
corrompu aux basses époques, aurait revêtu la forme Goup-
tios, Goupti, qu'il conserve encore aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit de ces deux systèmes, ce qu'il importe
de dégager est ce (|ue furent les tendances qui, à ce moment,
renouvelèrent Fart de l'Egypte et firent d'elles l'une des plus
curieuses manifestations de la pensée chrétienne, tout en
montrant combien, à travers cette manifestation singulière,
la survivance des doctrines antiques perce encore, à chaque
pas, dans les monuments qui ont servi à l'interpréter.
L'intérêt qui s attache à cette analyse se double d'une ques-
tion d'histoire d'art, souvent abordée, jamais résolue, en
dépit des plus subtiles théories : celle de l'origine de Fart
arabe. Longtemps, on s'évertua à chercher celle-ci à travers
les monuments sassanides et byzantins. Pour ce qui est des
premiers, les pubhcations récentes de MM. Dieulafoy et de
Morgan ont laissé bien peu de place à cette hypothèse. Quant
aux seconds, bien (jue certains points de contact militent en
faveur d'un rapprochement, ils ne sauraient être considérés
comme les ancêtres directs des monuments arabes, eux non
plus. On a fait valoir l'analogie de quelques formes : mais, si la
facture conserve un air de parenté lointaine, la philosophie de
cette forme est, du tout au tout, différente ; ou plutôt, n'existe
pas dans l'œuvre byzantine, alors qu'elle se dégage de toutes
les lignes de celle ({ui a interprété la doctrine de l'Islam.
Faut-il voir là des divergences religieuses? L'hypothèse est
inadmissible, car on constate le plus souvent que l'artiste au
service des khalifes de Baghdad ou du Caire était un chrétien,
ou tout au plus un néophyte, qui, s'il était un enthousiaste
ardent de la foi du Prophète, n'avait rien d'un théologien.
S'il faisait de l'esthétique, c'était sans le savoir, de même que
ses prédécesseurs de l'époque antique. Toute la distance qui
PREFACE m
sépare la Grèce byzantine de l'Orient musulman tient dans
cette opposition. Le Grec ne voit que l'extériorité des choses ;
l'Oriental est un philosopiie-né, indifférent à la forme, et pour
qui la pensée à exprimer est tout.
C'est cette inclination, qui déjà est celle de l'artiste copte,
quand l'introduction du christianisme a changé la face de
l'Egypte, et que la religion de celle-ci, si vieille, qu'elle
semble reculer jusqu'au premier siècle de la civilisation, a
disparu, sans laisser de trace apparente dans l'esprit du
croyant. Qu'à cette heure, les formules d'art mises en œuvre
pour interpréter le dogme alexandrin aient été empruntées
au répertoire de Byzance, c'est fort possible, probable même.
Mais, les aspirations des chrétiens d'Egypte ne pouvaient être
celles des chrétiens de Byzance; et, fatalement, ces formules,
pour rester fidèles à ce principe primordial de l'art, qu'il doit
être le reflet de la pensée de l'homme, devaient se modifier
et se transformer. Le dogme aussi, à l'origine, suivait bien à
la lettre l'enseignement des conciles et les rites de Byzance :
d'innombrables martyrs étaient morts pour eux. Et ce])endant,
un demi siècle ne s'était pas écoulé, depuis l'avènement de
Constantin, qu'un schisme terrible, marqué par des persécu-
tions et des massacres séparait pour toujours l'Egypte du reste
de rÉghse orientale, et faisait de l'Éghse alexandrine une
confession à part.
Tout cela a été méconnu, de nos jours, par ceux qui, de
même que les Grecs des temps anciens, ne s'attachent qu'à
l'extériorité et s'arrêtent volontiers à des analogies plus ou
moins accusées. Un monument primitif, et qui, par consé-
quent, procède directement de l'enseignement reçu, les a-t-il
frappés, ils en ont conclu que cette œuvre isolée résume
tout l'art alexandrin. Ils ont jugé celui-ci d'après ce spécimen,
et l'ont classé, sans plus d'examen, d'une façon définitive.
Comment d'ailleurs en pourrait-il être autrement. Notre sens
critique a été faussé par une éducation exclusive, faite d'ad-
miration sans bornes pour l'art de la Grèce païenne, de dédain
IV PREFACE
pour tout ce qui a germé ailleurs. Or, la Grèce n'a été ni con-
templative, ni méditative, ni symboliste, ni mystique. Et tout
cela, l'Orient l'a été. Aussi, tandis que les œuvres grec(jues,
que de confiance nous admirons, ne sont que l'expression
d'une sensualité brutale, d'où toute trace de ])ensée est
absente, l'œuvre orientale, si raide et si figée soit-elle, est
comme le mirage de cette pensée, dont l'âme a vécu, ainsi
qu'en un songe. Que l'enthousiasme emporte l'artiste, le voile
de rêve tombe, et c'est l'âme qui nous apparaît à nu. Mais, si
l'on pousse l'amour du grec jusqu'à nous apprendre ce qui,
pour le sculpteur du temps de Périclès, constituait les règles
de la plastique, les proportions de ces beaux animaux hu-
mains, dont Phidias et Praxitèle fixèrent ce qu'aujourd'hui on
appellerait les perforina7iccs\ si l'on nous ressasse, à satiété,
les plaisanteries faciles d'Aristophane à l'adresse des formes
grêles des penseurs, on nous laisse ignorer le premier mot du
symbolisme oriental, tant et si bien, que nos maîtres les plus
écoutés en sont réduits à juger d'après les règles de l'esthé-
tique hellénique, ou d'après notre manière de voir à nous,
ce qui est le dernier des contre sens, et à masquer leur igno-
rance sous des airs de commisération.
Pour ce qui est du Copte en particuHer, cette ignorance a
une raison d'être parfaitement logique, et, il faut bien en
convenir, il a été, jusqu'ici, de toute impossibilité au critique
de le juger en connaissance de cause : voici pourquoi.
Tout ce que, jusqu'à nos jours, nous avons connu du
Copte nous a été transmis par les auteurs grecs et latins (|ui,
tour à tour, nous ont montré l'Église d'Alexandrie sous des
jours différents, mais en se plaçant toujours à leur ])oint de
vue à eux ; nous la peignant, non point telle qu'elle fut, mais
telle que, selon eux, elle aurait dû être. A l'origine, le chris-
tianisme, introduit en Egypte par les Grecs, ainsi qu'on le
verra tout à l'heure, conserve intact le rite de Byzance ; c'est
l'instant des persécutions, l'heure où les martyrs versent leur
sang, la période d'action, qui exclut la méditation et la con-
PREFACE
troverse. Au sortir de cette persécution, un grand apaise-
ment se produit. Le triomphe de la doctrine nouvelle est, pour
un peuple qui venait d'être aussi durement oppressé, Taurore
d'une ère nouvelle, et les grands anachorètes, les ascètes
fameux, les moines fondateurs des premiers couvents, em-
portés par le mysticisme inhérent à la nature égyptienne, riva-
lisent de pieuses pratiques, souvent extraordinaires, qui, pour
eux, étaient comme autant d'actions de grâces rendues au ciel.
A cette époque, la communauté de croyances faisait d'eux
les frères en religion des fidèles de la foi de Byzance. Aussi
les auteurs grecs d'alors, égarés par saint Gérôme, nous les
dépeignent-ils sous les traits légendaires, qui remplirent le
monde de leur renommée, à ce point, de soulever encore
aujourd'hui notre admiration. Un siècle plus tard, les affi-
nités de race reprenaient le dessus; la nature égyptienne
réclamait ses droits, et, pour toujours, un schisme irrémé-
diable séparait l'Église d'Alexandrie de celle des Empereurs
et des Papes, mais sans toutefois exercer d'action rétrospec-
tive sur la période écoulée ; si bien, que ce fut toujours par
leurs panégyristes, que nous apprîmes à connaître les exploits
des solitaires de Thébaïde, de Nitrie et de Scété. On se con-
tenta de couvrir les schismatiques d'injures, de les charger
de tous les péchés de la chrétienté, de les montrer comme
adonnés à tous les défauts, à toutes les abjections, à tous les
vices. Tout ce qui, avant le schisme, avait été considéré
comme la manifestation de la grâce divine, devint celle
de la perversion de Satan. Une simple divergence théoso-
phique avait-elle donc produit une transformation si com-
plète? Non, certes! L'Egypte est une et immuable, et pour se
rendre compte de cette vérité, il suffit de se reporter, non
point aux auteurs grecs et latins, mais aux documents égyp-
tiens ; aux peintures que les Coptes nous ont laissé d'eux-
mêmes ; et c'est ce que, jusqu'ici, on n'avait pas encore fait.
De la vie des grands saints, des moines fameux, des anacho-
rètes célèbres, Grecs et Latins ont passé sous silence maints
VI PUKKACE
épisodes peu édifiants, maints scandales et maints crimes,
qui les ont choqués, et l'on aurait tort de leur en faire un
reproche. Au contraire, le Copte s'en vante comme d'autant
de vertus ou tout au moins d'actions héroïques, accomplies
pour la plus grande gloire de sa religion. En agissant ainsi,
les Occidentaux ont ohéi sans doute à une pudeur fort légi-
time ; au point de vue historique, ils n'en ont pas moins
faussé, du tout au tout, la vérité. On ne saurait mettre en
doute que, dans leurs livres, les Coptes ne se soient décrits
tels qu'ils étaient; et, lorsqu'ils se targuent d'avoir accompli
des actes que notre morale réprouve, comme d'autant de
hauts faits, nous ne pouvons, cependant, récuser leur témoi-
gnage. Si nous concluons autrement qu'eux, c'est que notre
manière de voir est différente, l'acte n'en a pas moins été
commis.
Or, pour juger sainement d'une manifestation de la pensée
humaine, c'est l'individu, qu'avant tout, il est nécessaire de
connaître. Il me souvient encore des leçons de Taine, mon
vénéré maître, et de la merveilleuse façon dont il exposait
ce principe, avec d'irréfutables preuves à l'appui. Bien que
fort jeune à cette époque, la vérité de sa théorie m'avait
frappé, tant était grande l'habileté qu'il déployait pour en
montrer l'inéluctabilité inhérente. Elle est restée, avec les
grandes lois de l'irréductibilité des formes premières de
l'imagination et de la communion d'idéal, les seuls principes
d'art auxquels je me sois attaché. C'est encore cette méthode
de déduction du connu à l'inconnu, qu'il savait manier avec
tant d'adresse, ce système d'analyse psychologique, qu'il
appHquait avec tant d'implacabilité, pour retrouver, étant
donné l'homme et le miheu où se sont élaborées ses préfé-
rences artistiques, la raison d'être de l'école, que je voudrais
pouvoir appHquer à l'étude de l'art copte. J'ai présente
encore à la mémoire l'ardeur mise par lui à prouver que
la sculpture grecque incarna le siècle de Périclès. A le
démontrer, il mettait une chaleur, une conviction, une âpreté,
PREFACE VII
qui lui faisaient trouver, dans la constitution géologique et
climatérique du pays, des arguments irréfutables. Oui, à
l'écouter, on sentait la vérité de la doctrine; mais, par mal-
heur, celle-ci était exclusive; la partialité aveuglait le Maître :
en dehors de l'art grec, rien n'existait pour lui. S'il exposait,
jusqu'à l'évidence, que l'atmosphère ambiante, physique et
morale, avait produit cette éclosion plastique, tant admirée de
lui, mais où, bon gré mal gré, il était bien obligé de recon-
naître que toute tendance spiritualiste, toute envolée d'idéal
était absente, il se refusait obstinément à reconnaître ailleurs
la cause sous l'effet. Ce n'était plus, pour lui, qu'aberration
d'esprit, folie plus ou moins caractérisée ; il condamnait l'école
sans vouloir même s'arrêter une minute aux raisons de cette
aberration. C'est peut-être beaucoup de présomption que
d'oser affirmer, après lui, que cette prétendue aberration
n'exista jamais, que tout art eut des causes rationnelles; que,
si certaines formules végétèrent, dans certains miheux, c'est
que le terrain n'était pas propice à leur culture; mais que,
toujours, il est aisé de démontrer le pourquoi de ces formules
et de leurs diverses modifications. C'est là la tâche que je
voudrais mener à bien, en ce qui a trait à l'art copte, m'ap-
puyant, pour seul soutien, aux notices archéologiques que
lui ont été consacrées par MM. Golénischelf et le comte de
Bock, en Russie; Ebers, Riegl, Sleindorff, Schmidt etErmann,
en Allemagne; Alan S. Cole, Greville Chester et Buller, en
Angleterre ; et surtout, en me reportant à ces portraits si
vivants des grands moines coptes, apparus, tout à coup, dans
le cadre de leurs propres écrits.
Ce plan d'étude m'entraînera forcément à un développe-
ment assez long des systèmes philosophiques de l'Egypte
antique et de l'Egypte chrétienne. Les uns et les autres sont
peu famihers au lecteur. Pour les rendre intelligibles il me
faudra remonter aux sources; exposer les causes où ces
systèmes avaient primitivement trouvé l'embryon de leurs
préceptes ; décrire le cadre où ceux-ci étaient nés, la façon
VlIT
PRÉFACE
dont ils s'étaient imposé à l'esjDrit; puis, cette première
esquisse tracée, suivre l'évolution de l'idée chez l'individu.
Cela fait, il me faudra encore expliquer le mécanisme mental
de ce dernier, rechercher comment l'impression se traduit,
pour lui, en images; et, ce n est qu'alors, seulement, qu'il
deviendra possible d'aborder l'étude de l'art alexandrin.
Broderie de cliàlc. — f'ouilles d'Anliiiœ.
Broderie de cliûle. — Fouilles d'AïUinœ.
CHAPITRE PREMIER
LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
1. — LES HÉRÉDITÉS DU COPTE
A l'heure même où l'Egypte prend rang dans l'Iiistoire, sa civi-
lisation, arrivée à son complet épanouissement, est
déjà la personnification la plus parfaite que l'on
puisse rêver du milieu où elle a grandi. Le pays
n'est qu'une étroite bande de terre d'alluvions, lon-
gue et plate, que les chaînes des montagnes arabi-
ques et libyques bordent sur ses deux rives. Aussi,
l'imagination populaire se représente-t-elle le monde
comme un immense plancher, sur lequel le ciel
s'étend, pareil à un plafond, soutenu aux quatre
angles par quatre gigantesques colonnes, ou comme
une voûte en ellipse surbaissée, s'appuyant, elle
aussi, à quatre piliers.
Dans ce décor absolu, les phénomènes climaté-
riques, toujours les mêmes, se reproduisant à jour
et, pour ainsi dire, à heures fixes, avaient, de toute
éternité, frappé l'esprit de l'individu en le cour-
bant aux lois d'évolutions cachées, implacables, d'autant plus
Croix ans^'o (boiserie).
Musée ég\ plien du Caire
2 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
sensibles, qu'aux commencements elles avaient été, pour lui, plus
terribles. C'était la crue du Nil, venue de sources inconnues, et dans
un ciel éternellement pur, le cours du soleil, toujours égal, tou-
jours pareil ; la chaleur créatrice et dévoratrice de l'astre ; ses dispa-
ritions au soir, derrière les montagnes de Libye ; ses apparitions sur
celles d'Arabie au matin. La transparence de l'atmosphère rendait
encore les phases de cette course plus imposantes et plus mysté-
rieuses. C'était l'aurore radieuse de l'aube, le flamboiement du
disque au zénith, le crépuscule étrange du soir, puis l'envahisse-
ment progressif de l'ombre, et ce rayonnement tout particulier de
lueurs jaunes, si spéciales à l'Egypte, montant comme d'un au-delà
lointain et irradiant encore le ciel, alors que déjà il fait nuit. De
plus, enfin, l'étroitesse de la vallée eL la configuration des mon-
tagnes concouraient à donner à cette dernière période de la course
solaire un caractère inexplicable ; et le peuple enfant qu'était celui
de l'Egypte se trouvait tout naturellement porté à se demander
comment ce soleil, qu'il sentait être l'Ame de l'univers, disparais-
sait à l'Occident, pour réapparaître à l'Orient. Il poursuivait donc
sa course par delà cet horizon de la montagne, il s'enfonçait donc
dans des régions ignorées, il revenait donc sur ses pas, traver-
sant des mondes invisibles, et remontait donc au faîte de l'autre
montagne; de cette muraille indiscontinue, dont la crête horizon-
tale se poursuivait, comme une immense corniche, et dont les
pentes s'abaissaient vers la plaine en glacis?
Quand la société fut constituée, et qu'il fallut à l'homme disputer
au sol les éléments de sa subsistance, le renouvellement des choses
lui apparut tellement gouverné par ces phénomènes, que l'argile
molle encore de son àme en prit forcément l'empreinte; et que les
moyens par lesquels il pensa se rendre favorables, les puissances
cachées, qu'il supposait présider à leur évolution furent tout natu-
rellement les rites d'une religion solaire, qui, en s'épurant, aboutit
à un panthéisme absolu. Aussi, toute la philosophie du mythe
tendit-elle à symboliser la reproduction des espèces; le mystère des
journalières renaissances. Ra, Aten, divinité primitive de Memphis,
remise en honneur par Amenophis IV; Shou, Tafnout, Anhour,
Horus, Ma, Nekheb, ne furent que des personnifications de la
course diurne du soleil ou des phases de son passage à travers l'au-
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 3
delà. Ra devint l'esprit caché, le Père, l'âme universelle qui anime
le monde; Aten, le disque, l'habitation de cette essence; Shou, la
lumière qui en émane; Tafnoul, l'élément féminin, concourant à
sa production; Khem, la force créatrice qui s'en dégage et féconde
les germes de vie; Ma, l'irradiation des rayons lumineux; Toum,
le soleil disparu à l'horizon ; Horus, l'astre réapparu au matin.
Mais ce fut surtout sur cette disparition et cette réapparition que
se concentrèrent les efforts Imaginatifs du fidèle. Elles prirent
corps dans le mythe osirien, qui reste comme l'expression la plus
parfaite du culte égyptien.
Osiris, c'est l'être bon par excellence ; Osiris-oun-Nefer, le frère
de Set, le génie du mal, l'ombre dissolvante. Très longtemps, les
deux frères s'étaient disputé la royauté du monde ; et Set vainqueur
avait mis son rival à mort; dépecé son corps et semé ses membres
sur les chemins. Isis et Nephthys, leurs sœurs, avaient en pleurant,
« parcouru l'Egypte entière », réuni les lambeaux du corps du
dieu mort, « rassemblé ses membres ». Puis Ra, touché de leur
peine. Pavait ressuscité et rappelé près de lui. Set avait alors régné
sans partage pendant 400 années ; mais un fils posthume était né
d'Osiris et d'Isis. Au fond d'une province de Haute-Egypte, dont il
est le souverain, il réunit une armée, et l'an 303 de son règne,
déclare la guerre au meurtrier de son père, et le défait en divers
combats.
Telle était, en grandes lignes, la légende mythique. Dans le
dogme, Osiris apparaît comme une forme de Ra, alors que celui-ci
s'est abaissé sur l'horizon occidental du ciel, et va disparaître. C'est
le roi du jour, souverain de la nuit, qui s'avance, sans trêve ni
relâche, et s'engage dans la voie mystérieuse, à travers les ténèbres
d'où nul n'est jamais revenu. Mais cette région mystérieuse, où
pouvait-elle être située? Longtemps, on a imaginé que l'Egyptien
la supposait souterraine ; que le soleil passait sous la vallée, décri-
vant un cercle indiscontinu. Des textes fort précis sont venus nous
prouver le contraire. La montagne d'Occident marquait la limite du
monde et le tleuve de la vallée céleste, semblable en tout à celle
de PEgypte, après s'y être frayé un chemin, tournait brusquement
vers le nord, pour descendre, de même que le Nil.
De même que l'Égyptien aussi, les habitants du pays céleste navi-
4 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
guent sur leur fleuve ; mais au soir, les eaux d'en haut s'engouf-
Trent en cataractes dans les gorges de la chaîne des montagnes du
ciel intermédiaire, La cataracte est franchissable pourtant. L'es-
cadre divine en suit le cours, en serrant la rive occidentale. Six
heures durant elle y navigue ainsi. A la sixième heure, arrivée au
terme de sa course, que marque l'étoile polaire, elle vire de bord,
met à la voile et cingle vers le sud, en longeant la côte orientale,
pour ramener le dieu au pied de l'autre montagne, l'horizon du
levant, où, au sortir des chemins infernaux, il reprendra sa person-
nalité diurne et brillera à l'aube d'une autre vie, l'aurore d'un autre
matin. Cette vie de chaque jour, cette éclipse de chaque soir, ce
voyage de chaque nuit, cette résurrection de chaque aurore symbo-
lisèrent la vie divine et, par assimilation, la vie humaine. Toutes
les croyances populaires se rattachant à la mort et à la résurrec-
tion d'Osiris y trouvaient leur place, et pour s'être manifesté aux
hommes et avoir souffert, le dieu bon devint le guide et le protec-
teur des trépassés.
L'homme qui naissant à notre monde avait vécu ailleurs, de
même que le dieu, et devait retourner y vivre. Son existence ter-
restre n'était qu'une de ses métamorphoses, un a devenir », dont
chaque étape correspondait à un jour de la vie du soleil. La nais-
sance de l'individu, c'était le lever de l'astre ; sa vie, sa course
diurne ; sa mort, sa disparition dans les ténèbres. Mort, l'homme
s'identihait à Osiris Khent Amenti et s'enfonçait à sa suite dans
l'Hémisphère inférieur, jusqu'à l'instant où, comme lui, il ressus-
citerait à un autre jour. Cette manière de comprendre l'existence
avait déterminé celle dont l'Égyptien se figurait la composition de
son être. Elle était très complexe, mais très logique, quoi qu'on en
ait dit.
La première question qu'il s'était posée avait été celle-ci : Com-
ment la vie se manifeste-t-elle sur terre ? Et pour rester fidèle à la
doctrine du renouvellement quotidien, il s'était arrêté à un sys-
tème panthéiste, où le soleil joue encore le rôle principal. C'est
toujours Ra, le Père, le principe mystérieux, le Dieu — Nouter,
floraison perpétuelle, — qui, caché dans le disque, distribue le
principe de vie. Une chaîne sans fin relie la terre à ce foyer. Les
atomes de l'existence universelle se répandent dans le monde, en
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 5
suivant la chaîne descendante, animent l'être, homme, animal ou
végétal ; puis, à la mort de cet être, remontent, toujours vivants
par la chaîne ascendante, à leur source, d'où le dieu les renverra
ici-bas habiter des corps nouveaux. Cette théorie est, à peu de chose
près, celle reprise, bien des siècles plus tard, par la secte pytha-
goricienne, qui, sans doute, en puisa le principe à l'école d'Alexan-
drie. Ce système, venant se greffer au mythe osirien, compliquait
cependant singulièrement la nature de l'être humain. L'Egyptien
n'a pas seulement un corps et une ame. A côté du corps, il place
le Double, le Kha^ second exemplaire de sa personnalité ; projec-
tion colorée mais impalpable et immatérielle, plus qu'ombre et
moins que réalité; homme, lorsqu'il s'agit d'un homme; femme,
lorsqu'il s'agit d'une femme ; enfant, lorsqu'il s'agit d'un enfant.
Cette personnalité mystérieuse naissait en même temps que l'être
terrestre et s'envolait aussitôt à la demeure des Doubles, coin
obscur du ciel intermédiaire, dont Hathor était la régente. C'était
lui qui, du fond de sa retraite, gouvernait l'individu. Celui-ci ne
pensait et n'agissait que selon l'influence que lui avait transmise
son double, tant et si bien, qu'il finit par n'être plus considéré que
comme le support de sa personnalité. Et, de même, à côté de
l'àme, le i?«, Tessence immatérielle qui réside en cet être, se
place le principe vital, le soufïle de vie, le Khou^ — le lumineux,
— la parcelle de ilamme, venue du disque par la chaîne descen-
dante pour animer le corps.
Aucun de ces éléments n'était immortel par essence. A la mort,
ils se séparaient. Le Khou, la parcelle de flamme, en était disjoint
pour toujours et remontait au disque solaire. Des autres principes
auxquels il avait été associé, le Ba^ l'àme qu'on voit figuré dans la
peinture sous la forme d'une hirondelle à tête humaine, instruit
par les formules magiques, protégé par les incantations et les talis-
mans, s'envolait vers « l'autre terre », la région inconnue de
l'Ouest, tandis que le corps, identifié à celui d'Osiris, et comme lui
préservé par l'embaumement, devait attendre la fin de ses pérégri-
nations, pour s'unir à lui, à l'aurore d'une autre existence, de
même que le dieu bon avait rassemblé ses membres pour ressus-
citer. Le double, enfin, quittait sa demeure céleste, pour venir
habiter auprès de la momie, dans la solitude de la tombe et se
6 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
substituer au défunt, afin d'y vivre comme Osiris dans la région
funèbre. Et comme ce mort, pour y parvenir, devait pénétrer
d'abord dans l'iiorizon occidental, l'idée vint tout naturellement
d'y creuser la sépulture, d'y transporter le corps et de supposer
qu'il continuait à y vivre, en la personne de son double, de la vie
dont il avait vécu jusque-là. On peignit même les scènes de l'exis-
tence de chaque jour de ce double sur les murailles de la chapelle
funéraire, et l'on supposa que, la grâce divine aidant, ces peintures
se faisaient réelles, la récitation d'une formule consacrée les trans-
formant en tableaux magiques, où les actes figurés se trouvaient
être soudain accomplis.
Cette croyance en la survivance du double avait été le premier
essai du spiritualisme religieux; selon elle, le mort poursuivait
dans l'au-delà le cours de l'existence qui, ici-bas, avait été sienne.
Ce qui avait été ses plaisirs continuait à l'être dans l'autre monde;
mais ses actions terrestres n'exerçaient aucune influence sur le
sort qui l'y attendait. Bon ou méchant, juste ou injuste, dès
l'instant que les cérémonies prescrites avaient été accomplies sur
son cadavre, les prières du rituel récitées, il était heureux pour
l'éternité. Avec le temps, cette idée grossière se modifia et
s'allia à celle des peines et des récompenses proportionnelles au
bien ou au mal fait sur terre. C'est alors seulement que se lit
jour la croyance à l'âme, et que le devenir de celle-ci fut porté
dans un monde différent; le ciel, à la suite des dieux lumineux.
Instruite de tous les secrets de l'au-delà, elle part à tire d'aile
vers a l'autre terre », où elle comparaît désincarnée devant le
tribunal où siège Osiris, entouré de quarante-deux juges. Son
cœur, ainsi que disent les textes, témoigne de sa vie. Ses actions
sont pesées dans la balance de la déesse Mat, — la Vérité, — et
selon qu'elles sont trouvées mauvaises ou bonnes, le jury la con-
damne ou l'absout. Coupable, elle tombe dans l'enfer, où les ser-
pents et les scorpions la poursuivent, et où, après mille tourments,
elle trouve la fin de ses maux dans l'anéantissement ; pure, elle
n'est pas encore exempte d'épreuves, mais elle a acquis la science
infuse. Le mal l'attaque et la guette, cherchant à l'arrêter et à la
détruire au passage. Pour surmonter ces obstacles, il lui faut rece-
voir d'Isis et de Nephthys les devoirs qu'Osiris en avait reçus, et
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 7
s'identifier à lui. Guidée par Anubis, le chacal gardien du seuil
infernal, elle arrive aux espaces célestes, en cultive les champs, se
môle à la troupe des esprits. A son gré, elle peut s'échapper à ce
séjour, pénétrer dans la tombe et venir un instant s'arrêter dans
la « salle d'or » du double. Ce n'était point là, du reste, une simple
visite de politesse, rendue à un compagnon d'autrefois. Un livre
était là, déposé dans un coffret, qui était pour elle un véritable
guide à travers la région funèbre. Ce livre, le Livre des Morts, ren-
fermait la description de toutes les localités qu'elle avait à tra-
verser; les chemins à suivre, les rites à observer pour l'accomplis-
sement heureux du voyage. C'était un aide mémoire, en même
temps qu'un itinéraire ; et s'il était dans l'Amenti des âmes dis-
traites, elles n'avaient qu'à le consulter. Elles y trouvaient jus-
qu'aux formules sacramentelles delà déposition à faire au tribunal,
les mots qui conjuraient ou exorcisaient les esprits mauvais, les
acclamations à donner aux dieux, la carte astronomique figurant
Fétat du ciel de nuit, avec table de déclinaison des étoiles, et jus-
qu'aux actions de grâce à rendre, après avoir surmonté tous les
périls.
Cette exposition des dogmes essentiels de la religion antique était
d'autant plus nécessaire, que, plus de cinquante siècles, celle-ci
venait de régner en maîtresse absolue, sans qu'aucun schisme,
aucune querelle troublât sa sérénité douce et résignée, quand
apparut le christianisme. Et de fait, elle était si intimement liée à
la nature égyptienne, elle la reflétait avec une si parfaite fidélité,
qu'on comprend sans peine qu'il ne pouvait en être autrement.
L'histoire de ses dieux n'était pas, à proprement parler, une épopée
divine, mais bien l'idéalisation des phénomènes climatériques par
lesquels, inconsciente, cette Egypte se sentait régie. Les grands col-
lèges sacerdotaux l'avaient bien précisé du reste, et certaines hymnes
nous édifient suffisamment à ce sujet. La lutte légendaire d'Osiris
et de Set devient, pour elles, celle de la clarté contre l'ombre :
celle-ci l'emporte, comme le dieu pervers, et la dispersion des mem-
bres du vaincu n'est que l'image de ce crépuscule, si particulier à
l'Egypte, où, longtemps, après le coucher du soleil, de longs reflets
rouges traînent encore dans le ciel. Isis, c'est le monde inconnu,
où le dieu reprend ses membres; Horus, vengeur de son père, le nou-
8 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
veau soleil qu'a procréé cette union. Ou bien encore : Osiris, c'est
la plante qui se renouvelle d'elle-même, l'épi uni à la terre, Isis,
personnification de l'élément féminin, concourant aux mystères des
renaissances. L'épi coupé, ses grains sont dispersés, pour servir de
nourriture aux hommes, à l'exception de la part réservée pour
l'ensemencement d'une nouvelle récolte ; c'est la mort et la résur-
rection du dieu.
Il serait aisé de démontrer qu'au fond de tous les mythes réside
une pensée analogue. Si l'on veut bien aller jusqu'au sens intime
de l'idée exprimée, on retrouve invariablement une pensée uni-
que, celle des renouvellements journaliers de l'existence, des éter-
nelles procréations, des éternels recommencements. C'est là un
fait acquis, prouvé, à toutes les périodes de l'histoire, par Fim-
muabilité avec laquelle le culte des morts est resté attaché à
l'assimilation de la vie de l'homme dans l'Amenti à celle du soleil
disparu, traversant les régions funèbres, pour surgir à une exis-
tence nouvellle. Si minutieux ont été les détails que nous rela-
tent les inscriptions des tombes des vieilles dynasties, si précises
les peintures qui décorent les chapelles mortuaires de l'époque
thébaine, que cette pensée nous est aussi familière qu'elle pou-
vait l'être à l'Égyptien. Non seulement le mort s'enfonce dans
l'Occident, de même que le soleil, mais encore, pour y pénétrer,
il lui faut passer là où Osiris a passé, où il passe encore chaque
soir, se glisser à sa suite dans la crevasse du rocher, située à
l'ouest d'Abydos, où la tradition plaçait la sépulture divine; le
suivre à travers le dédale des chemins qui se croisent sur sa route,
arriver sous sa protection, heure par heure, dans les cercles qu'il
traverse; et, si la réalité forçait le fidèle à reconnaître que, ce voyage
nocturne accompli, le cadavre n'en demeurait pas moins rigide sous
ses bandelettes, du moins se berçait-il de cette croyance que le
double continuait à vivre et que les statues taillées à l'image du
mort pouvaient, grâce à des opérations magiques, accomplies au
moment des funérailles, lui servir de corps. Ces statues, en effet,
ne sont que « les supports du double », de môme qu'avait été le
corps pendant la vie terrestre de l'être. C'est pour cela que toujours
elles sont soigneusement sculptées à sa ressemblance; car, sans
cela, le double n'eut pu s'habituer à un corps auquel il n'était pas
ET LES ORIGINES DE LART COPTE 9
accoutumé et ne l'eut môme pas reconnu. La réapparition au matin,
la renaissance de cet être à l'aurore d'une autre existence, se recu-
laient ainsi à une époque lointaine, que la douceur du séjour tombal
laissait envisager sans effroi. Qu'importait à l'Égyptien sa résur-
rection définitive, quand chaque jour il reprenait ses membres dans
sa chapelle, se retrouvait, en la personne de son double ou des
statues supports de ce double, en possession de ses sens, jouissant
de tous les agréments dont il avait pu jouir, au cours de la vie
terrestre et de la vie spirituelle, alors que son ame naviguait dans
le ciel, à la suite de Ra î Aussi s'estimait-il heureux et ne désirait-il
pas autre chose ; si bien, qu'on peut affirmer hautement, qu'il ne
crut jamais à la résurrection définitive, mais uniquement aux deve-
nirs journaliers; à une suite non interrompue de rénovations et
de transformations. De môme qu'il voyait toutes choses croître, se
manifester et se dissoudre sur terre, pour surgir de nouveau, se
métamorphoser et disparaître encore ; de même, il se crut appelé
à vivre une série d'évolutions infinies, se réincarnant sans cesse,
en une forme familière, celle où, quoi qu'il en ait dit, il s'était
estimé puissant, riche et satisfait.
Un attachement aussi profond, une habitude de tant de siècles à
une telle maxime devaient nécessairement laisser une trace indé-
lébile dans l'àme de la race : et, si grande que se soit affirmée la
ferveur du néophyte pour le christianisme, lors de sa conversion à
l'Evangile, l'hérédité ne pouvait, du jour au lendemain, abdiquer
ses droits. Aussi, ce christianisme de l'Egyptien différa toujours
sensiblement de celui du reste de l'Église d'Orient, et tout en en
adoptant, de prime abord, la formule, ne fut, pour le fidèle, qu'un
rituel nouveau de ses vieilles croyances; de même qu'il avait autre-
fois, à travers les cultes de Ra, d'Amon, d'Osiris, d'Isis ou d'Aten,
retrouvé invariablement la loi de transformation, par laquelle il
se sentait gouverné et la doctrine des recommencements éternels
qui en découlait.
II. LA DIFFUSION DU CHRISTIANISME.
Avant d'aborder cette démonstration, il est nécessaire encore de
rechercher par quelle voie et dans quelle façon le christianisme
10 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
se répandit en Egypte, et voir si l'état d'esprit du pays était, à cet
instant, favorable à sou développement.
A priori, il semble qu'on peut aiïirmcr que cette dernière
condition était bien loin d'être requise. Ce fut des Grecs que
l'Égyptien reçut l'Évangile; et l'abîme moral qui séparait les deux
races eut été un obstacle infranchissable à ce rapprochement, si
des circonstances particulières, un enchaînement d'événements
imprévus, éclatant tout à coup au milieu des troubles dont l'Orient
était le théâtre, n'avaient changé la face des choses et fait de ceux-
là môme qui, la veille encore, étaient considérés comme des êtres
réprouvés et impurs, les initiateuj's de la Foi.
Cette haine de l'Egypte pour la Grèce avait sa source dans la
répulsion de celle-là pour les dieux de l'Olympe. Lorsque, à Tépoque
de la conquête macédonienne, les Grecs avaient, pour la première
fois, pénétré dans le pays, leur arrivée avait été saluée comme
l'aurore d'une ère libératrice ; car, lourd venait d'être le joug des
Perses, maîtres de l'empire depuis Cambyse, et terribles les répres-
sions de toute tentative de soulèvement. Le règne des Ptolémées
avait ramené avec lui une nouvelle clïlorcscencc de la civilisation
antique, qui, si elle est restée inférieure aux autres, n'en garde
pas moins sa grandeur relative. En tous cas, les conquérants étaient
vite absorbés par le vaincu; le rituel de TÉgypte demeurait intact;
et, loin d'imposer ses dieux nationaux à ses sujets, c'était le pha-
raon qui, en apparence, se convertissait aux cultes anciens. Mais,
en môme temps, une infiltration, sourde d'abord, puis bientôt
envahissante de l'hellénisme se produisait dans la vallée du Nil et
se répandait sur toute sa surface, dont il est facile de se rendre
compte par ce qui se passe de nos jours.
L'esprit d'aventure est inné chez le Grec; à toutes les tentatives
hasardeuses il va, guidé par l'appât du gain, l'activité de son tem-
pérament et le goût du commerce. Il sait se plier, pour arriver à
son but, à toutes les exigences du moment, du climat, de la con-
trée où il s'établit, aux mœurs de ses habitants, à la langue qui
y est parlée. 11 entre en relations avec les indigènes, s'assimile
leur manière d'être et n'est même jamais en reste lorsqu'il
s'agit de faire assaut d'astuce avec eux. De nos jours, il a ainsi
pénétré jusqu'au Darfour et au Kordofan, fondant des comptoirs
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE H
au Scnaar et à El-Obeid et il n'est pas un village de Haute ou
Basse Egypte, où l'on ne rencontre une colonie de marchands
grecs, \endant de tout avec entrain et dupant chacun à qui
mieux. 11 en fut certainement de même dans Fantiquité, et
nombreux durent elre ceux qu'attira le renom de richesse de
l'Egypte. De plus, les pharaons, réduits par la décadence de
l'État, à recruter à l'étranger des mercenaires, avaient enrôlé à
leur solde les Cariens et les Milésiens, si bien que, peu de temps
après la fondation d'Alexandrie, tout le Delta, jusqu'à Sais, était
comme un prolongement de l'Hellade, et que le long de la branche
canopique du Nil, les villes de Naucratis, d'Anthylla, d'Arkhon-
droupolis se trouvaient entièrement peuplées de colons grecs. On
en rencontrait d'ailleurs un peu partout, et il n'était pas une
bourgade qui n'eut son quartier grec, groupé autour d'un temple
dédié à l'une des divinités de l'Olympe. Memphis, la Sainte,
n'avait pas échappé à la règle commune; mais, à ce contact des
deux religions, l'Egyptien n'avait appris qu'à abhorrer le paga-
nisme hellénique; le Grec qu'à parodier les mythes pharaoni-
ques, inintelligibles pour lui. Comment en eut-il été autrement?
Une incompatibilité d'humeur séparait les deux races. L'Egypte
était, de tous les vieux peuples, le plus spiritualiste ; la Grèce
le plus matérialiste qu'on puisse imaginer. Aux yeux de la
première, l'infini s'était déployé avec le mystère des métempsy-
coses et de la lutte des puissances créatrices et destructives qui
se partagent l'univers, comme le champ des devenirs de l'homme.
La vie terrestre lui était apparue comme l'une de ses manifesta-
tions, la plus inférieure, la plus tourmentée, la plus misérable de
toutes; la mort, comme la première étape d'une vie sereine et
glorieuse, celle de l'Osirien, identifié au soleil et comme lui renais-
sant à une aurore nouvelle chaque jour. Pour le Grec, l'Olympe
n'était qu'une cité, avec le bavardage oiseux de l'Agora : le dieu
qui y réside n'est point l'être incréé, unique, éternel et immortel,
absorbant et terrible, en qui repose toute force et toute puis-
sance. Zeus, le plus grand de tous, a vu son commencement, et sa
royauté prendra peut-être un jour fin. Il a les besoins, les pas-
sions, les défauts et les vices de la nature humaine. C'est un roitelet
grec, un roitelet heureux, dont le règne s'écoule en orgies sans
1-2 LK CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
nom. Pareillement, rau-dclà, le royaume d'Iladès, n'est qu'un pays
peuplé d'ombres vagues, simple décalque du monde terrestre, où les
Bienheureux revivent une existence semblable à celles dont ils ont
vécu sur terre. Mieux: encore, ils continuent à s'intéresser à ce qui
se passe dans leur mère patrie. C'est une colonie hellénique, où
l'on demande des nouvelles de ses parents et de ses amis aux der-
niers arrivants, où chacun se réjouit d'ap])rendre que l'un des siens
a brillé dans la palestre, dansé le pa'an avec succès ou figuré en
bonne place aux gymnopédics ou aux processions; où la béatitude
n'est qu'une continuation de la vie terrestre, exempte de tourments
et de maux, un festin éternel en pleine lumière, où tout se résume
en ce seul mot : jouir.
Aussi, tandis que les Grecs, attirés par la renommée de mystère
qui entourait les cultes des dieux et pai' la ])ompe des cérémonies
religieuses, se laissaient fasciner par elles, T l'égyptien de l'ace se
détournait avec hori'eur des temi)les })aiens et de leurs rituels
grossiers. Lui, qui avait usé ses jours à réciter des litanies, à penser
à la mort, fuyait la société de gens à qui la vie paraissait bonne
et qui en abusaient sans le moindre souci du lendemain, ou qui,
si par hasard ils y pensaient, imaginaient des dieux humains;
plongés dans les délices d'une fcte perpétuelle et dont, au besoin,
ils faisaient leurs compagnons de débauche. Et tandis que le Grec
assimilait à tort et à travers Zens à Amon ; Aphrodite à Hathor;
Déméter à Isis; Khem à Persée et prêtait à ce panthéon bâtard
des légendes invraisemblables, faites de fables helléniques et de
contes recueillis auprès des portiers des vieux temples, le culte
grec ne rencontrait dans toute l'Egypte pas un seul adepte et ne
soulevait partout que répulsion et mépris. Pour l'Égyptien,
Alexandrie ne faisait point partie de son pays : s'y rendre était
« quitter l'Egypte » et pareillement sortir d'Alexandrie pour
venir à Memphis « se rendre en Egypte », appellation d'ailleurs
encore en usage parmi les Coptes d'aujourd'hui.
Avec la domination des Césars romains^ cette répulsion instinc-
tive se métamorphosa en véritable haine. Des révoltes éclatèrent,
durement réprimées et suivies bientôt de véritables persécutions.
Les dieux de l'Olympe furent naturellement rendus responsables de
la sévérité déployée par leurs fidèles et ce fut vers eux que
ET LES ORIGINES DE L'ARÏ COPTE 13
remonta la malédiction de l'Egypte. Ce n'était donc pas assez
qu'ils eussent les ridicules et les vices de l'homme, ils étaient
donc comme lui tyranniques et cruels! La doctrine de bonté
qu'Osiris avait enseignée avait-elle donc tort; les maximes de pure
morale que ïhot avait dictées à Plitah Ilotcp et à ses disciples
étaient-elles donc une illusion, pour que des êtres adonnés à d'aussi
honteuses passions que Grecs et Romains gouvernassent en maîtres
le monde, à ce point qu'on eût pu se croire revenu aux jours
maudits du règne de Set? Et pourtant, ce fut par l'intermédiaire
de ces maîtres exécrés que le christianisme se propagea en Egypte.
Comment? La question est assez délicate. La rancune vouée aux
empereurs ^ eut la plus large part.
in. LA PERSÉCUTION.
Pendant les trois premiers siècles de notre ère, le prosélytisme,
il faut bien en convenir, n'avait fait aucun progrès et nous sommes
réduits sur son développement à de simples conjectures. La tradi-
tion fait de saint Marc l'apôtre d'Alexandrie; mais uulle part,
nous ne retrouvons la trace d'une prédication dans le reste du
Delta ou sur les bords du Nil.
Cette prédication avait eu lieu pourtant ; le gnosticisme s'était
introduit à sa suite et avait trouvé des adeptes, ainsi que le prouvent
les passages de Saint Épipliane, relatifs à Basilidc et Yalentin ; et
d'Agrippa Castor, réfutant dans son llérésiologie les doctrines des
Basilidiens. Mais, ces doctrines avaient peu germé, et la vallée
fertile était restée aride. Ville grecque par excellence, Alexandrie
avait cependant, dès le milieu du second siècle, une population
en majorité convertie ; une cliaire de théologie fameuse, où ac-
couraient en foule les néophytes, avides d'entendre la parole de
Clément, d'Origène et de Didyme l'aveugle, chercliant à chris-
tianiser les théories du Phédon de Platon. L'avènement de Dio-
ctétien changea sou(hiin la face des choses. Jusqu'à son règne, et
si l'on en excepte la persécution de Dèce, qui ne fournit d'ailleurs
que deux martyrs, la Haute Egypte n'avait eu de confesseurs de
la l'oi qu'à Louxor et à Esneh. Par contre, la province d'Akhmîm
14 LE CmiTSTIANlSME EGYPTIEN
étail; restée Lout entière attacliée aux cultes antiques; Kliem y était
toujours adoré, et à Pliilae le rite isiaquc conservait toute sa splen-
deur. C'est qu'aussi, moins que toute autre, l'Egypte éprouvait le
besoin de se rallier à une religion nouvelle. Si son espérance était
lassée et si ses dieux semblaieutTavoir abandonnée, sa contianceétait
restée la môme; peu lui importait Ja vie ])résente, puisqu'elle ne
représentait ([ue le plus misérable des devenirs. Elle continuait à
se bercer des rêveries religieuses du passé, ne songeant qu'à l'au-
delà, à la félicité, dont la lectui-e des livres sacrés et les pratiques
magiques lui assuraient la possession éternelle. Les maximes con-
tenues dans le Livre des Morts ne le cédaient à aucune en pureté.
Elle vivait uniquement sur elle-même enfin, et était restée ce
qu'elle avait été au temps de la XX'' dynastie : une nation en pos-
session de la formule de croyance correspondant à ses aspirations
naturelles, qui y a trouvé Fapaisement et s'y est complue, qui, en
un mot, n'a jamais, poussée par l'eU'roi du lendemain, été amenée
à chercher dans des controverses philosophiques la solution du
grand problème humain.
La tyrannie de Dioclétien fut seule capable de la faire sortir de
cette somnolente quiétude. Mais, le point de départ de la révolte
fut politique et non religieux. Eroid et positif, l'empereur devait
forcément mépriser TEgyptien, pour son caractère imaginatif et
mobile; il le traita en enfant indiscipliné, que l'on cherche à
dom])ter par une sévérité excessive : l'enfant s'exaspéra et paya de
haine le mépris. L'an 295, le général alors cliargé du gouvernement
du pays, Achille, proiitant des troubles qui, à cet instant, bou-
leversaient l'empire, se révolte contre Dioclétien, entreprend
d'arracher la province à l'empire et s'arroge l'autorité souveraine.
L'Egypte embrasse avec enthousiasme la cause du rebelle, s'enrôle
tout entière sous ses ordres et combat Constantin, dépèclié par
l'empereur pour mettre les mutins à raison. Le soulèvement n'en
fut pas moins promptement étouffé par le futur empereur chrétien,
et terrible se fit alors le chfitiment infligé aux coupables. Villes et
villages furent méthodiquement dévastés. Mais pour vaincue et
épuisée qu'elle fût, l'Egypte n'en sentait pas moins son aversion
grandir pour son maître, et dans son impuissance à la lui témoigner
d'une autre manière, elle pensa faire encore œuvre d'opposition
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 15
en se convertissant au christianisme; puisque l'empereur était
Tennemi déclaré de la religion nouvelle, on jugea que celle-ci
était bonne, Dioctétien, pour l'Egypte, personniliant le génie du
mal. Ce fut alors que commença la persécution fameuse, qui
pendant dix ans arrosa de sang la vallée du Nil et prit rang dans
l'histoire sous le nom de persécution dioclétienne. La trace qu'elle
laissa dans le souvenir des Coptes fut si ineffaçable qu'ils datèrent
leur ère de la première année du règne de Dioctétien, et lui don-
nèrent le nom « d'Ere des Saints Martyrs ». Pourquoi cette date de
l'an 282, alors que la proclamation de l'édit contre les chrétiens
n'eut lieu qu'après la répression de la révolte d'Achille, en 296?
C'est que, déjà, quelques apôtres avaient trouvé la mort en Haute-
Egypte, lors de la persécution de Dèce, et que, surtout, la persé-
cution commençait, pour le Copte, avec l'arrivée au trône de celui
qu'ils qualifiaient invariablement de « dragon infernal » et de
« suppôt de Satan ».
L'histoire de cette persécution nous a été conservée tout entière
par les Actes des Martyrs et le Synaxare jacobite. La première
victime en fut, au dire des Coptes, non pas saint Etienne, ainsi
que le reconnaît l'Église catholique, mais un certain Abadion,
évoque d'Antinoë. Dès lors, ce fut une série non interrompue de
journalières boucheries humaines. Autant, jusqu'alors, le prosé-
lytisme avait peu rencontré d'adeptes, autant ses progrès furent
rapides, et, de toutes parts, les croyants accoururent en foule
demander le martyre. Les gouverneurs d'alors, Arien et Culcien,
cherchèrent à enrayer le mouvement, se transportèrent dans les
centres de propagande, employèrent tour à tour la persuasion et la
rigueur : peines perdues, l'Église le disputait cette fois en fertilité
à la terre d'Egypte, baignée par l'inondation venue des sources
inconnues du Haut Nil.
Pierre, archevêque d'Alexandrie, fut, en 311, la dernière victime
de cette longue période de massacres, et, peu de temps après,
l'avènement de Constantin consacrait le triomphe de l'Évangile.
De cette heure, Alexandrie devint pendant près d'un siècle et demi
— 311-451 — la véritable capitale de la chrétienté, quel qu'ait été
le rôle des empereurs byzantins. Ce qu'avait souffert l'Egypte pen-
dant la persécution entourait son Église d'une incomparable au-
16 LE CimiSTIANIS.ME EGYPTIEN
réole, et l'aiitorito de ses patriarches, la place prépondérante qu'ils
occupaient dans les conciles, la grandeur farouche de leur ortho-
doxie, faisaient d'eux les vrais pontifes de la foi chrétienne et
leur assurait une véritahle suprématie sur le reste de l'Orient.
A cette prépondérance de l'Eglise alexandrine correspondait une
effervescence extraordinaire de mysticisme, se manifestant jusqu'au
fond des villages les plus perdus de l'Egypte. De tous côtés s'éle-
vaient des églises et des laures ; les anciennes tomhes se trans-
formaient en chapelles, d'où le hosanna de ceux qui avaient sur-
vécu montait vers Celui qui, pour eux, était comme une person-
nification nouvelle du Dieu-Bon. Avide de suivre en tout les maxi-
mes léguées parle Christ aux Apôtres, ils s'arrachaient aux préoccu-
pations de l'existence, afin d'en mieux méditer la pensée, et chacun
de leurs actes ne fut plus qu'un ])réceple d'Evangile, paraphrasé à
leur manière. Le désert se peupla de solitaires, vivant dans la médi-
tation de l'extase. Dans les régions brûlées de soleil, dépourvues
d'eau, où seul le souille du vent passe, soulevant des nuages de
sable, la puissance du Seigneur fut célébrée par les anachorètes,
dont la prière monta vers le ciel. D'abord isolés, allant au hasard
de leurs visions, où leurs méditations les poussaient, les pieux
solitaires virent bientôt accourir en foule auprès d'eux les dévots,
qu'avait séduits la renommée de leur sainteté et des grâces qu'elle
leur avait values. Venus en simples visiteurs, ces dévots se groupè-
rent autour du maître et formèrent autant de colonies d'ermites,
ayant fait vœu de renoncer au monde, à ses œuvres et à ses biens.
Tel fut l'embryon obscur du monachisme égyptien, de ces congré-
gations de moines fameuses, dont le souvenir a survécu à travers
les âges. 11 comprit deux branches distinctes que l'on confond géné-
ralement : l'ascétisme et le cénobitisme. L'une fut en honneur dans
la Basse Egypte, jusqu'à Siout, l'autre dans toute la Haute Egypte,
de Syout jusqu'à Assouan, de môme que l'Egypte antique avait eu
ses rites du nord et du sud. Seule, l'île de l^iihe échappa longtemps
à cette expansion du sentiment chrétien et conserva son temple
d'Isis, où les Nubiens, restés attachés au culte antique, venaient
consulter l'oracle de la déesse, comme pour fournir, tout exprès,
matière aux anathèmes des Pères du Désert.
Transmise par saint Gérôme et ses compilateurs grecs à la pos-
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 17
térité, la renommée de ces ascètes et de ces cénobites a rempli le
vieux monde, à ce point que ce nom seul de Pères du Désert ou de
moines de Thébaïde éveille encore en nous une idée de piété
délirante, d'extraordinaire sainteté et de mortification surhumaine.
Quand le schisme de Chalcédoine eut déchiré l'Eglise d'Orient et
séparé d'elle pour toujours l'Egypte, on eut beau, à Byzance, cou-
vrir ces mêmes moines d'imprécations et d'opprobre, leur gloire
avait pris des racines telles que rien ne put l'ébranler. La légende
acquise était là, qui grandissait dans l'esprit des chrétiens primitifs,
épris de merveilleux et d'idéal.
Était-elle méritée cette renommée, et la légende était-elle fidèle?
L'Occident tout entier l'a cru sur le témoignage de saint Gérome,
qui se plut à nous montrer les moines d'avant le concile de Chal-
cédoine comme des êtres vivant en dehors de toute préoccupation
terrestre, dans le commerce journalier des anges, véritables anges
eux-mêmes, revêtus d'apparence humaine, auxquels le Seigneur se
révélait dans le désert. L'étude des monuments coptes nous a
prouvé qu'il n'en était pas ainsi et que, pour la très grande ma,jo-
rité, ces moines étaient des êtres vicieux, hypocrites, fort attachés
aux biens de ce monde et qui, soit par fanatisme, soit sous
l'infiuence de leurs penchants naturels, se rendaient fréquemment
coupables de crimes qui, dans notre société actuelle, leur eussent
valu de sévères punitions. Ils n'en jeûnaient pas moins, entre
temps, il est vrai; n'en récitaient pas moins d'interminables
psaumes et ne s'en infligeaient pas moins de fantastiques mortifi-
cations, qui, à défaut d'autre chose, témoignent d'une vitalité
intense. Néanmoins, on peut dire, après avoir lu le portrait qu'ils
nous ont laissé d'eux-mêmes, que le sentiment chrétien leur faisait
totalement défaut, et que du christianisme ils n'avaient que l'exté-
riorité et les pratiques, qu'au fond, ils sont restés ce qu'avaient été
leurs ancêtres, des Egyptiens panthéistes, attachés à leurs vieux
mythes, tout en les repoussant ostensiblement.
A la réflexion, on comprend sans peine que la prédication de
l'Évangile ne pouvait, du jour au lendemain, transformer une
race chez laquelle l'hérédité d'une religion de cinquante siècles et
plus laissait une indélébile empreinte. Enfin, la grande majorité
des moines se recrutait dans les classes infimes de la société,
18 LE CmiISTIANTSME EGYPTIEN
parmi les artisans, les chameliers el les paysans. Au monas-
tère de Saint-Pakhôme, qui fut l'un des premiers fondés, nous
voyons au nombre des pères : quinze tailleurs, sept forgerons,
quatre menuisiers, quinze teinturiers, vingt tanneurs, quinze cor-
donniers, vingt jardiniers, dix scribes, douze chameliers, douze
vanniers et soixante fellahs. En entrant au couvent, ces simples y
apportaient leurs passions et leur grossièreté natives. Si compri-
nu;es que celles-ci fussent, elles finissaient, quand même, par se
faire jour. D'ailleurs, l'Egypte est peut-être, de tous les pays du
monde, celui chez lequel les pratiques extérieures ont eu, de tout
temps, le plus d'importance. L'Egyptien antique avait, dans son
premier système religieux, imaginé que l'au-delà n'avait ni peines
ni récompenses proportionnées au ])ien ou au mal fait par l'indi-
vidu. Dès l'instant que les rites funèbres étaient observés, les
talismans posés près du mort, celui-ci entrait dans la vie éternelle.
Plus tard, quand la morale eut prévain, que chaque homme aspira
à devenir un Osiris, à voyager comme 7^«dans la barque lumineuse,
sur les eaux du fleuve céleste, il suffisait encore d'être muni de
toutes les pièces d'une armure magique et de formules d'incanta-
tion, toutes rédigées à l'avance, pour assurer son salut. Restait la
confession négative, la comparution devant le tribunal d'Osiris, et
des quarante-deux juges; mais, là aussi, il n'était besoin à chaque
momie que d'être pourvue d'un papyrus qui en renfermât le cha-
pitre, que ce chapitre affirmât que le mort n'avait commis aucun des
péchés prévus par le rituel, et ce mort était « pur », selon le mot
consacré. De même, l'habit monacal assurait, à lui seul, la béatitude
céleste. L'important était d'en être revêtu au moment de la mort.
Il tenait lieu du papyrus contenant le cliapitre de la confession, de
l'armure magique, des incantations et des amulettes, et pour le
garder jusqu'à cet instant l'essentiel était que les actes accomplis
pussent être mis sur le compte de l'inspiration venue d'en haut.
IV. — LES ASCÈTES ET LES CÉNOBITES.
Pour aborder l'étude d'une école d'art aussi peu connue que l'est
l'école d'Alexandrie, il est bon de tracer ici, à grands traits, la
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 19
silhouette de quelques-uns des plus fameux d'entre ces ascètes et
ces cénobites (1), et de montrer ce qu'était l'homme, ses aspirations,
ses croyances, la manière dont il interprétait le christianisme, le
modifiant au gré de son tempérament.
A cet examen, les grandes figures du paradis copte perdent sou-
vent, il est vrai, la majeure partie de leur aui'éolc. Mais, se faire
scrupule de les en dépouiller serait un sentiment proche voisin de
la faiblesse, dont doit, avant tout, se défendre celui qui se donne
pour tâche de démêler à travers des phénomènes moraux, où sou-
vent, à première vue, on ne voit qu'incohérence, les lois d'évolu-
tions psychologiques qui les ont engendrés; de remonter à leur
point de départ, d'établir leur raison première, et partant, de
juger de l'œuvre artistique en laquelle l'idée élaborée au cours de
cette évolution s'incarna.
Si saint Paul fut le premier ermite chrétien et devint, de ce fait,
le fondateur de la vie érémétique en Egypte celle-ci avait eu déjà
ses ascètes païens ; et les reclus, retirés aux alentours du Sérapéum
de Memphis, avaient précédé de cinq siècles Jean de Lycopolis, par-
lant aux foules par la fenêtre de sa cellule. Dès le temps de Dio-
clétien, des cénobites vivaient déjà retirés loin des villes, qui igno-
raient jusqu'au nom du Christ, et qui, dans la solitude, n'avaient
cherché qu'à fuir la domination des Grecs. Philon affirme même
l'existence de communautés monacales. L'on sait l'histoire de la
vocation de saint Paul. Le saint était d'Alexandrie; il avait un
frère, nommé Pierre. Lorsque leur père mourut, Pierre prit la plus
forte part de l'héritage, et une discussion s'en suivit. Pendant que
les deux frères cheminaient par la ville, en se querellant, ils rencon-
trèrent un enterrement, et Paul demanda quel était celui qu'on
reconduisait ainsi à sa dernière demeure : « 0 mon fils, lui répon-
dit son interlocuteur, c'était l'un des grands et des riches d'Alexan-
drie, et voici qu'on le mène au tombeau, avec le linceuil qu'il a sur
lui. » Sur l'heure, Paul renonce aux biens de ce monde; il aban-
donne sa part d'héritage à son aîné, gagne le désert et habite une
(1) E. Amélineau, V/es de Saint Paul, Saint Antoine, Saint Macaire, Saint Pahhôme,
Saint Schenoùdi, etc., Mémoires de la Mission archéologique de France au Caire et
Annales du Musée Gui me t.
20 LE CimiSTfANISME EGYPTIEN
ancienne tombe. Puis, le Seigneur lui envoie son ange, qui le fait
sortir et marche devant lui, jusqu'à la montagne de Qolzoum. il y
reste quatre-vingts ans sans voir personne, vôtu d'un habit de
fibres de palmier et se noui'rissant de la moitié d'un pain, que
chaque jour un corbeau lui apporte. Enfin, le Seigneur, voulant
montrer sa sainteté, envoie un ange à Antoine, au moment où
celui-ci venait d'avoir l'orgueilleuse pensée qu'il était le premier
solitaire égyptien. « L'ange vint et lui dit : — Plus avant que
toi est un homme par les pieds duquel la terre n'est pas digne
d'être foulée. — Et loi'sque Antoine eut entendu ces paroles, il
marclia deux jours dans le désert, à la recherche du saint. » 11 par-
vient enfin à sa grotte, guidé ])ar une hyène, qu'il suivit à la trace.
Paul lui demande alors la robe que lui avait donnée naguère le
grand Athanase ; Antoine part pour aller la chercher. A son retour,
il voit l'Ame de Paul emportée au ciel par les anges, il enveloppe le
corps dans la robe d'Athanase, prend celle de fibres de palmier.
Puis, deux lions, envoyés ])ar le Seigneur, creusent la fosse avec
leurs gritVes. Telle est la tradition copte, fort (HIférente de celle de
l'Eglise, comme on voit.
Saint Gérôme nous affirme qu'Antoine s'était enfui au désert,
pour se soustraire à la persécution de i)èce. Né au bourg de
Timan, dans les environs de l^abylonc d'I^gypte, ses parents
étaient ciirétiens. Selon la version copte, il les perd à vingt ans,
distribue son liérilage aux ])auvi'cs et pi'end la vie d'anachorète.
Mais Satan le combat avec la paresse et l'enuui; puis, met auprès
de lui le double d'une femme, « comme si elle eut habité avec lui ».
Le saint tolère tout cela, après quoi, il va habiter, lui aussi, une
tombe antique, où vingt années durant il reste, luttant contre les
démons acharnés à sa perte. Au temps de la persécution, il met
tout en œuvre pour mériter l'auréole du martyre, sans réussir à
attirer sur lui la sévérité du gouverneur impérial. Le Seigneur lui
ordonne alors d'édifier le genre humain. Il va au Fayoum, apprend
aux homimes à adorer Dieu et à le craindre. i*armi ses grandes pra-
tiques de dévotion, les Coptes mentionnent celle-ci : « Il ne s'était
jamais lavé avec de l'eau, mais sa sainteté attirait les foules. »
Pourtant l'ennui ne le quittait point. Las du Fayoum, il s'en va au
désert de Qolzoum, y trouve l'eau d'une source, quelques roseaux
ET LES ORIGINES DE L ART COPTE 21
et quelques palmiers. L'endroit lui plut: il décida d'y établir sa
retraite. 11 y avait là des animaux sauvages ; il les chassa par ses
prières et ne les revit jamais.
Sa renommée parvint à Constantin, qui lui écrivit, mais l'ennui
s'appesantissait de plus en plus sur lui et ne le quittait pas une
minute. Enfin, il entendit une voix qui l'appelait : « Sors dans le
désert pour voir ». 11 sortit et vit un ange couvert d'un vêtement,
ceint d'une écliarpe de croix, comme l'habit des moines, et portant
sur sa tète une calotte en forme d'œuf. L'ange était assis à terre,
tressant des palmes. La voix venue du ciel ajouta : « Antoine, fais
ainsi, et tu seras en repos. » — Et Antoine prit ce costume et se
mit à faire des tressages; et l'ange ne revint plus vers lui. Il donna
son bâton à Macaire, sa peau de chèvre à Athanase, sa calotte à
Sérapion, puis s'étendit et rendit l'àme. Saint Gérôme le fait naître
en 254 et mourir à cent cinq ans, en 359. Il vécut sous Dioctétien
et Constantin. Ce qu'il reste à retenir de tout cela, est la réglemen-
tation du costume monastique, qui dans la suite jouera un rôle
considérable. Cet habit faisait déjà le moine, si l'on en croit le
saint, qui parlant des combats qu'il eut à soutenir contre Satan,
s'exprime ainsi : « Eh certes, l'habit des moines est digne d'être
détesté par les démons. Je le pris, le jetai sur un mannequin, et
je vis les démons se tenant au loin et lui lançant des flèches. »
Les anecdotes de sa vie le montrent doux et compatissant, traits
qui contrastent fort avec le caractère du saint resté le plus en hon-
neur en Egypte, saint Schenoùdi, qui, à lui seul, incarne le type
du moine égyptien.
Saint Macaire était né de parents chrétiens, au bourg de Pitjibir,
dans la banlieue de Memphis, et avait vécu auprès d'eux, gar-
dant les vaches aux champs et les aidant en toutes choses. Lors-
qu'il eut « grandi en Age » selon l'expression de ses panégyristes,
ses parents voulurent le marier. « Mais lui refusait, disant : — Ne
vous fatiguez point à me chercher une chose de cette sorte, car
certes. Dieu ne serait pas content. » Marié malgré lui, « il ne tou-
cha pas à sa femme et ne la regarda pas du tout. Et lorsqu'on
l'eut mis avec elle, il se jeta sur une natte, comme s'il était malade,
et ainsi, il resta chaque jour, pur et gardé par le Seigneur ». Cette
situation ne pouvait durer cependant ; aussi prit-il le parti de se
22 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
rendre au désert de Nili'ie, « pour échapper à cette femme, et ne
point la rencontrer de cette heure ». Il s'enrôla parmi les conduc-
teurs de chameaux, chargés du transport du natron, si hien qu'on
le désigna dans la suite du nom de Macaire le chamelier. Là, il a
un songe, qui le confirme dans sa vocation religieuse. Un ange le
transporte sur une montagne, lui fait voir la vallée où s'élèvera un
jour son couvent, lui dit de s'y faire ermite et d"y fonder un monas-
tère. 11 touchait ainsi à sa vingtième année, quand la mort de sa
femme, puis celle de ses parents, le laisse maître de ne plus suivre
en tout que son inclination. Il s'enfonce dans la vallée et va hahitcr
les cellules voisines de la montagne; « car personne, si ce n'est
Antoine, nliabitait ainsi au désert ». Mais, le diable jaloux lui
suscite de nouvelles embûches. On l'accuse d'avoir rendu mère
une jeune lUle séduite par un garçon du pays. Les habitants du
village se portent à sa cellule, Faccablent de coups et exigent
qu'il pourvoie aux besoins de l'enfant et de la fille. Tiré de leurs
mains par l'un de ses disciples, il trouve encore la force de pro-
noncer ce mot plaisant : « Allons Macaire, voilà que tu as quand
môme trouvé femme. Désormais, il faut que tu travailles jour et
nuit pour elle. » — Et, ajoute le panégyriste, il travailla avec zèle,
tressant des corbeilles, que son serviteur allait vendre, pour en
donner le prix à celle-ci. — Naturellement, l'histoire finit par la
justification éclatante de Macaire. Mais, plus pénétré que jamais
de la vérité de la mavime de saint Antoine : a VaHq les sentiers
foulés par les pieds des femmes, si tu veux vivre eu paix », il se
rendit au fond de l'Ouady Natron, la montagne de Pernoudj,
creusa la roche, s'y fit une caverne, puis ne s'y trouvant pas encore
assez à Fabri, gravit le haut du rocher et y habita. Mais, un scru-
pule le prend : qui donc le dirigera dans la voie spirituelle? il
part, va rejoindre Antoine au désert de Qolzoum et lui demande
de rester près de lui. Antoine lui conseille de retourner à Nitrie.
Une voix d'en haut lui dit de fonder un couvent. Les démons
s'assemblent pour le chasser et livrent assaut à sa caverne. Il
retourne alors vers Antoine, qui lui donne l'habit monacal, revient
au Natron, où une foule d'adeptes se pressent autour de lui. Un
premier couvent se creuse d'abord dans la montagne, des huttes
de roseaux l'entourent, puis le saint bâtit une petite église; mais
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 23
une fois encore, l'ange vient le guider vers une autre colline (1)
et l'invite à y construire une nouvelle laure, celle qui a subsisté
sous le nom de Deir aboii Makar.
Les épisodes dont fourmillent cette vie nous montrent le saint
sous un jour apaisé, caractère doux de visionnaire, sorte de Fran-
çois d'Assises, dont les paroles naïves rappellent souvent maints
passages des Fioretti. Comme François d'Assise, il parle aux hiron-
delles, apprivoise les loups, guérit les hyènes, les hermines et les
éperviers, et généralement se montre bon et charitable envers tous
les êtres de la création. Toujours il semble prêt à pardonner les
faiblesses. « Si, dit-il, une vierge tombe dans la transgression et
qu'elle garde l'apparence, je te le dis, à cause de l'opprobe de son
cœur et de l'injure qu'on lui a faite : elle est en joie, et le Christ se
réjouit sur elle, comme sur une vierge. » Et plus loin : « En vérité,
ce n'est pas le nom de moine, de mondain, de vierge ou de femme
avec mari que Dieu cherche, mais à tout cœur droit, il donne son
Saint Esprit. » Il cause tranquillement avec le diable, et lorsqu'un
moine lui ment, lui dissimule ses fautes, il se contente, alors qu'il
sait pertinemment à quoi s'en tenir, de lui donner de bons conseils
et de le remettre sur le droit chemin.
Nombre d'anachorètes avaient ainsi fui le monde, pour vivre
au désert, seuls ou entourés d'un petit groupe de disciples, quand
saint Pakhôme fonda en Thébaïde la première de ces congrégations
monacales, devenues si célèbres depuis.
Pakhôme, comme Macaire, avait eu de bonne heure la vocation
de la vie érémétique. Né de parents païens, en 288, au village de
Schénésit — l'île d'Isis — dans le district d'Esneh, il refuse tout
enfant de sacrifier aux dieux, bien qu'il ignore le nom de Jésus.
Comme Macaire aussi, il fait preuve en toutes circonstances de
pureté et de sagesse. Un jour, ses parents l'envoient porter à
manger aux ouvriers qui travaillaient aux champs. Il lui fallait
passer la nuit à cet endroit; l'homme qui habitait là avait une lille
extrêmement belle. Le soir venu, elle lui dit : « Couche avec moi.» —
Mais lui fut troublé, car il haïssait cette chose. Il lui dit : «A Dieu
(1) Ces deux montagnes où s'élèvent successivement les deux églises portent dans
les textes coptes les noms de Mizam et Koloub — La Balance des Cœurs.
24 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
ne plaise que je fasse cette chose infâme ! Est-ce que j'ai des yeux
(le chien pour coucher avec loi !» — Et sur ce, il s'enfuit en cou-
rant jusqu'à la maison de ses parents.
Cette sainteté ne lui avait ])oint valu cependant de recevoir la
foi ; il était païen encore, à l'instant où Achille révolté luttait
contre l'empire de IJyzance. Certains critiques prétendent qu'il
vivait alors parmi les anachorètes retirés liors des villes, dans la
méditation, par simple haine de Dioclétien. D'autres ont soutenu
qu'il fut enrôlé par Constantin, lors de Tevpédition de celui-ci
contre l'Egypte; d'autres, enfin, qu'il servit sous Magnance, dans la
campagne célèbre par l'apparition du Labarum. Quoi qu'il en soit,
sa conversion n'eut lieu qu'après la persécution diocléticnne, et par
certains passages de sa Vie, écrite par son disciple ïiiéodorc, nous
voyons qu'il fut en quelque sorte baptisé et ordonné malgré lui, à
ITige de vingt-cinq ans, par Sérapion, évoque de Denderah, De ce
panégyrique une ligure de visionnaire se détache, visionnaire en
proie à des crises nerveuses, au cours desquelles « il tombait à terre
sans connaissance, les yeuv fixes, et se roulait en proie à des dou-
leurs mortelles » et qui sans doute étaient autant d'apparitions, vues
dans l'extase pour son entourage. Les pratiques pieuses, les mortifi-
cations sont poussées pour lui à leur dernier degré de rigueur. Con-
damné à mort par le concile d'Esneh, pour avoir prétendu s'être
enlevé jusqu'au Paradis, auprès du Seigneur, la sentence allait être
exécutée, lorsqu'il fut sauvé par ses moines. Le trait marquant de
son existence est de leur avoir donné la règle. L'ange lui dit : « A
ceux qui sont doux et simples, donne la lettre convenable à leur
rang, c'est-à-dire V'wta ;., car cette lettre est droite dans sa forme;
ceux qui sont difficiles, tortueux et désobéissants, donne leur la lettre
convenable à leur rang, c'est-à-dire le xï i, car cette lettre, dans sa
forme, est tortueuse et en zigzags. Quant à la lettre ro, p, prends-y
bien garde, et fais selon le signe qu'elle représente ; elle ressemble
à une massue, ce qui signifie la force. — Ainsi, range tes moines en
vingt-quatre degrés, et donne à chacun le nom d'une lettre grecque,
en commençant par Valpha a, en terminant par Vôméga w, afin que
chaque lettre soit un nom. » Sur la construction même de son
monastère, nous ne savons que peu de chose. Ordonné par Séra-
pion, il s'était retiré auprès d'un anachorète célèbre, Palamon; puis,
ET LES ORIGINES DE EAIIT COPTE 2o
une voix d'en haut lui avait ordonné de bâtir un couvent. Ce que
Théodore nous apprend par contre, c'est que des images se
présentaient à lui sous la forme de double:^ de femmes nues, qui
venaient s'asseoir près de lui, partager son pain, qui le suivaient
partout, sans cesse, et que le saint ne pouvait chasser qu'en fer-
mant les yeux.
Sa sœur Marie fonda à son tour, auprès de Tebenncsit, la pre-
mière communauté de femmes. Ce voisinage n'était pas sans causer
beaucoup d'inquiétude à Pakhôme, étant donné le peu de sévé-
rité des mœurs d'alors. Pouvait-il en être autrement, avec le com-
mun des moines, harcelés par l'armée de Satan, quand lui-même
avait besoin de toute sa piété pour éloigner les apparitions tenta-
trices qui s'offraient à lui « sous la forme de doubles de femmes
nues », venant jusque dans la caverne servant à ses retraites « s'as-
seoir à ses côtés, avec mille agaceries et partager son repas»? 11 prit
les précautions les plus minutieuses et les plus inutiles du reste.
Mais si cette ligure est atténuée, si elle se fond dans le clair obscur
de l'aurore chrétienne, celle du grand maître du monachisme, saint
Schenoûdi se détache au contraire avec une vigueur, une ampleur
telles, qu'à elle seule, elle suffit à faire revivre l'esprit de son
temps.
Schenoûdi est, de tous les saints alexandrins, celui qui est resté
le plus en honneur parmi les Coptes; l'Église romaine ne l'a pas
reconnu et pour cause : lorsqu'on a lu sa Vie, on se l'explique
aisément. Il naquit au village de Schénaboli — de la vigne — situé
dans le voisinage d'Akhmim, le septième jour du mois de Paschôns,
de l'an 49 de l'ère des martyrs — 2 mai 333 — et fut, par consé-
quent, contemporain de Pakhôme, lequel mourut en 349. Son exis-
tence, elle aussi, ne fut qu'une série non interrompue de miracles
fantastiques, vraiment coptes, ne gardant plus rien de la mesure
qu'on observait encore quelques années auparavant. L'Egyptien
antique avait aimé l'extraordinaire, le surnaturel ; tout ce qui est
conforme à la réalité lui avait paru vulgaire; il s'était délecté à la
lecture du Conte des deux frères et du Prince prédestiné. Le Copte
est son digne arrière petit neveu; il fait fort peu de cas du vrai-
semblable ; rien ne l'embarrasse comme de décrire une chose connue,
une chose qu'il a vue et que les autres verront aussi. Mais tout
26
LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
ce qui est imaginalif devient son triomphe; sitôt qu'il s'est mis en
dehors de la vérité, son esprit ne connaît plus ni frein ni règle, et
l'abondance du détail vient compenser ce qui, tout à l'heure, était
par trop abrégé. Les êtres les plus fantasmagoriques, les plus baro-
ques sont dépeints et
analysés par l'auteur,
qui ne nous fait grâce
d'aucune invraisem-
blance: emporté par
sa propre description,
rien ne peut le retenir.
Le panégyriste de
Schenoûdi, son disciple
Visa, s'il nous a fait
grâce de quelques-unes
de ces absurdités, nous
a laissé, par contre, la
preuve de la profonde
vénération dont il en-
tourait son maître. La
naissance du saint est,
tout d'abord, l'objet
d'une annonciation,
calquée sur celle de la
Vierge. Darouba, mère
de Schenoûdi, voit la
Dame Sainte venir à
elle et lui dire : « 11 te
naîtra un fils, qui sera la plus éclatante lumière de l'Eglise ; tu
l'appelleras Schenoûdi, — fds de Dieu, — je ne cesserai de le gar-
der, jusqu'à l'heure de sa mort. »
Cette protection d'en haut n'infuse guère au jeune élu les pré-
ceptes des vertus chrétiennes. Il est puéril, vindicatif, violent,
hypocrite, rapace et présomptueux. A sept ans, ses prodiges com-
mencent. Envoyé par ses parents au monastère d'Athribis que
venait de fonder l'oncle de l'enfant, Apa Begoul, il est parmi les
docteurs, comme Jésus, et là, trouve un contradicteur. « Et voilà
Sailli Sclionoiidi.
Stùlc de ])iciTC (collection de M. le D'' Fouqucl).
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 27
qu'un homme possédé du démon, à son tour vint s'asseoir dans le
cercle des moines, pour contredire le jeune saint. Mais aussitôt,
Schenoùdi prit une pioche et frappa Satan ; et l'esprit impur
s'écria : « Je sors de cet homme, car la faveur de Dieu est avec toi,
ô jeune garçon ! »
Un aussi brillant début fait présager des miracles qui vont suivre.
Qui peut élever la voix contre un pareil saint, sinon Satan, ayant
pris la forme humaine, afin de mieux tromper les hommes, et
Satan mérite d'être non pas seulement battu, mais bel et bien
mis à mort, car Schenoùdi le croit mortel. C'est à ce bon combat
que l'archemandrite se consacre, jusqu'à la dernière heure de sa
vie. Satan, pour l'attaquer, s'incarne sous toutes les formes. C'est
tantôt un maçon irrespectueux, qui jette une confie de paille à la
tète du saint ; tantôt un méchant collecteur d'impôts en tournée ;
tantôt un orgueilleux prélat, qui prétend lui rappeler qu'il exerce
un pouvoir spirituel supérieur au sien. Tout cela nous montre
l'homme sous son vrai jour, il suffît de citer le texte ; tous les traits
de puérilité, de rapacité, d'hypocrisie, de violence, mériteraient
d'être tout au long rapportés.
La puérilité? Un jour il est assis avec Jésus, au seuil de sa
caverne de la montagne, et tout à coup s'écrie : « 0 maître, plein de
pitié ! Je voudrais voir une barque voguer dans ce désert ! Et le
Seigneur lui dit : — Demain, ton souhait sera réalisé. — Le lende-
main, toute la vallée fut couverte d'eau, et sur cette mer, une
barque vogua. Le Seigneur, comme pilote, était assis sur la barque;
les anges avaient pris la forme de matelots. » — Et, ici, on peut
voir un ressouvenir de Ra, naviguant entouré de ses rameurs. —
a Le Seigneur dirigea la barque et la gouverna, jusqu'à ce qu'elle fût
arrivée en face de Schenoùdi ; et le Sauveur dit à son saint : —
Prends la corde, ô Schenoùdi et attache la barque. Aussitôt, Sche-
noùdi prit la corde et ne trouvant point d'endroit pour l'attacher,
il se retourna et vit un angle de rocher. 11 étendit son index, et sur
le champ, la pierre fut percée comme de la cire. Alors, il attacha la
corde, et la pierre est restée perforée jusqu'à nos jours. »
La violence? Ecoutez ce passage relatif à l'ouvrier qui lui jette
une couffe de paille à la tête : a Le saint alors se leva, le saisit, le
terrassa; puis, le prenant par la tête, la kii frappa contre une
28 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
pierre, jusqu'il ce que le sangeoulAt. Mais le Seigneur intervint, et
lui dit : — Son temps n'est pas encore venu. »
Mais ce n'est pas tout, il descend aux enfers, conduit par le
Christ, qui lui fait admirer les supplices des divers cercles, en
lesquels il est partagé, comme autrefois l'enfer de l'Égvpte. Dante
n'a rien imaginé de plus féroce ; mais ce qui rend la Vie du saint
intéressante, c'est qu'à ce passage, sa pensée se dégage entièrement
à nu. Jésus n'y est point le Dieu de cliarité, descendu dans l'abîme
pour adoucir les peines éternelles. 11 se réjouit au contraire du spec-
tacle, et pour un peu encouragerait les démons à rafïiner encore les
tourments. La raison de cette implacabilité inexorable? Il fallait
être Copte pour la trouver : la vanité. Le discours mis dans la
bouche de Jésus en est un pur modèle : « ïu vois cela, ô Sche-
noùdi, souvent ils se sont moqués de mon image! — C'est-à-dire
des hommes; — et c'est pour cela qu'ils méritent le feu de l'enfer.
Et je te le dis : — Si un homme a terminé un travail de ses mains,
et qu'un autre le trouve mauvais et le méprise en disant : — C'est
inutile. — Certes, l'ouvrier sera mécontent de cet homme, qui trou-
vera un défaut à ce qu'il a fait. Ainsi, ceux-ci ont méprisé le travail
de mes mains, lorsqu'ils étaient vivants, et se moquaient des hom-
mes que ma main a créés, et que leurs langues appelaient chiens,
cochons. Aussi leurs tourments seront infinis. »
Vindicatif? « Un évèque passe, allant à Alexandrie ; il fait
demander Schenoûdi. La requête était-elle présentée de façon
impérative? En tout cas, l'archimandrite, froissé d'être appelé,
alors qu'il s'attendait à voir son supérieur venir à lui, ne se rend
pas à l'invitation. L'éveque était peu patient sans doute, car il
envoie à son subordonné une sommation en bonne forme. « S'il ne
sort pas, pour venir à moi, il sera désobéissant et interdit, jusqu'à
mon retour. » « Et alors, le Seigneur dit à Schenoûdi. — Lève-toi,
va rejoindre l'évoque, afin qu'il te permette d'entrer à l'autel, mais
il mourra dans les trois jours ! »
Rapace? Un jour un riche habitant d'Akhmim vient trouver le
saint et se jette à ses pieds, s'écriant. — Viens à mon aide, ma
maison a été pillée, il ne me reste absolument rien. — Schenoûdi,
qui connaît l'un des voleurs, l'attire au couvent, sous prétexte de
lui donner sa bénédiction et lui dit à l'improviste. — 0 mon
ET LES ORIGINES DE L"ART COPTE 29
fils, rends ses biens à cet homme et ne crains rien. — Le voleur
répond : — Tu sais que ce n'est pas moi seul qui ai volé. — Que
cet homme me jure de ne raconter le fait à personne, et il retrou-
vera ses biens, dans leur intégrité. L'affaire ainsi entendue, les
biens restitués, Schenoûdi intercède pour le voleur et dit au mar-
chand : — Donne quelque chose à cet homme. — Mais, ce n'est là
qu'un aclieminement vers un désir plus personnel. Le saint a une
petite tentation, il dit au marchand : — Te voilà sur le point
d'aller à Alexandrie, achète le plateau que tu trouveras avec mon
nom écrit dessus, apporte-le-moi; et, avec la volonté de Dieu, je
te rendrai ce que tu auras payé. — Le marchand part pour Alexan-
drie, et, à peine descendu de sa barque, voit l'homme qui avait le
plateau, « après l'avoir volé ». Et le nom de Schenoûdi était écrit
au milieu, a Et le marchand rétléchit dans son cœur, et dit : — Si
j'achète le plateau, j'aurai honte de prendre quelque chose à Amba
Sclienoùdi, car il m\a indiqué l'endroit où se trouvaient mes
étoffes. » Puis il passe sans acheter le plateau. Au moment de re-
monter dans sa barque, l'homme vient encore avec son plateau, sans
qu'il se décide; mais, un matelot de l'équipage l'acliètc pour
quatre dinars, le porte à Schenoûdi et cherche d'abord à le lui
revendre huit; puis, confondu par l'archimandrite, qui, au hasard,
lui répond : « Tu ne l'as payé que quatre », finit par en faire
offrande à l'église, ce qui remplit Schenoûdi de joie, à ce point
qu'il reconduit le matelot et lui dit : — Je suis certain que Dieu te
donnera ton salaire bientôt. — Un mois après, le marchand revient
sans vergogne, trouver le saint : « Il était tout triste, et s'écriait : —
Voici que j'ai perdu ma bourse. » Et c'était le marin qui avait
acheté le plateau pour Schenoûdi, qui Tavait trouvée à terre, ren-
fermant soixante dinars. L'homme riclie priait Schenoûdi, disant :
« Fais-moi miséricorde! » Mais Schenoûdi lui répond : « Les
biens de ce monde ressemblent à une prostituée, aujourd'hui
dans ta maison, demain dans celle d'un autre homme; et le bien
que tu as perdu, Dieu l'a donné à quelqu'un qui le méritait; tu ne
le retrouveras jamais. »
Cependant, de môme qu'autrefois auprès du tombeau d'Osiris on
s'était rendu en pèlerinage, de très bonne Jicure songea-t-on à se
rendre aux Lieux-Saints. Ce jour-là, Schenoûdi imagina que son
30 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
monastère était moins loin, et que l'offrande y trouverait aisément
sa place. Aussi, cria-t-il bien haut que le mont Gai'i/im n'était
autre que la montagne d'Alhribis, et Jérusalem la laure qu'il avait
bâtie; et pour justifier cette assimilation un peu risquée, s'ap-
puya-t-il sur cette parole de Jésus à la Samaritaine : — Un jour
viendra où l'on n'adorera mon nom ni sur cette montagne ni à
Jérusalem — et sur cet entretien qu'il prétendit avoir eu avec le
Sauveur : « J'ai décidé, ô mon Maître, que mes enfants visite-
raient Jérusalem, pour se prosterner devant ta croix sainte; à cet
endroit où sont restées les traces de tes pieds. Et le Seigneur ré-
pondit ; — Tu glorifieras dans ton monastère la Jérusalem que
tu as consacrée en mon nom, et ceux qui t'entendront et t'obéiront
seront les égaux des anges. 11 est écrit que lorsque l'iiommc sortit
de Jériclio, pour aller à Jérusalem, il tomba entre les mains des
voleurs. Et sache que ma croix est partout, pour quiconque désire
faire pénitence ; celui qui soupire après moi sera gardé. »
Présomptueux enfin ? Deux traits à eux seuls, le caractérisent.
« Tout ce que Moïse a fait autrefois, sur le Sinaï, s'écrie-t-il — je
l'ai fait sur la montagne d' Atliribis. » Plus tard lorsqu'il a con-
struit son couvent, il se fait faire une croix de bois et reste
attaché sur elle, et pour afïîrmei' à ses moines sa sainteté il
leur dit : « Moi, je n'ai jamais prononcé de moi-même une seule
parole : tout ce qui est sorti de ma bouche a été dit par l'Esprit-
Saint! »
Tout cela ne constitue toutefois que l'un des côtés du carac-
tère de Schenoûdi ; voici d'autres exemples, pris au hasard, où sa
haine de la femme, — trait exceptionnel chez un Copte, — et son
hypocrisie, — trait commun, — s'accusent : Un jour, une femme,
dont le mari avait eu maille à partir avec la justice, vient trouver
le prêtre de l'un des villages situé aux alentours du monastère de
Schenoûdi, pour implorer son intervention. Celui-ci y consent
volontiers, mettant à ses démarches une condition fort peu morale,
à laquelle la femme souscrit avec tout aussi peu de scrupules. Sche-
noûdi l'apprend, se met en colère, invite les deux coupables à la
pénitence, mais ceux-ci, n'en tenant aucun compte, le saint les
assomme tous deux à grands coups. Cité pour ce double meurtre
au tribunal d'Antinoë, il prend des précautions cauteleuses, se fait
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 31
suivre de ses moines et des notables, et déclare que c'est « Fange
du Seigneur » lui-même qui a porté les coups, en se servant de son
bras. Cet ange du Seigneur est la grande ressource de tout bon
Copte dans l'embarras, il l'invoque à toute heure et à tout propos,
comme autrefois l'Egyptien avait invoqué les bons génies. La
patience heureusement est la vertu des anges, celui de Schenoûdi
arrive à point, au secours de son maître, il l'enlève sur un dragon
et le soustrait à la sentence de mort prononcée contre lui. Mais,
ce qu'il serait trop long de rapporter, c'est l'attitude piteuse du
prophète devant les suppôts de Satan assemblés au tribunal; il est
comme frappé d'ataxie miraculeuse, il ne fait plus de prodiges, la
terre ne s'entrouvre plus pour engloutir ses ennemis. 11 se défend
gauchement, mentant impunément, se contredisant à chaque
phrase, avec une humilité dont le reste de sa conduite est l'oppo-
sition flagrante, puis s'évade, à la faveur d'une sédition fomentée
par ses partisans.
Quelles étaient les mœurs de ces moines? Ni pires ni meilleures
que celles de l'Égyptien des temps antiques; mais, à coup sûr, peu
dignes de leur renommée de chasteté, et fort peu faites pour notre
édification. Schenoûdi seul semble avoir eu une austérité exem-
plaire; il pousse la haine de la chair jusqu'à lapider la femme
adultère et vouloir la mort du pêcheur.
Certes, les Pères de l'Église, saint Gérôme en particulier, ont eu
soin de nous passer sous silence tout ce qui leur a semblé de nature
à compromettre la sainteté des congrégations pakhômiennes et
schenoûdiennes; mais, l'œuvre copte n'a point cette retenue, et
c'est elle qu'il nous faut encore consulter.
Or, maints passages des remontrances faites par Pakhôme et
Schenoûdi aux frères de leurs couvents nous prouvent que les
bonnes mœurs avaient fort à souffrir du voisinage des communautés
de femmes. Sans doute, les deux fondateurs de l'ordre avaient cru
prendre les précautions les plus minutieuses pour éviter le scandale ;
les règles des monastères étaient rigides, les clôtures solides et bien
gardées ; religieux et religieuses n'en sautaient pas moins par dessus
les unes et les autres chaque jour, ou pour mieux dire, chaque
nuit. Pour le Copte, la grande lutte à soutenir est contre la ten-
tation charnelle. Quelle obsession poursuit saint Antoine au fond
32 LE CIllîTSTIANTSME ÉGYPTIEN
de sa caverne du désert? La femme. Quelle cause pousse saint Jean
Lvcopolis et saint Macaire à se réfugier au désert? Le besoin de
fuir la femme. Quelles apparitions se montrent à Pakliôme aux
heures de détresse? Des femmes nues qui venaient à lui, l'aga-
çaient et s'asseyaient à ses côtés. Quels pièges imaginait Satan
pour faire déchoir les frères les plus fameux, tel qu'iVmba Ephrem?
11 envoyait sa fille auprès d'eux, car les bons moines n'avaient rien
trouvé de mieux, pour personnifier la tentation, que de gratifier le
diable d'une fille, fort aimable et fort jolie. Encore une fois, Sche-
noiidi seul fait exception. Il a une haine mortelle de la femme et
le prouve bien, du reste, par son implacabilité envers celle qui a
commis l'adultère avec le prêtre. Mais si ces seuls faits nous sont
rapportés dans les récits de Visa, d'autres nous sont connus par
les parchemins du Musée de Naplcs, qui tendent à prouver que
cette sévérité de Schenoiidi avait été un nécessaire exemple, étant
données les mœurs des frères de sa congrégation. Sous ses ordres,
deux mille moines et dix-huit cents religieuses étaient réunis,
auxquels il reproche souvent leur conduite en termes d'une extrême
véhémence. Au couvent des femmes l'avortement et l'infanticide
étaient, à l'en croire, considérés comme la chose la plus ordinaire
du monde. Les religieuses, devenues mères, craignant d'être chas-
sées du monastère, et par conséquent privées de cet habit religieux
qui, à l'heure de la mort, devait leur assurer la félicité éternelle,
étouffaient l'enfant, l'étranglaient, l'enterraient vivant, l'abandon-
naient dans les anfractuosités de la montagne ou le donnaient en
pâture aux chacals et aux éperviers. Ce sont là les propres paroles
de Schenoûdi, et rien ne nous autorise à les révoquer en doute.
Au couvent de Pakhôme les désordres féminins paraissent avoir été
moins grands. Par contre, le doux cénobite tonne, lui aussi, contre
ses moines, auxquels il reproche des mœurs infâmes; et Tébennesi
est, à l'entendre, une autre Sodôme, qu'il menace du feu du ciel. Et
pourtant, la sévérité déployée par lui contre les coupables n'est pas
grande, tant il craindrait « de dépeupler le monastère » : Fun est
chassé du couvent, l'autre fouetté et soumis à une pénitence ; et cette
bénévole répression suffirait, à elle seule, à nous montrer que le fait
était chose courante et formait une partie intégrante des mœurs.
Si étranger au sujet de ce livre que tout cela paraisse, il était
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 33
néanmoins nécessaire de l'exposer, tant nous étions habitués à
considérer l'anachorète comme un être sans passions, détaché des
choses de la terre, n'ayant pour ainsi dire conservé de l'être hu-
main que l'apparence. Or, au contraire, ces êtres humains étaient
fort charnels. Us s'en défendaient comme ils pouvaient, par le jeune,
car l'Oriental est ainsi fait, qu'il ne comprend pas qu'on puisse
résistera ses penchants, sans être soumis à la plus sévère des péni-
tences. Il mangera gloutonnement, jusqu'à la congestion, et boira
jusqu'à l'ivresse, ou bien fera abstinence complète, l^our lui, il
n'est pas de milieu. Mais, si affaibli par le jeune qu'il soit, le
moine copte conservait toujours, par attavisme, les instincts de
luxure de sa race: sa bestialité, la grossièreté de son origine repre-
naient leurs droits par échappées. Ses visions étaient toujours des
visions de femmes ; elles eussent du avoir leur contre coup en
littérature et en art; il n'en fut rien cependant. Une complexité de
nature s'y opposait d'une manière formelle, voici comment.
Dans la littérature copte, l'obsession de la femme est visible,
mais, sous des dehors religieux, hypocritement déguisée. Les moines
aimaient à se délecter à la lecture des contes croustillants, dont la
fille de Satan ou quelque diablesse de moindre importance était
l'héroïne ; mais, en même temps, il fallait que la lecture tournât à
leur édification. Deux procédés étaient employés par eux pour
rendre ainsi l'histoire édifiante. Quand l'héroïne est une diablesse,
la vertu du moine triomphe. Quand la courtisane entre en scène,
la sainteté du moine se manifeste, sa grâce la touche, elle se
convertit. Dans l'un ou l'autre cas pourtant, l'amour n'a rien à
voir avec la tentation du moine ou la piété de la courtisane. Dans
le premier, c'est une machination diabolique; dans le second, il
n'entre pour rien du tout; et si, chez les Coptes, le type de la femme
de Putiphar ou de celle d'Anepou, du Conte des deux frères, est
devenu aussi classique que dans l'Egypte antique, il n'en est pas
moins vrai que toutes les sensations cérébrales qui font la volupté
lui manquaient. 11 connaissait la possession brutale, l'assouvis-
sement des sens, et si l'on veut aller jusqu'au fond de tous les
contes, en apparence erotiques qu'il a composés, on acquiert la
preuve que pour lui l'amour n'exista jamais. Le désir s'allumait
instantanément et disparaissait sitôt satisfait, ou s'éteignait d'ina-
34 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
nité sur l'heure môme. C'est tantôt une courtisane célèbre, qui
entend parler de la vertu d'un moine fameux, et jure de le faire
déchoir. Elle part, emportant ses robes transparentes, ses bijoux;
et dé"uisée en pauvresse, vient à la caverne de l'anachorète. Celui-
ci, mù de commisération, accueille la tentatrice ; mais bientôt,
sous un prétexte quelconque, la fille l'éloigné, et lorsqu'il revient,
il la voit parée de tous ses atours. Le brave homme n'en croit
pas ses yeux, mais déjà, la belle lui fait « mille caresses » et
dépouille ses robes de gaze. La tentation était bien forte, parait-il,
car le solitaire hésite; mais l'Ange du Seigneur le protège; il
demande à réfléchir, sort, allume du feu et y plonge son pied. La
courtisane, lasse d'attendre, sort à son tour pourvoir ce qu'il fait;
tant de vertu l'émerveille : elle se convertit, et jamais plus, ne se
souvient de sa vie coupable d'autrefois.
Veut-on encore une preuve de cette absence de sentimentalité
dans la vie de l'anachorète? L'histoire est d'autant plus curieuse
qu'elle est conservée dans les Actes des Martyrs de l'Egypte du
musée Borgia de la Propagande, qu'elle est comme la transcription
du Conte des deux frères et que l'esprit égyptien y revit tout
entier.
Un moine, nommé Yacoub, avait pour neveu un jeune homme
nommé Élie, — connu dans la suite sous le nom d'Elie l'Eunuque — ,
dont la beauté n'avait d'égale que la pureté et la sagesse ; pureté
et sagesse d'autant plus méritoires, que le brave garçon, placé
comme jardinier dans le palais de Culcien, gouverneur d'Alexan-
drie et grand persécuteur des chrétiens, au temps de Dioclétien, se
trouvait journellement en but « aux agaceries » des esclaves du
maître, séduites parle charme émané de sa personne et la modestie
de son maintien. Mais Elie, jaloux d'égaler les anges, se tenait les
yeux baissés et n'en regardait aucune. — C'est là le trait distinctif du
Copte, il ne peut voir une femme sans la désirer ; pour ne pas être
tenté il faut qu'il ne la voie pas; aussi, les grands moines ont-ils
soin de répéter sans cesse cette parole de saint Mathieu : « Celui
qui regarde la femme, pour la désirer, vient de commettre avec elle
l'adultère en son cœur, » — et Satan en fut pour ses frais. Ne voulant
pas s'avouer vaincu, le Malin tendit à l'éphèbe une nouvelle embûche
et, au premier rang des soupirantes, poussa la propre lille de
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 3r,
Culcien. « Chaque matin, quandÉlie entrait dans la maison, clic lui
faisait les plus indélicates propositions, le plaisantait, lui disant de
vilaines paroles, pour le faire tomber avec elle. » Si bien que le
pauvre Élie, n'en pouvant mais, prit le parti de jeter les fruits et les
légumes au seuil de la maison et de s'enfuir comme si Iblis, — le
diable — lui-même lui était en personne apparu. Cependant, la
passion s'exaspérait dans le cœur de la jeune fille, le feu du péché
la brûlait ; elle n'épargnait rien pour satisfaire son désir. Elie, par
précaution, se mortifia d'abord, ne mangeant plus que du pain sec,
puis finit par se dire : « Comment me sauver de cette fille ? » Alors,
comme autrefois Batou, le petit frère d'Anepou, poursuivi par la
femme de celui-ci, une idée lumineuse lui vient : s'émasculer. Le
moyen était radical, mais l'acte accompli, le jeune émule des anges
se laisse aller à une plaisanterie saugrenue. « Il mit sa virilité dans
une serviette et l'envoya à la fille de Culcien, avec ce mot : « Tiens,
voilà tout ce que tu désirais de moi, prends-le et maintenant laisse-
moi la paix ! » Loin d'être apaisée par cette offrande, la belle
« rugit comme un lion féroce » et comme la femme de Putiphar et
celle d'Anepou, s'écrie : a Est-ce ainsi que tu m'as vaincue? Tu
verras ce que je te ferai ! » L'effet de la menace ne se fait pas
longtemps attendre. Elle court à son père et lui dit : « Ce jardinier
que tu trouves fidèle est venu vers moi et m'a demandé une chose
malhonnête, pis encore, il est chrétien. » Culcien se met en colère
à son tour, il accable le malheureux jardinier d'amères reproches :
« Comment, lui dit-il, je te croyais fidèle et tu as trahi ma con-
fiance, en demandant une mauvaise chose à ma fille? » Elie répond
modestement : « J'ai gardé ma pureté depuis ma naissance. »
Et, troussant sa robe, il établit son dire par une péremptoire
démonstration. Culcien en conclut paternellement que l'inexpé-
rience de sa fille l'a induite en erreur, en lui suggérant des appré-
hensions chimériques. Mais comme Elie aflîrme néanmoins sa foi,
il est envoyé au martyre.
Ainsi, il demeure avéré que l'amour n'est qu'un piège de Satan
pour le Copte, une ruse du Malin, aussitôt démasquée et aussitôt
déjouée par la protection divine. Par lui-même, il n'existe pas.
OEuvre du génie du mal, il n'était qu'une laideur, et partant la
beauté féminine se trouvait du même coup placée au rang des
30 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
artifices diaboliques. La littérature pouvait dire que la fille d'Iblis
était belle; l'art ne pouvait la représenter.
V, — LA PÉRIODE DES CO?n'CILES.
Cet âge d'or du christianisme égyptien ne devait pas durer long-
temps, et de l'excès de la ferveur allait forcément sortir d'inter-
minables controverses. Alexandrie, devenue capitale du monde
pensant, voyait chaque jour grossir le nombre des disciples accourus
à l'enseignement de ses théologiens, de ses philosophes et de ses
rhéteurs. Tant qu'avait duré la persécution, que l'action avait
primé l'idée, le penchant inné du Grec pour la discussion s'était
trouvé contrarié. Du jour où Constantin eut proclamé le christia-
nisme religion d'État, il reprit librement essort et, pour avoir été
contenu, se manifesta plus ostensiblement.
Aussi, un demi siècle ne s'était pas écoulé depuis la fin de la
persécution dioclétienne, que l'Egypte était amenée, par la force des
choses, à se jeter dans la mêlée des divers systèmes mis en présence
par les docteurs et à prendre parti dans les conciles où s'élabo-
raient et s'épuraient les dogmes de la foi nouvelle. Officiellement
ralliés à l'arianisme, les successeurs de Constantin avaient en vain
exilé au fond des Gaules son patriarche, le grand Athanase, intro-
nisé de vive force des évéques ariens dans la chaire d'Alexandrie,
fomenté des troubles contre les orthodoxes ; elle restait indissolu-
blement liée à la foi de Nicée et de son pasteur. Cette répulsion
pour le schisme arien n'était point conforme à ses affinités pour-
tant, mais représentait l'influence des cénobites et des anachorètes.
De loin en loin, on voyait arriver à Alexandrie de ces pieux soli-
taires, dont quelques-uns étaient restés cinquante ans et plus dans
une caverne du désert, sans voir un être humain, mais qui pas-
saient, par contre, pour s'être journellement entretenues avec le
Seigneur et ses anges et être envoyés par eux pour défendre la foi
des patriarches, menacée par les hérésies des empereurs byzantins.
L'aspect de ces anachorètes aux traits émaciés, le regard perdu dans
l'extase; les récits merveilleux des prodiges qu'ils avaient accomplis,
faisaient plus pour cette foi que leur éloquence et la défendaient
mieux que les plus subtiles distinctions.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 37
Quelques-uns pourtant joignaient l'une à l'autre. Schenoûdi avait
la parole facile et vibrante et ses sermons sont restés comme les
modèles des moyens oratoires des Coptes d'alors. Au concile
d'Éphèse, où il se rendit, accompagné du patriarche Cyrille, son
action fut considérable. Et, s'il ne frappa point Nestorius, ainsi que
le prétend son panégyriste, pour cette bonne raison que Nestorius
ne se présenta point au concile d'Éphèse, la condamnation du nes-
torianisme fut hautement approuvée par lui. A sa dernière heure,
quand l'agonie s'emparait déjà de lui, son dernier mot fut un sur-
saut suprême de malédiction contre le fameux schismatique. « Que
ne l'ai-je rencontré, ce Nestorius, ô mon Sauveur, s'écrie-t-il, je
l'aurais assommé avec mon bâton, je lui aurais arraché jusqu'à la
racine sa langue impure, qui blasphémait ton saint nom! »
La mort lui fut douce cependant, car il s'endormit juste à temps
pour ne point voir l'abomination de la désolation pénétrer avec la
doctrine d'Eutychès en Egypte. Les progrès qu'elle y fit furent
rapides, d'autant plus qu'elle incarnait l'une des croyances les plus
intimes de la vieille Egypte, celle en la nature uniquement divine
du Dieu. Peu de temps après la mort du saint, l'Église d'Alexandrie
était ralliée à la doctrine monophysite ; saint Cyrille prenait part
au concile du Chêne à la déposition de saint Jean-Chrysostôme. Au
cours du concile de Chalcédoine, les divergences d'aspirations écla-
taient irréconciliables, et les successeurs de saint Marc se sépa-
raient du reste de la chrétienté.
A peine réunie, la conférence doctrinale qui précéda, à Constan-
tinople, la réunion du concile de Chalcédoine — 1" juillet 451 —
afm d'entendre lecture de la lettre du pape Léon, relative à la
double nature unie en la personne de Jésus-Christ, devient le théâtre
d'un tumulte indescriptible. Dioscore, alors patriarche d'Alexan-
drie, déclare, à l'avance, ne point adhérer au texte qui est soumis
aux délibérations. Il injurie l'impératrice Pulchérie, épouse de
l'empereur Marcien, jette à terre le Tome Léon, et refuse d'y sous-
crire. Son exemple ébranle le Synode assemblé; et pour obtenir
qu'il contresigne la célèbre définition doctrinale, il faut que Marcien
éloigne Dioscore, et soustraie les évoques d'Antioche, de Jérusalem,
d'Éphèse et de Constantinople à son intimidation.
Mais l'Egypte tout entière se range du côté du patriarche. Dios-
3s LE CIIRISTIANISAIE EGYPTIEN
core, déposé comme schismatiqiie et relégué en exil à Grange, par
Marcien, un diacre, nommé Proteriiis, est élevé, à sa place, au
patriarchat. A cette nomination, la section monophysite répond en
se choisissant pour patriarche un certain Timotliée Elure. Une sédi-
tion terrible s'en suit. Au cours des fêtes de Pâques, Proterius est
massacré dans l'église, son corps traîné par les schismatiques à
travers les rues d'Alexandrie, mis en pièces, livré aux bctes, et
môme, si l'on en croit les historiens, en partie dévoré par quelques
fanatiques, devenus cannibales dans la fureur de leur soulèvement,
ïimothée Elure exilé, un nouveau patriarche est nommé en rem-
placement de Proterius, Timothée Solofaciole. Son passage dans la
chaire d'Alexandrie demeure assez obscur. Trois ans plus tard, l'em-
pereur Léon mourait — 475 — désignant pour son successeur son
petit-lils, Léon le Jeune, né de Léon l'isaurien et d'Ariadne. La même
année, le jeune souverain disparaissait à son tour, et Zenon restait
seul maître de l'empire d'Orient. Deux ans plus tard encore, ce
dernier, devenu odieux à l'impératrice Yérine, veuve de Léon, était
obligé de s'enfuir, et Vérine lui donnait pour successeur Basilisque.
L'on était alors en 476, Alexandrie jouissait d'un calme relatif,
mais la faction eulychienne n'avait point désarmé pour cela. A
l'avènement de Basilisque, une députation de schismatiques se rend
auprès de l'empereur et obtient le rappel de Timothée Elure, qui
rentre triomphant à Constantinople, après avoir amené Basilisque
à lancer une encyclique pour terminer la querelle, encyclique con-
tresignée par soixante évèques orientaux.
Accace, patriarche de Constantinople, suivait ces événements
d'un œil jaloux. Lui qui se croyait à peine au-dessous du pape, se
sentit froissé de voir le patriarche d'Alexandrie s'assurer une auto-
rité suprême, alors que le concile de Chalcédoine avait élevé le
siège de Byzance au-dessus de tous les autres, Bome exceptée. Il se
fait le champion de l'orthodoxie, fomente une sédition contre Basi-
lisque, le traite d'hérétique et ameute contre lui le clergé. Basi-
lisque, effrayé, quitte Byzance et retire en partie son encyclique,
donnant satisfaction à Accace. Mais, deux ans après, Zenon recon-
quiert son trône, et le contre coup de ce changement se fait sentir
à Alexandrie, où le parti orthodoxe reprend le dessus. Un instant,
l'empereur songe à exiler de nouveau Timothée Elure, puis, escompte
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 39
sa mort prochaine, élant donné son grand Age, et espère qu'ainsi le
schisme s'éteindra de lui-môme. Mais ce schisme incarnait trop la
pensée égyptienne pour s'éteindre ainsi. Le successeur d'Elure fut
Pierre Monge. Zenon voulut d'abord le faire déposer, et même
au besoin mettre à mort. Si l'on en croit xMcéphore, il lit pro-
noncer la peine capitale contre les évoques investis par le nouveau
patriarche alexandrin.
Le pape Simplicius, de son côté, surveillait non moins attentive-
ment ces complications. La conduite d'Accace lui fit croire qu'il
trouverait en lui l'homme le plus apte à servir sa politique. Il
l'investit auprès de l'empereur, en qualité de légat, avec les pou-
voirs les plus étendus. Mais Accace, décidé à ne servir que sa
propre cause, refusa de s'entremettre pour faire exiler Pierre
Monge et attendit les événements.
Sur ces entrefaites, Timothée Solofaciole, pour témoigner sa
reconnaissance à l'empereur, lui envoie une députation, à la tète
de laquelle se trouvait Jean ïalaïa, qui avait embrassé la règle de
Pakhôme. Celui-ci obtient de Zenon que l'élection du nouveau
patriarche serait laissée aux Alexandrins. Son ambition avait été
de se faire nommer ; mais, gôné dans ses calculs, on l'avait obligé
à signer, son désistement à l'avance. Doué de toute la duplicité
orientale, Jean Talaïa l'avait signé, avec l'arrière-pensée qu'une fois
proclamé il faudrait bien qu'on le reconnaisse. L'habileté d'Ac-
cace le fit échouer. L'empereur, apprenant son élection, à la place
de Solofaciole, refusa de le reconnaître et donna ordre de le chasser
d'Alexandrie. L'année suivante, — 482 — Zenon publiait enfin sa
célèbre encyclique, connue sous le nom d'Hénotique, adressée à
l'Egypte, à la Libye et à la Pentapole, pour y rétablir l'union. Aux
termes de ce décret, le trône patriarcal d'Alexandrie faisait retour
à l'Église romaine, qui, en échange, reconnaissait le patriarche
comme légitime successeur de saint Marc.
Telles furent les causes qui dictèrent ce dernier document ; elles
n'avaient rien à voir avec les préoccupations dogmatiques et
n'étaient que le fruit d'intrigues, dont l'efîet le plus direct fut
l'élévation de Pierre Monge au patriarcat, sans trop condamner
ouvertement le concile de Chalcédoine, tout en proscrivant l'héré-
sie d'Eutychius. Diverses conditions corollaires, celle de recevoir
40 LE CIIRISTIANIS.ME EGYPTIEN
dans la communion ainsi étalilio les disciples de Solofaciole et
de Talaïa, lui étaient adjointes. Pierre Monge les observa tout
d'abord. Mais devant l'opposition des moines, dont une sédition
éclata dans le Ca'sarion, il anathématisa le concile de Chalcédoine,
remit en honneur Dioscore et Elure, le meurtrier de Proterius,
exhuma la dépouille mortelle de Solofaciole et la fit jeter aux
égouts. Devant les reproches d'Accace et de Tempcreur, il ré])ondit
avec hvpocrisie qu'il avait fait « une li'anslation des restes du
bienheureux Solofaciole ». La cission était faite pour toujours.
A dater de cet instant, les Pères de l'Église, qui avaient considéré
Alexandrie comme l'école de la plus transcendantale sagesse, et les
ascètes, comme les modèles de la plus parfaite vertu, n'eurent plus,
pour la première, que pitié ; pour les seconds, que dédains et ana-
thènies. Les uns pleurèrent sur l'Egypte, tombée au pouvoir de
l'esprit du mal, et arrivée à cet état de complète décadence ; les
autres tonnèrent contre les moines, qu'ils représentèrent comme
autant de démons incarnés. Pourtant, l'Egypte n'avait point
changé; elle demeurait ce qu'elle avait toujours été, un peuple
immuable, qui, avant ou après le concile de Chalcédoine, res-
tait indissolublement attaché aux doctrines qui jadis avaient été
siennes, à cette différence près que, cantonnée dans son schisme,
elle pouvait suivre librement ses instincts, ne se laissant guider en
tout que par ses préférences, au lieu de se modeler, ainsi ([u'elle
venait de le faire, un siècle durant, sur Byzancc, adoptant, de
confiance, des formules religieuses auxquelles elle ne comprenait
rien et qu'elle psalmodiait inconsciemment. Loin d'être le signal
de cette décadence lamentable, signalée par les Pères, son schisme
était celui d'une nouvelle renaissance. Affranchie de la tutelle
byzantine, elle se ressaisissait ; sa manière d'entendre le christia-
nisme s'élaborait et s'afïirmait. Une littérature étrange refleurissait
tout à coup, pour s'en faire la fidèle interprète, la traduisant sous
mille formes et produisant ces œuvres fantastiques, ces Vies des
Saints, ces Actes des Martyrs, ces Évangiles apocryphes, qui sont
comme autant de contes et de romans, ainsi qu'on les a justement
nommés; œuvres incohérentes, absurdes si l'on veut, mais où l'on
retrouve comme un écho lointain et assourdi de ces récits merveil-
leux qui avaient « enchanté le cœur » des générations antiques.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 41
L'art, lui aussi, remonte à sa source, le mysticisme; il s'attache à
des formules symboliques, en lesquelles il s'ell'orce de le con-
denser. Qu'à l'origine il se soit borné à copier, tant bien que mal,
les thèmes byzantins, la chose est à peu près certaine. Les pre-
miers linéaments du christianisme venaient de Byzance, par l'inter-
médiaire des Grecs ; il était donc tout naturel que les premiers linéa-
ments de l'art, qui leur servaient de transcription, en vinssent égale-
ment et fussent également importés par ces mêmes Grecs. A ce point
de vue, mais à ce point de vue seulement, on a eu raison de dire que
l'art copte avait eu une origine byzantine. Les thèmes grecs se trou-
vaient en opposition absolue avec les affinités de l'Egypte. Celle-ci les
reçut, parce qu'ils étaient l'expression de la foi naissante, l'expres-
sion de la foi des martyrs, qui venaient de verser leur sang sous
Dioclétien. Mais elle les avait repoussés, bien avant le concile de
Chalcédoine, pour se créer un symbolisme à elle; elle y avait môme
réussi en grande partie, et s'il arrive que quelquefois on ren-
contre des œuvres marquées au sceau de l'école hellénique, on peut
être certain que ces oeuvres sont celles d'un praticien grec. Quand,
par hasard, le Copte en veut recopier la donnée, il le fait si gau-
chement, si maladroitement, sa facture est si dissemblable de celle
du Byzantin, qu'on sent, au travers, une insurmontable répugnance;
et que la gaucherie môme en fait un art tout spécial.
Au lendemain du concile de Chalcédoine, l'efïlorescence de cet
art répond, nuance pour nuance, à celle de la littérature; mais plus
qu'à travers elle pourtant, le sentiment ancien transperce. Tout le
répertoire du symbolisme antique est mis à contribution, rajeuni,
ramené à des formes chrétiennes, ou tout au moins ne heurtant
pas trop ouvertement le dogme chrétien. Au fond, la façon d'envi-
sager le monde extérieur, de se figurer le ciel, de se représenter
l'au-delà demeurent invariablement celle de l'Egypte pharaonique.
Le dogme chrétien est ramené à celui de Ra, d'Osiris, d'une manière
tour à tour subtile et naïve, mais toujours parfaitement tangible et
qui prouverait, à elle seule, qu'à travers l'exaltation du mysticisme,
à laquelle était en proie alors l'Egypte, le vieux fond de son tem-
pérament calme et méditatif subsistait.
42 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
VI. — LE GNOSTICISME.
Les premières de ces assimilations du dogme chrétien au dogme
antique furent, à n'en pas douter, l'œuvre des Gnostiqucs (1), Basile
et V^alentin, à la recherche de la nature de Dieu et
de l'origine du mal.
Bien que les premiers gnostiques fussent étran-
gers à l'Egypte, leurs systèmes théosophiques et
cosmiques étaient faits pour y trouver, du jour au
lendemain, racine. Tous, de môme qu'autrefois ceux
de l'Egypte pharaonique, reconnaissaient trois
mondes, le monde supérieur, le monde intermé-
Fisurinc snosiiquo. diairc ct Ic moudo terrestre, entre lesquels une
Music (''g\|)tii'ii du Caire. c • , • -ti i l'iii't
parlaite similitude s établit.
Le premier en date, Simon le Mage, né à Samarie, au bourg de
Gittha, acquit une réputation considérable. Les Pères de l'Eglise
affirment qu'il fut baptisé et supplia Saint Pierre de lui faire l'im-
position des mains. Mais bientôt la discorde se mit entre lui et les
Apôtres. Il les quitta, pour venir habiter quelque temps à ïyr, puis,
de là, passa à Rome, où il voulut un jour s'élever dans les airs, en
présence de Néron et de sa cour. Déjà il commençait à planer dans
l'espace, quand Saint Pierre fit le signe de la croix; aussitôt il tomba
à terre et se tua sur le coup.
Quoiqu'il en soit de cotte légende, Simon connaissait les philoso-
phes grecs, son système démontrant, à n'en pas douter, qu'il avait lu
Platon et Aristole. D'autre part, les points de contact entre sa doc-
trine et celle de Philon sont nombreux. A elle seule, cette constata-
tion tendrait à prouver que Simon avait étudié à Alexandrie ; car,
c'est là seulement que Philon avait réuni ses disciples autour de lui.
Dans son traité intitulé ATic^ao-iç ^ya^Ti, Apophasis Megale, Simon
enseigne qu'au sommet de toutes choses était le feu, principe uni-
versel, puissance iniinie ; que ce feu était double, ayant un côté
évident et un secret secret. « Le côté secret, est, dit l'auteur, caché
dans la partie évidente et la partie évidente se trouve sous le côté
(1) E. Amélineau, Le Gnosticisme égyptien.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
43
secret» ; proposition d'apparence confuse, qui revient à dire qu'il y
a a du visible dans l'invisible et de l'invisible dans le visible » •
mais qui rappelle singulièrement ITime de Ra, cachée dans le
disque, invisible dans
le visible par essence,
mais visible dans l'in-
visible par manifesta-
tions. Simon appelle ce
feu qui, naturellement,
n'est pas un élément
matériel, mais un prin-
cipe d'une subtilité in-
finie. Parfaite Intelli-
gence. Ce principe est
éternel, immuable;
c'est le dieu qui est,
qui a été et qui sera, se
tenant (sttwç) toujours,
alors que le dieu égyp-
tien, le principe caché
(amen), dont Ra n'est
qu'une forme est le un
qui est seul; la veille
qui connaît le lende-
main. Et il n'est pas jusqu'au mot et-wv; qui ne soit comme une
traduction du mot égyptien dad stable, affermi.
De cette puissance intinie, six émanations — a'ons — se
dégagent, formés par syzygies — émanés deux à deux — l'une
active, l'autre passive ; l'une nifde, l'autre femelle. ^o~j:, et ETïwo'.a
l'Esprit et la Pensée; <I>o)v-/i et Ovou-a la Voix et le Nom, Aoy'.t|j.6?
et EjO'j!i.r,T',c; la Raison et la Réflexion ; en un mot, les agents de
production génératrice, de même qu'en Egypte, les atomes de vie,
descendus du disque vers la terre, étaient formés de deux ;pons,
ainsi qu'on peut s'en convaincre en étudiant les tableaux où
l'union des principes vitaux, assurant le renouvellement des exis-
tences, est symbolisée par la présentation des deux vases où ils
sont contenus.
,:iiii|ii; (le broiiz
,i;\ |ilicM du Caire.
44
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Pierre gnostiquc.
Musée ('■p;yplicn
du Caire.
Le monde intermédiaire se développe, semblable' au monde
supérieur, selon les loins de similitude. Une puissance, S'.yyî, le
Silence, nommée par Simon « le Père » y réside; et
ce Père est, lui aussi, celui qui a été, qui est et qui
sera. Scmblablement Amon, manifestation de lia « le
Un, unique, celui qui existe par essence, qui vit en
substance, le seul qui ne soit pas engendré, le Père
des pères, la Mère des mères » que nous montrent les
tableaux thébains.
La Pensée émanée du Père est double; et le déve-
loppement du monde intermédiaire est semblable à
celui du monde supérieur, toujours selon les lois de
la similitude. Les six a'ons portent les mêmes noms
que ceux du monde supérieur. Seulement, l'Esprit et
la Pensée deviennent le Ciel et la Terre; la Voix et le Nom, le
Soleil et la Lune ; le Raisonnement et la Réflexion, l'Air et l'Eau.
L'organisation de ce monde intermédiaire, Simon la puisait dans
les Ecritures. S'il comprend six ;eons et une septième puissance,
c'est que Dieu créa le monde en six jours et le septième se reposa.
La septième puissance, c'est l'Esprit porté sur les eaux.
A leur tour, les a'ons du monde intermédiaire engendrent les
Anges et les Puissances par similitude. Et ceux-ci créent le troisième
monde, celui que nous habitons. Mais «. lorsque les Anges et les
Puissances furent nés de la Pensée, ils voulurent la retenir, parce
qu'ils connaissaient l'existence
du Père et qu'ils ne voulaient
pas être nommés le produit d'un
autre être ». Ce qui entraîna leur
chute et nécessita la Rédemp-
tion.
Passant à la création de
l'homme, le philosophe gnosti-
que s'exprime en ces termes :
« Lorsque la création du monde
intermédiaire fut faite, semblable et parallèle à celle du monde
supérieur, l'Ange créateur pétrit l'homme, en prenant de la pous-
sière de la terre; il le fit double et non simple, suivant l'Image et
Pierres gnosli(]ues. Musée égyplicii du Caire
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 45
la Ressemblance » ; mais, nulle part, il ne fait allusion à la création
de la matière; et, par ce fait, semble indiquer qu'il admettait
une matière éternelle, coexistante, qui ne fit que recevoir des
formes des mains des Anges créateurs. « Cette forme simple,
suivant l'Image et la Ressemblance, c'est
l'Esprit porté sur les eaux — c'est-à-dire
les quatre fleuves du Paradis terrestre —
et qui, s'il n'est pas représenté périt, car
il n'est qu'une puissance qui n'est pas
représentée par un acte. » Mais, de
même, Khnoum, ministre de Ra, avait
modelé l'homme sur un tour à potier,
avec de la glaise; et cet homme était
double ; Hathor, à la minute même où
Khnoum avait pétri le corps, avait pétri
le Double, et ce Double, le Kha, résidait
dans la région mystérieuse du Douaout,
le Pa ïia, dont la déesse était la régente,
et périssait, s'il ne pouvait s'appuyer à
un support. Il était, de même, la puis-
sance qui gouvernait l'être terrestre, au-
quel seul l'acte était dévolu.
Maintes analogies semblables seraient
à signaler dans la doctrine de Simon le
Tkif ' • ' . 111 Vase de terre cuite. — Figure agnostique.
Magicien; mais, mieux vaut aborder de Musée égyptien du cairc.
suite celles dont fourmille l'œuvre de
Basilide, bien que Simon ait formé un élève nommé Ménandre, né au
bourg de Capparé, en Samarie ; mais dont le principal mérite fut
d'être, à son tour, le maître du fondateur de l'école des basilidiens.
Si Ménandre résida toujours en Syrie, Basilide la quitta de
bonne heure, pour se fixer à Alexandrie. Saint Epiphane affirme
même qu'il y était né, et qu'après avoir étudié sous Ménandre à
Antioche, il y revint, parcourut l'Egypte entière, prêchant un peu
partout la doctrine gnostique, mais principalement dans les nomes
de Prosopis, d'Athribis et de Sais.
En tout cas, le célèbre philosophe connaissait l'Ancien et le
Nouveau Testament ; il prétendait avoir reçu la doctrine de l'apôtre
46
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Mathieu, qui lui avait, disait-il, laissé plusieurs livres dictés par le
Christ. 11 se réclamait aussi de renseignement de saint Pierre, par
l'intermédiaire d'un certain Glacius, dont nous ne savons rien
autre chose. Quoi qu'il en soit, il était chrétien, admettait les
quatre Évangiles, sur lesquels il avait composé vingt-quatre livres
cxégétiques; et, si l'on en croit Origène, il aurait écrit même un
évangile apocryphe tout entier. Tout cela est-il bien certain ? Nous
savons seulement qu'il vivait encore sous les règnes d'Hadrien et
d'Antonin le Pieux, vers 140 de notre ère. Mais, d'autre part, il
semble prouvé que^ dès l'an 80, il avait commencé sa prédication.
De sa vie et de sa mort peu de chose nous est parvenu. Com-
battu par saint Irénée, dans son livre contre les hérésies —
Adverses flinre.se.s, — c'est par cette réprobation que nous le
connaissons le mieux, ainsi
que par les critiques de saint
Kpipliane et de Clément d'A-
lexandrie, qui crurent devoir
le condamner ostensiblement.
Des fragments anonymes por-
tant le litre àaPliilowphnmena
nous ont cependant conservé
divers lambeaux de sa doc-
trine. Comme ses devanciers,
il adopte la théorie des trois
mondes et de leur émanation par similitude; mais avant tout,
dans ce système, s'attache à la solution de ce problème troublant :
l'origine du mal.
Pour Basilide, le principe premier de toutes choses est le Père
incréé, Pater mnaius, un Dieu-Néant, un dieu qui n'est pas 6
oG'/iwQsocra. Mais « le dieu était, lorsque rien n'était; mais, ce rien
n'était pas quelque chose qui existe maintenant. Seul le Rien exis-
tait ». Définition qui |)cut aussi bien s'appliquer au dieu primordial
d'Egypte, caché dans l'abîme, le Noun.
Ce dieu qui n'est pas, crée un monde qui n'existe pas ; mais qui
contient, de môme, tous les germes des mondes en substance. A ce
germe est inhérent un principe, que Basilide nomme y-ÔTr,;, la
Giotès consubstantielle du Dieu-Néant. Cette Giotès est pourvue
I''i_eiircs f;iiosli(]ucs (i\oii'c). Miisrc ('gy|)ti('ii du (^aire
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
47
Vase do bronze, (Igiiro piosliquo.
Must'c (''gy[)lioii du Caire.
d'activité, elle est triple, l'une ténue, l'autre grossière, la troisième
ayant besoin de purification. La Giotès ténue s'enfuit à la pre-
mière émanation, et s'éleva jus-
qu'aux confins de l'abîme, vers les
régions supérieures. Et elle se re-
posa près du Dieu-Néant, car, c'est
vers lui que les créatures, chacune
à sa manière se tournent, par le
désir de contempler sa majesté. Ce
germe incréé représente la matière
incréée, éternelle et consubstan-
tielle au Dieu-Néant. Quant à la
Giotès grossière, elle était restée
dans le germe-néant, incapable de
s'élever aux régions de l'abîme.
Pourtant, prise du désir d'imiter la Giotès ténue, elle parvint à se
soulever, par l'intervention de nvôGaa, l'Esprit-Saint. Mais l'Esprit-
Saint n'étant pas consubstantiel au Dieu-
Néant, ne pouvait aspirer au Dieu incfTable.
La Giotès impure réside encore dans le
monde néant. Ainsi se trouvaient répartis
les germes primordiaux des trois mondes.
Le monde supérieur, résidence du Dieu-
Néant; le monde intermédiaire, résidence
de l'Esprit-Limite MeGupwv rivsj^aa et le
monde inférieur.
A son tour, la Giotès du monde inter-
médiaire produit une création nouvelle.
« Alors, dit Basilide, entre les germes du
monde, entre ce monde du milieu, qui
commençait à être créé, et entre le trésor
de toutes les semences, il y eut commerce
et le grand Arkhôn Apywv naquit. Ainsi
produit, il monta jusqu'aux régions su-
blimes. Là, il s'arrêta, car il ne lui était
pas permis d'aller au-delà, et de plus, il
était persuadé qu'il n'y avait rien au-delà. » Il s'établit donc à cette
Vase de bronze, figure gnoslique.
Musée (égyptien du Caire.
48
LE CIIRTSTIANTSME ÉGYPTIEN
région supérieure, que Basilide nomme FOgcloade ; plus puissant que
tout ce qui élait au-dessous de lui, excepté la Giotès; mais comme il
ignorait cette Giotès, il se crut seul, le Seigneur unique, le Maître de
toutes choses, et ne voulant pas rester seul, il entreprit de tout créer ;
ignorance, source d'orgueil, d'où devait découler Torigine du mal et
delà déchéance, qui devaient plus tard être rachetés parla Rédemp-
tion.
Le grand Arkhôn se procréa d'abord un lils, plus puissant que
lui, qu'il lit asseoir à sa droite ; et, avec l'aide duquel, il pétrit et
ordonna toutes les choses éthérées, qui se trouvent dans l'espace,
« jusqu'à la lune; car, c'est là que l'air proprement dit commence,
et que tinit l'étlier », le peuplant de Principautés, Apya-, ; de
Puissances, A^vaus',? et de Dominations, li'C/yj 7 '.%<.. Puis, il le par-
tagea en trois cent soixante-cinq cicu.x, sur lesquels régna le Grand
Abraxas (1).
Ces Principautés, ces Puissances, ces Dominations, nous les
retrouvons au premier de ces trois cent soixante-cinq cieux. Elles
sont au nombre de huit, et pour cette raison, Basilide donne à
Figures gnostiques. — Musée «égyptien du Caire.
cette région le nom d'Ogdoade. Là réside NoJ;; Nous, l'Esprit, né
du Père ; de l'Esprit, naît Aôyo;; Logos, le Verbe ; du Verbe, <I)p6vYicrt,ç
Phronésis, la Raison; de la Raison naissent Socpia xal AJvaa!.^
Sophia et Dynamis, la Force et la Sagesse ; de la Force et la
Sagesse, les Vertus, les Principautés et les Anges, à côté desquels
Clément d'Alexandrie place A',xawcr!jvY) et Elpr^yr; Dikaiosuné et
Eiréné, la Justice et la Paix. Des Principautés, des Vertus et des An-
ges, naissent enfin d'autres Principautés, d'autres Vertus et d'autres
Anges; et le mouvement va, se propageant par similitude, jusqu'au
trois cent soixante-cinquième ciel, celui qui s'étend sur le monde que
(1) Les lettres grecques du nom d'Abraxas donnent précisément le nombre 3G3.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 49
nous habitons, a II y avait, dit l'auteur des Philosopliumena trois cent
soixante-cinq cieux, s'étendant jusqu'à la lune, qui est la séparation
de l'air et de l'éther.
Ce dernier des trois cent soixante-cinq cieux, ainsi peuplé par
syzygies, l'auteur des Philosopliumena le nomme l'IIebdomade, et
le dépeint comme « le trésor de l'universalité des semences. » Un
grand Arkhôn en sortit, plus grand, par similitude, que tout ce
qui était au-dessous de lui, excepté la Giotès délaissée ; mais de
beaucoup inférieur au grand Arkhôn du ciel intermédiaire, et
qui, néanmoins, resta le maître absolu de l'espace que nous
habitons.
De môme que le grand Arkhôn du ciel intermédiaire, il se crée
d'abord un fils, meilleur et plus puissant que lui-môme; et de
môme que le chef de l'Ogdoade, ignorant les mondes supérieurs,
il se croit le seul dieu et produit par émanation les six anges
créateurs, qui, avec lui, composent l'IIebdomade; et sur lesquels il
étend son pouvoir absolu. Ce grand Arkhôn du monde inférieur
est, pour Basilide, le Dieu des Juifs, qui a parlé à Moïse en ces
termes : « Je suis le Dieu d'AbraJiam, d'Isaac et de Jacob; et je
ne leur ai pas révélé le nom de Dieu. » Mais après avoir créé le
ciel et la terre, les anges créateurs se les étaient partagés, et chacun
les gouvernait à son caprice. L'arrogance du dieu des Juifs avait
été la source de discussions. Il avait prétendu établir sa nation la
première de toutes, et les anges s'étaient coalisés contre lui,
poussant les nations à la révolte, d'où l'origine des guerres ; ce
qui se passe ici-bas n'étant que le reilet de ce qui se passe au ciel.
L'homme représentait ainsi le dernier anneau de cette longue
chaîne d'émanations; le corps, matière périssable, enfermant
l'àme, où le philosoplie gnostique reconnaît trois natures, l'ume
pneumatique, l'âme logique, l'àme psychique, se superposant par
déformation. La présence de l'une dans le corps entraînait celle
de l'inférieure, si l'homme était plus que psychique ; la diflerence
entre les hommes venant de la différence entre leurs âmes, tou-
jours en vertu des lois d'assimilation.
Ces âmes étaient sujettes à des affections, à des maladies, — les
passions — qui les déprimaient, les déformaient, les couvraient
a d'excroissances », pareilles à autant d'appendices à la nature de
50 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
l'être, — -poo-apTsixa-ra. — « Ce sont, dit Clément d'Alexandrie,
des esprits ajoutés à l'ame, douée de raison, — l'âme logique, —
par quelques troubles ou quelques primordiales confusions. » Au
résumé, l'iiomme porte en lui-même les tendances les plus con-
traires à sa nature, en raison d'un bouleversement primitif, thèse
qui découle du principe de la confusion des germes des com-
mencements.
Et cette âme ainsi émanée, participe aux propriétés bonnes ou
mauvaises de l'émanation première, par similitude. Le principe
Bassin de bronze avec (igui-cs gnosliqucs. — Musée égyptien du Caire.
émanateur du monde intermédiaire ayant péché par ignorance et
par orgueil, cette faute originelle devait aller s'aggravant dans la
transmission à chaque nouvelle émanation ; en sorte, que ITime, sur
terre, était par nature encleinte à l'erreur et au péché.
Or, l'émanation de ce Dieu -Néant, le grand Arkhôn de
rOgdoade, principe créateur de tout ce qui est dans le monde
intermédiaire, peut être assimilé à Ra, « Père des commence-
ments », le Démiurge par excellence; et il n'est pas jusqu'aux huit
seons de FOgdoade, qui n'aient au ciel intermédiaire leur équiva-
lent. Si nous nous reportons une fois encore aux tableaux symbo-
liques par lesquels les Egyptiens nous ont montré comment ils
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
51
entendaient la transmission de l'existence, nous voyons le Pha-
raon, fils du dieu, intermédiaire direct entre le monde et le
ciel, chargé par son père de provoquer, à la région
mystérieuse, les émanations qui produisent ici-bas l'équi-
libre des existences. Quatre coffrets, enfermant les germes
de cette existence, sont placés devant lui, et derrière ces
coffrets, se tient le Père, auteur des commencements.
Le Pharaon étend vers les quatre points cardinaux son
sceptre magique ; et aussitôt la flamme vivificatrice,
emblème de la déesse Ma, ou plutôt de la double Ma,
jaillit quatre fois, par syzygies; car il ne faut pas
l'oublier, l'Égyptien avait eu ce sentiment, développé
dans le système basilidien, des a3ons générateurs, F un
maie, l'autre femelle, s'unissant pour assurer la pro-
création. Et les textes qui accompagnent ces tableaux
affirment formellement que la scène s'accomplit dans les ^('ivoiî'r
' 1 1 • 1 p Musée
profondeurs du mystère; dans le ciel fermé à la lumière ';p:yi'i"'»
i '' du Lairo.
des vivants, c'est-à-dire l'éther. Mais si, d'autre part, Ra
peut être assimilé au grand Arkhôu de l'Ogdoade, un autre point
de comparaison s'offre encore, qui rapproche une fois de plus
Inlailles gnosliquos. — Collecliou de M. le D' Fouquet.
le système de Baside du système antique, en ce fait que, de même
que le grand Arkhôn, Ra se crée un fils, Osiris, qui le surpasse
en puissance et en bonté.
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Si maintenant, descendant du ciel intermédiaire, nous passons
au ciel de rilebdomade, et que nous rapprocliions son grand Arkliôn
d'Osiris, la similitude des deux systèmes ne sera pas moins mani-
feste. Comme le grand Arkliôn de Fllebdomade, Osiris a un fds
plus puissant que lui, puisque les textes le nomment « le vengeur
de son père », Horus, « plus grand que son père, plus puissant que
sa mère; le Seigneur de qui vient Texislcnce, le Seigneur des recom-
mencements. »
Passant à la composition de l'homme, nous trouvons des points
de comparaison idenliqucs. De même que l'homme créé par l'Arkhôn
de rilebdomade de lîasilide, l'Egyptien esl formé de quatre éléments,
le corps; le hhou^ le kha elle Ba ; rame vitale, le Double, l'âme pen-
sante ; l'àme psychique. Famé logique et l'ame pneumatique ; et de
môme que l'Evangile avait, toujours d'après Basilide, « illuminé le
néant et racheté cette ame », le mystère Osirien rachetait le (idèle,
et illuminait les cercles de l'Amenti.
D'autre part, les diifércnts noms de la divinité égyptienne, lui
venaient des différentes manifestations, sous lesquelles apparaissait
le dieu à l'origine. Dans les litanies du soleil, on n'en trouve pas
moins de soixante-quinze, et chacune de ces manifestations a lieu
dans une kerl^ dans un ciel différent. Ujie keri est le lieu servant
de résidence à un esprit, à un corps, au soleil lui-môme. Elle est
obscure, et c'est à celui qui Thabite de l'illuminer. Le dieu y naît,
y demeure, peut en sortir, y rentrer, y reposer en paix — m hoiep^ —
en un mot, la herl répond à la
définition que les Alexandrins ont
donnée des sphères et des zones.
« Acclamation à toi, Ra, — disent
les inscriptions, — germe divin,
formateur de son corps qu'adorent
les dieux, lorsqu'il entre dans sa
kert mystérieuse. » Chaque forme,
chaque émanation de Ra habite une de ces sphères, une de ces
zones. « 0 Ra dans sa kerl^ disent les hymnes, ô Ra qui parle aux
kerts^ Ra qui est dans sa kerl^ hommage à toi! On prononce tes
louanges dans les soixante-quinze formes, qui sont dans les soixante-
quinze kerls. »
Pierres giiosli(|iics.
Musée égyplien du Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
53
Il existait donc pour l'Égyptien soixante-quinze sphères mysté-
rieuses, habitées par des dieux, formes émanées de Ra, peuplées
en outre de divinités secondaires, créées par Ra. Cette définition
s'applique, trait pour trait, au système de Basilide. Les trois cent
soixante-cinq cieux sont le séjour des manifestations du grand
Arkhôn ; les résidences des esprits émanés, chacun à son rang.
Dans ces cieux, dans ces sphères,
ils jouissent de cet état de paix,
rendu par l'expression égyp-
tienne hotep^ dont aucun mot ne
peut donner la nuance exacte;
et, de môme que le grand Ar-
khôn est maître et possesseur de
ce monde intermédiaire, de
même Ra est le Neb^ seigneur
possesseur de soixante-quinze
kerts.
Dans le système de Valentin,
l'analogie se poursuit et se dé-
veloppe d'une façon non moins
remarquable. Né en Egypte, vers
la fin du premier siècle de notre
ère, le grand gnostiquc avait tout
d'abord étudié à Alexandrie la
philosophie platonicienne, puis s'était formé à l'école de Basilide,
dont il avait été le disciple assidu. Comme son maître, il parcourut
rÉgyptc, prêcha dans les nomes dWthribis, de Prosopis, d'Arsinoé,
en Thébaïde, dans la Basse-Egypte elles villes du littoral. Plus que
toute autre, sa doctrine a été violemment combattue. Elle nous est
parvenue en lambeaux dans les réquisitoires de ses contradicteurs,
saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, Philaslre
et l'auteur anonyme des Philosophumena.
Pour Valentin, l'essence de toutes choses était Tunité incrée et
incorruptible, incompréhensible, inintelligible, capable de produire
et de se développer ; germe de tout ce qui a été et de tout ce qui
est. Cette unité est le Père, de même que dans le système de
Basilide. Le Père ne veut point rester seul. Une émanation se
Vase (le ]jron/.(!, (ignrc .fiiosliquc.
Musée égyptien du Caire.
54
LF-: CHRISTIANISME EGYPTIEN
dégage de lui, la Dyade, la Mère ; et cette Dyadc se compose de
deux ipons, TEsprit Nouç et la Vérité, 'iUriGc-.a. Émanés d'un être
doué du pouvoir générateur, TEsprit et la Vérité ont eux-mêmes ce
pouvoir, par similitude. Ils produisent, par une émanation sem-
blable à celle dont ils sont nés, le Verbe, Aoyo; et la Vie, Zco-/j, dont
émanent, selon la môme loi de descendance THomme, AvQpwTro;,
et FEgiise, Exx.).T,cr',a. Puis, l'Esprit et la Vérité, voyant que les
ff'.ons avaient formé d'autres émanations, voulurent rendre grâce
au Père, en créant dix autres a^ons, qui furent BjGo;, l'Abîme et
M',ç',ç, le Mélange; Ay-z-paTo;, Celui qui est sans vieillesse et Hoo'jr', le
Plaisir; Axw/i^ov, Celui qui est immobile, et Sutypaa-^ç, la Mixtion;
V;iS(HK' (lo l)ron/.(>, figiirps giiosliqucs. — Musrc ('i;\ [ilicii d\\ Caire.
Movoysvy;?, le Eils unique et Maxap-.a, la Félicité. Puis, ces a^.ons
ainsi procréés, ayant appris que la procréation est une action de
grâce rendue au Père, produisirent, à leur tour, douze a»ons,
napaxlrjTo;, Ic Paraclet et ITls-t',;, la Foi; IlaTp-.xoç, le Paternel et
El~<.q, l'Espérance; Ma^p-z/o;, le Maternel et Aya-y,, l'Amour; Iv/.x)./,-
o-w-TTuo;, l'Ecclésiastique et Maxap-.TToç, le Très heureux; Bsâstoc,
le Volontaire et Socp-.a, la Sagesse, qui, à eux tous, formèrent les
vingt-huit *ons du Plérôme du Père incréé.
Si l'on examine cette descendance de la décade, on voit que les
œons sont réunis par syzygics et formés de deux éléments, l'un
mfde, l'autre femelle ; que le principe mfde a pour nom l'un des
qualificatifs du Père in créé, l'Abîme, Celui qui est sans vieillesse,
Celui qui est par sa nature, Celui qui est immobile, le Fils unique,
tandis que le nom du principe femelle trahit une dégénérescence
de la nature divine, l'Union, le Plaisir, la Félicité, le Mélange, la
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
55
Mixtion, L'on demandera pourquoi cette décade ; sa raison d'ctre
est puisée à la métaphysique pythagoricienne. Si le nombre de dix
œons a été choisi, c'est que le nombre dix est parfait, qu'il con-
tient la somme des quatre premiers nombres, et que, pour arriver
à cette décade, il y a quatre degrés d'émanations. Quant à la dodé-
voircs g-iiostiquos. -- Musée (\a;j|)Licii du Caire.
cadc, son imperfection est voulue, pour expliquer le mal et son
origine. La Sagesse, avide de connaître le mystère, s'éleva jusqu'à
l'abîme du Père, et vit tous les œons unis par syzygies, formant des
couples, alors que seul, sans épouse, le Père s'est procréé. Son orgueil
s'exalta, elle voulut imiter le Père, et engendrer par elle-même, sans
le secours du principe mâle. L'on pourrait s'attendre à la stérilité de
Sophia; elle enfanta pourtant, mais un être informe, ExTowfjia. Sa
curiosité était la source du mal.
L'imperfection se manifesta alors dans le Plérôme, etlesa^onsse
prosternèrent aux pieds du Père, lui demandant de venir au secours
delà Sagesse. Le Père eut pitié d'elle, mais il ne voulut point produire
une nouvellesyzygie.il ordonna à l'Esprit et à la Vérité de le faire à sa
place, et de ceux-ci créèrent Xp'.crxoç, le Christ et Uvîùikol aY'.ov, l'Esprit
Saint, qui eurent pour mission de compléter les formes de l'Exxwfxa.
Ainsi se trouvait complété le Plérôme parfait de trente-deux seons.
Pour remplir cette mission, le Christ et l'Esprit Saint commen-
cèrent par séparer l'ExTpwpia des autres seons, afin que ceux-ci ne
fussent point troublés par sa difformité; puis, ils établirent la
56
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
Ill'On/.c i;llOsli.|lll'.
Muscc (\i;\ (ilieii (lu (iairc
délimitation du Plérôme; et cette délimitation faite, l'ExTowaa reçut
d'eux la perfection, après quoi ils rentrèrent re-
prendre leur place au Plérôme. Alors, les œons
reconnaissants, unis en une action de grâce com-
mune, rendue au Père, pour ce bienfait, créèrent
un îfion unique, l'jeon Jésus, qui reçut pour mission
de consoler Sopliia.
Sopliia, délaissée en dehors du Plérôme, en la
personne de l' Iv/Touijia, — la Sophia extérieure,
— s'était mise à la recherelic du Christ et de l'Esprit
Saint. Jésus parvenu auprès d'elle lui enleva ses
passions et les transforma en essences permanen-
tes ; de sa crainte, il fit Fessence psychique; de
son chagrin, l'essence de la matière; de son anxiété,
l'essence démoniaque ; de ses supplications, la
voie du repentir.
Cette transformation est le premier pas vers la création du
monde. Trois types s'y retrouvent : le type psychique, le type
matériel, le type démoniaque ou spirituel. Le principe de l'essence
psychique est Démiurge; le principe de l'essence matérielle, le Dia-
ble; le principe de l'essence spirituelle, Bcelzébub. Démiurge, qui
ignore l'existence de Sophia, se croit seul
Dieu, et, à son tour, crée le monde terres-
tre, où le Diable etlîeclzebubsont ses mi-
nistres ; mais si la création psychique était
ainsi l'œuvre du Démiurge de l'IIebdo-
made, la création matérielle était celle du
Diable, que Valenlin nous représente
comme étant l'un des démons. L'homme,
formé d'un corps et d'une âme, participe
donc à deux essences ; son âme est l'œuvre
de Démiurge; mais son corps est celle du Diable, auquel il de-
meure soumis. Cet homme ainsi créé, Yalentin le définit en ces
termes : « Il n'y a qu'une seule espèce d'hommes, puisque tous
sont composés d'un corps et d'une âme; mais cette âme peut
habiter le corps de trois manières, ou seule, ou avec les Démons,
ou avec la parole de Jésus ». D'où il s'en suit que l'homme
Ivoires i,'no.slii|U(s.
Musée Ogyplicii du Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
est OU hylique ou psychique ou pneumatique; l'être psychique cons-
tituant en quelque sorte le moyen terme entre la matière et le
Plérôme du Père, où seul, pouvait aspirer le Pneuma. Cette àme,
ainsi définie, a les mômes maladies, les mômes excroissances,
les mêmes appendices que celle du système de Basilide ;
mais, cette fois, par l'œuvre des démons qui y résident (^Êj
ou celle des Xôvo',, des Verbes, qui ne sont autres que les
appétits spirituels ; et ces trois essences sont sorties des
trois grandes douleurs de Sophia. Détails à noter : Sophia
voit venir à elle Jésus, semblable à la lumière; et plus
loin, quand le célèbre gnostique parle des devenirs de
l'homme et classe celui-ci en trois catégories : les hyliques,
matériels ; les psychiques, animés ; et les pneumatiques,
spirituels; nous voyons qu'il accorde Fimmortalité du
Plérôme aux pneumatiques; le bonheur du monde inter-
médiaire aux psychiques; quant aux hyliques, ils n'ont
en partage que l'anéantissement; ce qui démontre, mieux
que tout commentaire, que Valentin ne croyait pas à la
résurrection.
l*ar bien des points, cette conception théosophique,
cosmique et anthropologique rappelait celle de l'Egypte
antique, et tout particulièrement, par la manière dont l'essence de
vie émanée est transmise. En ce qui touche à l'union des œons,
on arrive môme à une parfaite assimilation. Les textes
religieux et les tableaux gravés dans les chambres du
mystère des temples ou les peintures des chapelles des
tombes, relatives à la célébration des rites de renais-
sance nous en ont fourni de nombreux spécimens.
Ces tableaux, il est vrai, n'ont trait qu'à la dernière
manifestation du mouvement créateur, celle de la pro-
duction de la vie cosmique; mais celles qui avaient pré-
cédé cette manifestation devaient être identiques, et par
similitude, nous pouvons juger du système tout entier.
Le pharaon, on l'a déjà vu, considéré comme fils de
Ra, est l'émanation divine incarnée sur terre; et l'Egyptien
considérant la vie universelle comme composée d'un nombre
d'atomes déterminés, circulant dans un mouvement de rotation.
Ivoire
giiosli(|uo.
('gyplicii
du Cuire.
Figurine
gnostique.
Musée égyptien
du Caire.
58 LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN
(lu ciel à la terre et de la terre au ciel, son rôle est de maintenir
Téquilibre de Fexistence, en élevant vers son père les parties de
vie dissoutes, en les revivifiant dans le trésor des germes, au
ciel fermé à la lumière des vivants, et en les distribuant sur terre
à nouveau.
Le temple est Timage de la demeure divine. Quand le souverain
le parcourt, il s'identifie à Ra, traversant le ciel. Les essences de
vies qui y sont remontées par son intermédiaire, sont amassées
dans le grand trésor des semences, et leur émanation
se produit à son passage. Cette donnée a été inter-
prétée par diverses scènes, racontant les rites ac-
complis. C'est d'abord une scène se passant dans
le mystère du temple (1). L'essence des vies dissoutes
i.suo fïnostiquc. est figurée par des amoncellements d'offrandes,
plantes coupées, animaux tués, fruits détaches de
Tarbre, gerbes de fleurs. L'image d'Amon générateur préside à
rOfTice, le plus souvent enfermée dans une chasse, qui rappelle la
Kert. et le plus souvent aussi, se tient derrière lui son double
féminin, Maut, la mère, représentant la part du principe féminin
dans le mystère de procréation. Le roi s'agenouille, et, sur chacune
de ses deux mains, élève une cassollette, où, sur le brasier, sont
posés deux globules, qui, jusqu'ici, ont été pris pour des grains
d'encens. Mais, les textes disent formellement : « Assemblant les
essences pour la présentation des espèces, il fait a;uvre vivifica-
trice ». Les deux globules ne sont autre chose que l'union des
principes mrdc et femelle, dégagés des existences dissoutes, et
présentés pour être revivifiés. Si le pharaon présente ainsi deux
cassolettes, c'est qu'il élève vers son père l'essence de la vie
terrestre, — hylique — et l'essence de la vie du double — psy-
chique — et si l'Égyptien choisit cette forme de grains d'encens,
c'est pour cette raison que la flamme est le symbole du mouve-
ment ascendant vers le ciel.
Passons maintenant dans la salle du temple, figurant les cantons
du mystère, où se prépare la renaissance (2). Dans ce canton se tient
(1-2) Al. (îayet. Le temple de Lovxor. Mémoires de la Mission archcolo^'ique de
France au Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
59
Ra, enfermé dans le naos, sa Kerl. Le trésor des germes est figuré
par le taureau égorgé, TOsiris mort, étendu par deux fois, une fois
pour représenter la vie réelle, une fois pour figurer celle du dou-
ble. Mais le roi passe en courant, semblable au soleil dans Tespace.
Il est debout maintenant, devant quatre rangées d'autels. Sur
chacun de ces autels, deux formes sont accouplées, un disque et un
globule ovoide. Le pharaon lève son sceptre magique, et, aussitôt,
la vivification se produit. Ces deux éléments réunis ne sont autres
que les principes mâles et femelles des essences. Si Ton a quatre
rangées de deux autels, c'est que l'Egypte voulait que la vie se
manifestât aux quatre points
cardinaux, sous ses deux
formes. Une fois pour la vie
hylique, une fois pour la vie
psychique, une fois pour
Fêtre terrestre, une fois pour
le double caché au fond du
Pa Tïa.
Ainsi, pour l'Égyptien an-
tique, la vie procédait déjà
par émanation, et cette éma-
nation se faisait par syzygies
de deux aeons, l'un mâle,
l'autre femelle. Elle se ma-
nifestait dans ses deux états,
matérielle et psychique ; et,
pour qu'elle se répand tî dans
l'univers, aux quatre points
cardinaux, ces a'ons for-
maient une ogdoade, de
même que dans le système
busilidien.
Et, cette vivification ac-
complie aux quatre points
cardinaux, les dieux de ces
quatre points cardinaux rendaient actions de grâces au Père, —
c'est le mot employé par le rituel funéraire pour désigner Osiris
Bassino de broii/c, fijurc n;iiostiquc.
Musée ('■gyplion du Caire.
60
LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
— en invitant son fils llorus à l'illuminer (1). « Que liorus paie le
prix (le cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est
à lui, en qualité de porte lumière î » Et, dans les peintures, le
personnage incline la tète, il porte la lumière du sud. — « Que
Souti paie le prix de cela, en illuminant son Père, parcourant la
terre qui est à lui, en qualité de porte lumière » ; et le personnage
incline la tète, il porte la lumière du nord. — « Que Thot paie le
prix de cela, en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à
lui, en qualité de porte lumière » ; et le personnage incline la tôte,
il porte la lumière du couchant. — « Que Sop paie le prix de cela,
en illuminant son Père, parcourant la terre qui est à lui, en qualité
de porte lumière » ; et le personnage incline la tète, il porte la
lumière du levant.
Dans la partie du rituel funéraire relative à la renaissance, la
chose est tout aussi apparente. Les cérémonies accomplies à cette
intention étaient célébrées dans une basilique,
élevée à Tentrée des cimetières, basilique par-
tagée en plusieurs chapelles, dont la principale
était consacrée à Osiris. L'office qui y avait
lieu était en partie double. D'un côté, les cé-
rémonies accomplies dans la salle des hommes
célébraient les renaissances du principe mâle ;
de l'autre, celles accomplies dans la salle des
femmes symbolisaient celle du principe fémi-
nin. Il ne saurait y avoir à ce sujet aucun
doute. Dans la peinture, un taureau égorgé
représentant l'Osiris mort — le défunt qui va
renaître; — une femme tient un vase dans
chaque main, et la légende donne : a bet. — le
blé ; et taou l'enveloppe » ; puis les mots :
« union pour la germination », personnification
visible de la légende du grain de blé, principe
masculin, l'Osiris, uni à la terre, le principe
féminin, Isis. Mais un peu plus loin, la scène
Buirc de bronze, figure
friiosliquc.
Mus(^c égyptien du Caire.
(1) Philippe Virey. Le tombeau de Rckhmara. Mémoires de la Mission archéologique
de France au Caire.
ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE 61
se précise. Le sacrificateur découpe le taureau, — FOsiris ; — il déta-
che la cuisse, tandis que les pleureuses qui représentent Isis sou-
tiennent ranimai et le texte donne : « On dit du côté de celui qui
est en train de dépecer : donne la cuisse, présente le mrde au sud,
— le côté de la région où s'opèrent les résurrections. » — On dit
du côté de la pleureuse : « Tiens bon, que ne s'en aille pas le prin-
cipe féminin. »
C'est à chaque pas, que l'on peut signaler des analogies tout
aussi frappantes. Pour l'Egypte, le principe divin manifesté
s'appelle Ra, et, à ce nom, s'ajoute celui de toutes les divinités
locales; mais, le principe divin non encore manifesté, puissance
éternelle, immuable, immortelle, qui n'a pas eu de commence-
ment, se nomme Amen. — Celui qui est caché. — « Mystérieux
est son nom, disent les textes, autant que ses naissances. »
Ailleurs, ce principe est encore appelé, ainsi qu'on l'a vu, « le
Seigneur des sphères célestes. Celui qui est dans sa retraite téné-
breuse, le Caché. » Voilà encore une assimilation avec le dieu de
Valentin.
Ce dieu primordial de Valentin a un autre nom, l'Abyme,
^uUq. Dans le culte de Ra, nous trouvons son équivalent le
Noun. Ra, dit formellement dans une stance : « J'appelle devant
ma face Shou-Tafnout, Seb-Nout, et les pères et les mères qui
étaient avec moi, lorsque j'étais dans le Noun. » Ailleurs, il dit
à Noun : « Tu es le premier né des dieux, toi dont je suis
sorti. » Ce à quoi Noun répond : « Mon fils, Ra, tu es un dieu
plus grand que ton père qui t'a créé. » Ce dieu égyptien est Un;
c'est lui qui produit les diverses formes divines; ainsi qu'il res-
sort de cette autre hymne à Ra : « Hommage à toi, forme unique,
produisant toutes choses, le Un, qui est seul, qui produit les exis-
tences, et dont le Verbe devient les dieux. » Les syzygies
divines sont donc, d'après ce système, émanées de Ra.
Ainsi, ce dieu caché, qui n'a ni nom, ni forme, se révèle en
donnant naissance aux formes divines, et si son nom est
inconnu, il devient : « Celui qui multiplie les noms. » Ces
manifestations sont celles d'un môme dieu, ainsi qu'on peut en
juger par les textes et les peintures, jusqu'à l'heure où le pan-
théisme, faisant irruption dans la théosophie, les changea en
62 LE CHRISTIANISME EGYPTIEN
véritables personnalités, devenues existantes par émanations
successives. La preuve en est, que ces manifestations de Ra sont
appelées ses membres, ses chairs. Ailleurs, Ra est qualifié de
(( taureau du troupeau divin, celui qui engendre les émanations
divines ». Ailleurs encore, la qualification de Père des pères des
dieux » est ainsi exprimée. « Tu veilles dans le repos Itotep, Père
des pères des dieux! Hommage à toi, ainsi qu'à ceux de ton
essence, que tu as créés, après que tu es devenu à l'état de dieu,
et que tes chairs eussent formé leur chairs elles-mêmes. Hom-
mage à toi, émanation sainte, sous tous tes noms heureux. »
La doctrine de l'émanation était donc familière à la race égyp-
tienne. Les dieux étaient figurés par couples, de môme que dans
les syzygies, Shou-Tafnout, Seb-Nout, Osiris-Isis. Mais le quali-
ficatif de Taureau de sa Mère, qu'on applique toujours à ces deux
personnes, prouve que non seulement l'Égyptien reconnaissait à
la divinité la puissance active et passive, mCde et femelle, mais
que le dieu possédait en lui-môme les deux principes : il
l'exprime du reste ainsi : a II fait en lui-môme l'acte féconda-
teur. » L'engendrement et l'enfantement se confondent. C'est
mot pour mot le système de Yalentin et de ses couples d'/Eons.
S'il fallait d'autres arguments pour démontrer que les doc-
trines gnostiques prennent source aux mystères antiques, on en
trouverait encore, en rapprochant le cycle divin que les Égyp-
tiens appelaient la Paout noiUérou — le cycle des neuf dieux
— de rOgdoade émanée de l'Arkhon. Cette Paout antique est
formée de Ra et des Se.ssennoa, les huit dieux émanés de Ra,
Shou Tafnout ; Seb Nout ; Osiris Isis ; Set Neplthys. Le cycle des
huit dieux a les attributs du dieu suprême, qui les contient tous
en lui-môme. « Le Dieu nn qui est seul, qui n'a pas de second,
qui est dans son rôle, comme il est un avec les dieux. »
D'autre part, dans le système de Valentin, qui est celui qui
se rapproche le plus du système antique, ce n'est plus E-wo-.a,
la Pensée, qui est l'épouse du premier principe, Nojç, l'Esprit
émané de la source divine. C'est A^OsLa, la Vérité. Pourquoi
cette substitution? Uniquement pour suivre pas à pas le dogme
égyptien, qui fait de Ma, la Vérité, le principe premier de l'éma-
nation divine. Les théologiens antiques font d'elle l'essence de
ET LES ORIGLNES DE L'ART COPTE 63
la vie. Ra vivait en substance par la Vérité, c'est par elle qu'il
était le Père des dieux.
Enfin, la distinction des âmes et de leurs devenirs est la
même pour l'Égyptien et pour le gnostique. Pour Valentin, le
bonheur éternel est obtenu par la gnose, — la science infinie
— l'Egyptien le trouve, grâce à la connaissance des formules
magiques et des secrets de l'au-delà. Le livre des Morts est un
guide funéraire, indiquant les chemins de l'Amenti, les passages
conduisant à la salle de la double justice. L'identification du
mort à Osiris, puis à Ra, n'était parfaite, que lorsqu'il avait
scruté le mystère, reçu la lumière ; qu'il connaissait enfin la
Gnose antique, dont seul le nom avait changé.
Les âmes reconnues trop légères dans la balance de Ma sont
celles qui n'ont point connu la Vérité, c'est-à-dire les émana-
tions, les manifestations divines. Ce sont « les esprits morts »,
voués à l'anéantissement final. Quand Thommc est juste, que
le mort est identifié à Osiris, chacun de ses membres prend le
nom d'un dieu : « Sa tête est Ra, ses yeux sont Ilorus et Set, ses
poumons Noun. U est parmi les vivants; il ne périt pas, nulle
chose mauvaise ne peut lui arriver. 11 est un esprit Khou —
lumineux — accompli dans FAmcnti. » D'autres esprits, recon-
nus justes pourtant, n'étaient pas assez accomplis, pour être
identifiés à la divinité, n'ayant point pénétré assez avant dans la
gnose, et se trouvaient relégués dans une région à part. Les trois
degrés de l'àme valcntinienne et ses trois états avaient donc
leur équivalent. L'àme pneumatique, l'àme Khou s'identifiait à
la divinité, et pénétrait au mystère; l'àme psychique, le Kha
demeurait dans l'Amenti, le monde intermédiaire; l'àme hylique,
l'esprit mort, était anéanti pour toujours.
Tout cela semble fort loin de l'art copte, l'exposition en était
cependant indispensable. Elle explique comment la transmission
de l'Egypte antique au christianisme put être faite, au point de
vue spécial du symbolisme, comment certains thèmes, dont le
sens resterait incompréhensible, sans cet aperçu, passèrent à sa
suite, du répertoire pharaonique dans celui du culte nouveau.
Pour le grand public, non familiarisé aux idées de l'Egypte,
les croyances anciennes ont quelque chose d'inaccessible. L'art
G4
LE CHRISTIANISME ÉGYPTIEN ET LES ORIGINES DE L'ART COPTE
qui les interprète semble une fantasmagorie, au milieu de
laquelle il est impossible de reconnaître quoi que ce soit. Maints
critiques crudits, très éprits d'hellénisme, mais très fermés à
tout ce qui n'est pas imitatif, lui ont fait la réputation d'être
une formule hiératique, et le mot a fait fortune; quoique ce hié-
ratisme n'ait existé que pour eux. Chez nul peuple, au contraire,
la théosophie ne s'est exprimée plus clairement, par Tart,
qu'elle ne le fit dans la vallée du Nil. Le répertoire courant de
l'artiste en était arrivé à pouvoir dire toutes les doctrines les plus
subtiles qu'on ait émises sur l'origine des mondes, et nulle autre
ne l'a dépassée en cela. A l'aurore de l'histoire, cette union du
dogme et de l'art est déjà un fait accompli ; à mesure que
l'un grandit, l'autre se développe. Quand le christianisme com-
mence à détrôner le culte ancien, la décadence du pays est
telle, que les formules de l'un et l'autre ne sont plus transmises
que par vague tradition. La faculté de penser est chez l'homme
comme suspendue. Mais à l'instant où, sous l'impulsion de
l'école d'Alexandrie, elle se réveille, l'hérédité, plus forte que
l'Évangile, la ramène sur la trace des vieux systèmes oubliés.
Bouteille de bronze, figures gnosliques.
Mus('o égyptien du Caire.
Nappe d'autel. — Disques solaires et corbeilles eucharistiques. — Fouilles d'Antinœ.
CHAPITRE II
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
I. — LE SYMBOLISME ÉGYPTIEN.
Pour les anachorètes, pour les moines, ridolâtrie n'était autre
chose que le culte des divinités de l'Olympe. Pour elles, ils n'ont
jamais assez de sarcasmes et d'injures; tous leurs coups sont
dirigés contre elles, leurs plus grands exploits consistent à jeter
bas leurs statues, à détruire de fond en comble leurs temples ou
môme à massacrer leurs derniers adeptes, à l'occasion. Schenoudi,
aidé de Macaire de Makôou, brûle le temple d'Akhmîm, avec ses
fidèles; leurs disciples mettent le nome d'Athribis à feu et à sang.
Ils n'ont pas assez de mépris pour Poséidon, le joueur de cithare,
aux mœurs infâmes ; pour les scandaleuses amours d'Aphrodite ;
pour les adultères de Zeus; pour Déméter et son mythe grossier.
Des dieux d'autrefois, jamais un mot, ou si leur nom est pro-
noncé, c'est avec une sorte de complaisance ; quelquefois même
66 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
avec un arrière sentiment de vénération. V.n dépit de Tortlio-
doxie du néophyte, un fond de vieille croyance reste en lui,
encore sensible et vivace ; des dieux qu'il a reconnus naguère,
le nom seul, en apparence, a changé. Il n'adore plus Amen, Ra,
Osiris, Isis, llorus, les génies des quatre ])oinls cardinaux. Set,
Sekhet, les puissances infernales ou célestes. 11 les remplace par
Dieu le i*ère, par le Saint-Esprit, par J(!sus le Messie, par la Vierge,
par saint Georges et l'armée des anges, par Satan et les cohortes
des démons. Toute la fantasmagorie des opérations magiques, des
incantations, se métamorphose en miracles et en litanies; si
bien que, par un singulier détoui' de cœur, le Copte, loin de
se convertir au cliristianisme, en renon(;ant à sa religion antique,
convei'tit au contraire le christianisme à cette ancienne religion,
s'il est permis de s'exprimer ainsi. 11 l'assimile à ses idées, le
plie à sa manière de comprendre toutes choses ; en fait en un
mot une incarnation nouvelle de son panthéon d'autrefois. La
preuve en est que les noms des moines les plus fameux, Sérapion,
Iloi'siesi, Pakhôme, Visa, ont une origine égyptienne fort recon-
naissable, Serapis, lïor-sa-lsit (Ilorus, lils d'Isis), Pa Khem (le
Khémite, le fidèle du dieu Khem) et Bès (Bèsou).
Cette l'épulsion du Copte pour le matérialisme hellénique devait
forcément le conduire à une répulsion analogue pour les formules
qui avaient servi à l'interpréter, et que le répertoire byzantin
venait de transporter dans le christianisme. Quand l'Évangile
s'était propagé dans la vallée du Nil, par l'intermédiaire des Grecs,
ses premiers symboles avaient pu faire corps pour ainsi dire avec
lui, et être reçus, sans examen, par le lidèle. Aux heures de per-
sécution, ils avaient été des signes de ralliement et d'espérance ;
arrosés par le sang des martyrs, ils s'étaient trouvés consacrés.
Mais, quant à l'avènement de Constantin, Alexandrie fut devenue
l'école par excellence de théosophie chrétienne, le Copte, pour
qui l'extériorité du culte était tout, de môme que pour son ancêtre,
devait forcément chercher à se constituer un art, où rien ne
rappelât les ligures byzantines, qui lui apparaissaient comme
autant d'idoles, et qui personniliàt sa pensée à lui.
Pour se rendre compte de l'importance accordée à ces repré-
sentations, il est bon de se rappeler, ce qu'avait été la religion
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES 67
antique, les causes où elle avait puise son origine, les circons-
tances au milieu desquelles elle poursuivit son développement et les
croyances relatives à l'au-delà, qui en avaient été la consécration.
Régie par des phénomènes atmosphériques, cette Egypte avait
senti la vie descendre sur elle du soleil, et l'avait divinisée. Plus
que tout autre pays au monde, elle avait compris que si le blé
germe, la fleur s'épanouit, les troupeaux se multiplient, c'est grâce
aux rayons venus du disque de feu. Aussi, quand, à la période thé-
baine, la fusion de tous les cultes locaux s'était faite, la marche
quotidienne de l'astre vainqueur était-elle devenue, pour elle, l'image
de la vie de l'homme; vie au terme de laquelle le juste s'assimilait
au soleil, le suivait dans sa course, mourant chaque soir et renais-
sant, avec lui, au matin de chaque jour.
Mais si de tels préceptes, très subtils en somme, résumaient
une impression que la foule éprouvait sans s'en rendre compte,
ils se trouvaient du même coup être trop peu à sa portée. L'Egyp-
tien n'a jamais connu cette foi intime, qui a la conscience pour
ligne de conduite absolue. Pour lui, les simulacres étaient tout, la
multiplication des pratiques extérieures, le sceau de la conviction.
S'il priait, ce n'était jamais chez lui, mais à la porte du temple,
et encore fallait-il que les prêtres ou leurs subalternes le vissent;
en tout et partout, la religion n'existait pour lui qu'autant qu'elle
s'affichait ostensiblement. Est-ce même religion qu'il faut dire?
Les sentiments pieux lui étaient inconnus ; il n'avait d'eux que
l'empreinte et l'hypocrisie; mais tout au fond de l'âme, il gardait
une parfaite irréligiosité.
Aussi, imbu de cette idée des recommencements, qui avait été
la première à se faire jour en lui, avait-il accepté en bloc toutes
les formules imaginées par les théologiens et tous les exercices de
l'Amen caché dans le disque. Qu'une stèle s'élevât dans sa tombe,
et qu'une prière y fut gravée, qui assurât au double sa subsistance;
que des bandelettes consacrées entourassent sa momie ; que des
amulettes sans nombre la protégeassent contre la décomposition;
que des phrases magiques assurassent à son âme la protection des
dieux des morts, et il pouvait s'endormir tranquille, après n'avoir
en tout suivi que ses seuls penchants. L'important était, qu'à l'heure
de la mort, les cérémonies fussent soigneusement accomplies, de
68 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
môme qu'à l'heure de l'inoudation, il lui avait fallu disposer les
canaux, qui, en irriguant son champ, l'avaient fait reverdir et fruc-
tifier. Logiquement, de bonne heure, il s'était appliqué à trouver à
chaque dogme un symbole, à faire de chacune de ses idées une équa-
tion emblématique; un talisman et un gage d'espérance. L'esprit
méditatif qui était sien aidant, le nombre de ces derniers était devenu
incalculable. L'âme était-elle jamais assez prémunie contre les dan-
gers de l'autre monde? Cette défiance était bien logique d'ailleurs,
si l'on tient compte de la dualité de co'ur des races orientales, et
de la fragilité de la barrière qui, pour elles, sépare le bien du mal.
Dès l'époque des premières dynasties, le mort est déjà pourvu
d'une véritable armure magique. La forme la plus mystérieuse des
dieux, la forme animale surtout, est choisie comme signe de renais-
sance ; d'autres images retracent une phase du mythe solaire,
celle qui correspond à la métamorphose principale de l'esprit
caché. De sa foi, c'était là tout ce que connaissait la foule. Elle
y était attachée déjà à l'époque préhistorique; sous la domination
romaine, le scarabée ou l'œil mystique, Voutja, était tout ce qui
en restait. Quelque grands qu'aient été les efforts des prêtres pour
ramener le culte de toute l'Egypte à celui d'Amen, les dieux en-
globés dans ce second mythe, élaboré par eux, restent cependant,
à certains traits, parfaitement reconnaissables. Shou, Anhour,
Aten, Horus, Toum, Hor-m-Khout, qui, dans les hymnes, ne sont
plus que les personnifications de la course solaire, conservent
cependant leur individualité et leurs attributs. Si Shou n'est plus
que la lumière émanée du disque ; Horus, le soleil renaissant ; Hor-
m-Khout, l'astre au bord de l'horizon ; Toum, le soleil couché,
s'enveloppant dans les ténèbres, peu importait à cette foule. D'Aten
dieu de Memphis ou d'Aten, demeure de Ra, elle ne connaissait
que le symbole, elle vénérait celui-ci, à sa manière, et tout était
dit. Enfin, la vie de l'homme et son devenir étaient identifiés à la
course du soleil nocturne, Osiris-oun-nefer, l'être bon par excel-
lence, mais ce dieu se rattachait, par son fils Horus, au mythe
d'Amon. Il s'en suivait encore que, nombre d'amulettes du culte
des morts se trouvaient retracer les phases de la course du soleil.
De toute antiquité, la tombe avait été l'asile où la dévotion du
fidèle s'était appliquée à rassembler tous les symboles de ses
LES REPRESExXTATIONS SYMBOLIQUES 69
croyances. A Memphis, au temps des premières dynasties; à Thèbes,
à l'époque de la conquête, l'ordre dans lequel ils se présentent,
pour résumer le dogme du devenir, reste invariable ; et la tombe
elle-même, par sa disposition générale, constitue l'emblème pri-
mordial des idées relatives à la vie de l'au-delà. Mastaba ou
bypogée, elle comporte deux parties distinctes : le caveau, où
repose le cercueil, et la cbapelle, où, à certains jours, ont lieu
des offrandes et des sacrifices. Le premier n'est d'abord qu'une
crypte étroite, aux murs nus, qui, fermée au jour de l'enterrement,
devient Tappartement privé du double. Nul n'en doit francliir le
seuil, sous peine de se souiller du plus grand des sacrilèges ; la
seconde est l'appartement de réception du double, la salle où,
quotidiennement, il vient revivre de sa vie d'autrefois. Cette vie
s'écoule là, tout entière, identique à ce qu'elle a été sur terre.
Dans le caveau, le double veille auprès de son support, enfermé
dans le sarcophage ; reçoit de loin en loin la visite de l'àme,
partie à tire d'aile, vers les régions infinies, afin d'y accomplir le
cycle de ses transformations. Dans les chapelles, il reprend le cours
de son existence. Mais, si incorporel soit-il, ce double a les besoins
de la nature humaine. De même que le corps, dont il est la lumi-
neuse projection, il a faim, il a soif; il lui faut des vêtements et
des distractions. Ses occupations doivent être celles qui, jadis, ont
été celles de l'homme. Celui-ci a-t-il été chancelier du roi, chan-
celier du double du roi doit être encore son double ; si bien que,
quand sous les Thotmès et les Aménophis, on ne se contenta plus
d'énoncer, dans les inscriptions de la syringe, les titres de celui
auquel elle était consacrée, on retraça sur les murs les diverses
fonctions qui avaient été siennes, de son vivant. Enfin, pour que
toute cette vie fictive prit consistance, il fallait encore que certains
rites fussent accomplis.
L'article premier de cette foi en une vie posthume était que
le double fût assuré de sa subsistance. Au jour de l'enterrement,
parents et amis, réunis dans la chapelle, lui présentaient l'offrande ;
mais, dans la suite des temps, c'était à la piété des fidèles de
pourvoir au renouvellement de celle-ci. Qu'un instant elle vînt à
manquer, et le double était voué aux pires tourments : à errer dans
les rues, cherchant sa pâture, au milieu des immondices ou même
70 1>ES REPRÉSENTATIONS SYxMROLlQUES
à une mort qui, celte fois, eût été définitive. Partant de ce prin-
cipe, on imagina sans peine qu'il était bon de substituer à une
offrande réelle une offrande fictive; on la peignit sur les murs;
on y représenta les cérémonies du sacrifice ; et Ton supposa que,
pour assurer la transformation de ces images en substances et
en cérémonies réelles, il suffisait que le premier passant venu récitât
une prière à cet effet. Alors, les scènes figurées sur les murailles
s'animaient d'une vie égale à celle du double. Celui-ci quittait son
appartement privé, venait s'asseoir à la place où trônait son
effigie ; il regardait paître ses troupeaux au pré, moissonner les
blés de ses champs, fouler le raisin de ses vendanges et con-
fectionner ses vêtements. Les provisions amoncelées sur les tables
devenaient pour lui des mets délicieux ; ses gens empressés
autour de lui le servaient, pendant que les musiciennes se fai-
saient entendre, et que les danseuses rythmaient leurs pas.
Dans les tombes de moindre importance, le détail de ces
tableaux disparaît; il ne reste qu'une scène unique, le double
assis devant le guéridon chargé d'un repas, dont le menu est gravé
en marge. La chapelle pouvait môme ôtre réduite à un mur,
au-devant duquel était censé déposée l'offrande ; l'essentiel était
qu'une porte marquât le seuil de cette région de l'Occident, la
région de l'au-delà, où le mort s'était enfoncé. Elle est d'abord
rectangulaire : au haut de ses vantaux, s'étale rOKd'ja., l'œil
mystique, et sur le cliamp, le portrait du mort se profile, accom-
pagné de ses noms, titres et qualités. Tout mort, dont la per-
sonnalité n'est pas ainsi établie ne peut renaître à une autre
vie. C'est l'acte d'état civil, qui lui assure son existence spiri-
tuelle ; le support où son double s'appuie dans l'Amenti. Un peu
plus tard, la partie essentielle de cette représentation se porte
sur la stèle, le plus souvent arrondie au sommet, que l'on érige
au mur de la chapelle. Le disque ailé, Fhabitant de Houd, plane
dans le cintre, représentant le soleil nocturne, éclairant la région
funèbre ; et au-dessous, court l'inscription donnant la prière à
réciter, pour assurer les provisions du mort.
Ce n'est là toutefois que le côté, en quelque sorte matériel, de
cette existence. Les artistes thébains nous en ont retracé le côté
spirituel, avec un luxe de détails qui n'a rien à envier au premier.
LES UEPRÉSENTATfONS SYMBOLIQUES
71
Les renaissances, qui pour l'I^^gyplien sont la récompense du
juste, prennent corps à l'ofTice des funérailles. Celui-ci constitue
la première des résurrections quotidiennes qui, pour l'Osirien, se
Tombe de Slionnefer à Tlièbos.
succéderont à l'aurore de chaque matin. Le disque ailé, «l'habi-
tant de Houd, dieu beau qui irradie la lumière, » éclaire la stèle,
de môme que, dans les coins obscurs du ciel, il n'éclaire la leçon-
72 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
dation des germes de l'existence que, sur terre, lïorus vainqueur
répandra à son lever. Ce sont d'abord les phases du voyage, au
cours duquel le mort s'identifie au soleil, s'enfonce à l'ouest,
dans l'Amenti, et, d'après les textes, navigue vers le nord, en
descendant la rive occidentale du fleuve infernal, à la suite de
l'escadre divine; traverse les cercles de riiémisphèrc inférieure,
reçoit d'Isis la libation kemp, le liquide fécondateur, sang d'Osi-
ris, grâce à laquelle il renaîtra à la vie du double, pour revenir
au sud, en suivant la rive orientale, et renaître à l'est.
Les scènes de ce mythe commencent à l'arrivée du convoi
dans les salles de la basilique sépulcrale et se développent,
dans leur ordre naturel, jusqu'au seuil de l'appartement privé
du double. Tout d'abord, le corps est porté dans la salle d'Hathor,
déesse de l'Occident ; puis dans celle d'Anubis, conducteur
des morts, salle des olfcrtoires; puis au sanctuaire, la salle d'Osi-
ris. Là, se dresse la ])orte murée du caveau ; puis les épisodes
Tombe de Shcnncfer à Tliôbes
du voyage dans les ténèbres, représentés par les chambres du
mystère, où tour à tour la momie est revêtue des attributs de
LES REPRÉSENTATIONS SY.MROLIOUES
73
rOsiris de FOccident, — le disque qui \a mourir ; et de TOsiris
de l'Orient, — le soleil ressuscité, se déroulent. Les prêtres sont
figurés, récitant les oraisons ou procédant à des opérations
magiques, et les symboles d'abonder. Une des tombes du cime-
tière thébain est, à ce point de vue, d'une exceptionnelle impor-
tance. Dans Tun des cantons du mystère, un cep de vigne prend
racine et étend ses branches sur une partie du ciel infernal. A
l'heure de la résurrection, le vautour de Maut, double féminin
d'Amon, emblème de la maternité, plane sous le berceau ainsi
formé; à certaines places, des grappes pendent vers la momie;
à certaines autres, les fleurs du lotus, symbole par excellence du
renouvellement, retombent également vers le mort.
11. — LE SVM
150LISME COPTE.
L'introduction de l'Evangile supprime toute la fantasmagorie
de la vie du double, du moins en apparence, mais la pensée
en reste présente à l'es-
prit du chrétien, quel-
que effort qu'il fasse
pour s'en affranchir. Le
mort, pour avoir adoré
Jésus, n'en reste pas
moins Égyptien, et par-
tant ne change que l'ex-
tériorité de la disposi-
tion générale de sa
tombe. La chapelle dis-
paraît, l'appartement
mortuaire se réduit au
caveau. C'est, de même,
une salle basse, voûtée,
de médiocre impoi'-
tance, bâtie en briques
crues, à laquelle un
puits ou un corridor
accède, mais encore faut-il qu'une stèle en marque la place; qu'une
6
l'orUiil d'c'glise (stèle). — Musée égyplieii du Cuire.
74 LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
porte se dresse ù son seuil, et que, de môme qu'à l'époque antique,
une inscription relate les noms et les titres du bienheureux.
Dans la tombe païenne, le portrait, support du double, peut
s'effacer du seuil, Timportant est que la stèle renferme l'état
civil du mort. Spiritua-
liste , le fidèle préfère
ridée énoncée à la forme
concrète ; aussi, le Copte
peut-il se passer des ac-
cessoires du culte ancien,
pourvu que son nom soit
gravé, auprès du signe de
sa foi, atin que le passant
puisse, comme autrefois,
prier pour le repos de son
Ame, et intercéder pour
lui, auprès du Seigneur.
De même que la stèle
égyptienne, la stèle copte
est i-eclangulairc ou cin-
trée au sommet, et de
même qu'elle aussi, son
ensemble rappelle la porte
murée de la tombe. L'an-
cien ventait au lourd ver-
rou est devenu un portail
d'église, le plus souvent
tlanqué de deux colonnes
où de deux piliers. Ce por-
tail, c'est la porte du paradis, suppléant le jardin paradisiaque, des
peintures primitives des catacombes ; c'est la basilique où Jésus trône
au milieu du parvis — paradisus — entouré de colonnades, au
seuil duquel pend généralement un rideau. Dans le tympan de
l'arceau ou du fronton du portail copte, qu'un bandeau sépare
du champ de la façade, une rosace, dont le centre s'accuse en
goderon s'étale, là où jadis brillait le disque ailé, l'habitant de
Houd. Cette division semble indiquer que la partie supérieure de
Portail d\'\sli.sc. Miisi'o ('•{ryplicn du Caire.
LES IlEPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 75
la stèle correspond au coin obscur du ciel égyptien, d'autant
plus, que la rosace est généralement accostée de deux branches
de feuillage (1), qui évoquent suffisamment l'idée des ailes du
disque, pour que cette assimilation ne soit pas trop hasardée; car
diverses variantes sont là, pour prouver qu'en ne précisant pas
trop sa pensée, le sculpteur n'a été retenu que par la crainte de
se montrer trop ouvertement attaché au culte du passé. La masse
générale du portail peut rester la même; un portail plus ou moins
rudimentaire ; cependant, une division essentielle toujours s'y
dessine, isolant la partie supérieure de l'arceau. Cette porte peut
même n'être pas indiquée, la façade avoir un champ lisse, — le
rideau tendu — que couronne un fronton grossier. C'est cette
division que semble poursuivre, à travers l'ensemble, la dualité qui,
pour le Copte, est l'essence de l'existence; la partie supérieure est
le ciel, le Douaout; la partie inférieure, la porte de l'au-delà, où
s'enfonce le mort, la porte de l'Amenti, où la croix se dresse pour
protéger le corps.
Quand, sous Amenophis IV, prévalait le culte d'Aten, les
peintures nous montrent les rayons émanés du disque, demeure
de Ra, terminés par des mains tenant le signe de la vie, le
ankli^ la croix ansée, symbole suprême d'éternité, s'abaissant sur
la terre : « Je te donne toute vie, toute stabilité, toute puis-
sance », dit Amon, en transmettant, par des passes magiques,
le pouvoir vivilicateur au souverain, son fils ; et le Pharaon est
à genoux devant le dieu, qui tend vers lui la croix ansée : « Je
donne les souffles de vie à ta narine », poursuivent les textes, et le
monarque respire la vie, le ankh., que présente, à sa narine, le
dieu. Dans les tombes, quand, à l'office des morts, les prêtres
mettent les supports du double en possession de la seconde vie,
c'est encore en portant le ankh à leurs narines. Ailleurs, le disque
plane dans l'espace, et la chaîne sans fm qui le relie à la terre
coule en mailles enlacées de ankh^ entre les mains du Pharaon,
llorus et Thot, personnifications du pouvoir rénovateur, et du
pouvoir conservateur la font glisser : « Ce que tu fais descendre,
(1) AL Gayet, Les stèles coptes du musée de Boulaq, Mémoires de la Mission archéo-
logique de France au Caire.
K; les HHPRKSENTATIONS SYMBOLIQUES
disent-ils au souverain, nous le faisons descendre ; et en faisant
descendre, ajoulent-ils, il donne la vie à la double terre, le Sei-
gneur, maître des Levers — le Pharaon — . » Or, diverses scul-
ptures établissent que, pour le Copte, le disque n'a point cessé
(rètrc la demeure divine. Dans les temples transformés en
églises, l'abside prend place dans Fébrasemcnt des portes condui-
sant au sanctuaire: et tandis qu'une couche de mortier a voilé
les bas-reliefs de toute la salle, le disque ailé, ornant la cor-
niche, n'a point cessé de planer au-dessus de l'autel, éclairant,
comme autrefois, la résurrection du dieu. Seulement, sur le
centre de ce disque, quelque dévot formaliste a pris soin de
Sceaux lie loire glaise. — iMiiséo égyplieii du Caire.
graver, au préalal)le, la croix, emblème du dieu mort, qui va
réapparaître avec la célébrai ion du mystère, et régner de nou-
veau au ciel. Par assimilation, c'est cette même idée qu'on
retrouve sur le second type de la stèle funéraire ; le disque en
éclaire le haut, la croix, posée sur le champ, annonce le mystère
de résurrection accompli.
Si même le Copte a placé là quelquefois la croix grecque, c'est
qu'il a reçu ce signe, sans examen, à l'heure des persécutions
.t?,^5r
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 77
religieuses. Nul doute, que dans les catacombes, où, au temps de
Dioclétien, s'assemblaient les fidèles, elle n'ait occupé le premier
rang. Mais, le libre exercice du culte reconnu, l'ancienne incli-
nation reprit son cours, et tout naturellement, le Copte lui pré-
féra la croix ansée. Pour lui, la croix grecque était un signe de
mort, alors que ses affinités le poussaient à vouloir un symbole
de renaissance. Aussi, est-ce la croix ansée qui rayonne sur les
stèles, de même qu'autrefois au fond des syringcs ; et lorsque,
par acquit de conscience, il introduit la croix grecque dans un
monument, c'est en pre-
nant soin de la faire al-
terner avec le A.nkh. Tou-
tefois, cette répétition ne
fait point double emploi. "^
Ce n'est point, ainsi qu'on ^-^
pourrait être tenté de le
croire, une transcription,
à l'usage du vulgaire; un
acte de foi bilingue, analo-
gue aux pièces des chan-
celleries ptolémaïqiics.
Elle semble plutôt répon-
dre à cette dualité indiquée
tout à l'heure : à un sym-
bolisme voulu, celui de
cette vie en partie double,
dont l'Egypte antique avait
si bien précisé le détail.
Dans les peintures de sa chapelle funèbre, le Pharaon s'arrête
aux divers reposoirs de la salle hypostyle, pour élever vers le
ciel les éléments des vies dissoutes. Il tient à chaque main une
cassolette, d'où jaillit une petite flamme, qui monte, en se
recourbant, vers le ciel. Ces flammes sont les symboles de la vie
émanée de l'être mort, la vie du corps et la vie du double; la
vie de l'être hylique et celle de l'être psychique, résidant aux
profondeurs du Douaout. A bien examiner l'œuvre copte, il
semble que l'alternance des croix soit dictée par le ressouvenir
Croix ansôc fleurie (stèhîj.
Musée ('gy|>licii du Caire.
78
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
de cette dualité mystique. L'une des croix s'inscrit dans la par-
tie supérieure de la stèle, celle qui semble réservée à la vie de
l'àme, l'autre occupe le champ du tableau et a pour objet de pré-
server le corps.
D'autres variantes précisent ce sens et rappellent ce mystère
de circulation des atomes de vie, descendus du disque solaire.
L'une consiste en une stèle fruste, d'époque archaïque. Deux
croix y sont réunies côte à côte, l'une a la boucle de son bras
supérieur remplie de cercles
concentriques; dans la bou-
cle de l'autre, s'étale un fleu-
ron foliacé, que surmonte
une petite croix. Mais le bras
inférieur de chacune est rem-
pli par une tige ascendante,
chargée de boutons mi-clos,
tandis que des deux extré-
mités de leurs bras trans-
versaux pendent des tiges
toutes semblables, et dont
les pousses retombent sur le
sol. Cette disposition n'est
point due au hasard sans
doute; mais plutôt, au ressou-
venir du mouvement secret
qui maintint l'équilibre de
l'existence, et ces pousses servent à symboliser la germination, les
effluves vitales, descendues du ciel sur la terre, et remontées de
la terre au ciel.
Ailleurs, des modifications, introduites dans la forme de la
croix ansée, affirment, d'une façon précise, des intentions voulues.
La boucle décrivant l'anneau du ankh s'est élargie et déprimée,
jusqu'à se faire circulaire; et dans ce cerle, s'incruste tantôt un
disque, tantôt une rosace, tantôt la croix. Disques et rosaces sont
ceux qu'on voit sur le haut des stèles, assimilé au ciel antique.
C'est le principe de vie, caché dans son emblème, de même
qu'autrefois Ra, dans le disque d'Aten. Quant à la croix ainsi
Colombes cl cliacals dans les arcoaiu d'un portail d'église.
Musée égvijliefi du Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 79
enchâssée, elle exprime peut-être riinc des formes les plus par-
faites de la vie humaine, la vie du corps unie à la \ie de l'ame ;
la vie de l'être hylique, associée à celle du double, et lui servant
de support.
D'autres monuments donnent encore à ce signe nombre d'in-
terprétations différentes; la disposition de la branche transver-
sale de la croix étant
sujette à d'autres mo-
difications. Normale-
ment, la branche du
ankh doit être, des
deux côtés, légère-
ment évasée. Dans
certaines stèles, l'éva-
sement inférieur dis-
paraît ; l'évasement
supérieur s'exagère ;
il en résulte un chan-
gement complet d'as-
pect, et qui fait son-
ger à la montagne
solaire, sur laquelle
apparaît au matin le
disque, l'Horus ven-
geur. Et, en même
temps que cette in-
tention se dessine, la
boucle supérieure se
détache de l'ensemble et s'isole. C'est un disque parfait, planant sur
l'horizon. Ou bien encore, l'évasement des deux côtés du bras trans-
versal se développe outre mesure; la boucle supérieure est toujours
circulaire et l'ensemble évoque l'idée du scarabée étendant ses ailes,
l'une des formes les plus mystiques, prises par l'ame au cours de ses
transformations.
La preuve que, pour le Copte, la croix ne fut jamais qu'un
signe de renaissances journalières est, qu'à l'inverse de l'Occident,
il n'a jamais représenté le Christ attaché sur elle, ni fait la
:''g\ plicu (lu (laii'(!.
80 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
moindre allusion au douloureux Mystère. Monophysite au fond de
l'âme, bien avant que les querelles du Nestorianisme et de
l'Eutycliisme eussent déchaîné le schisme du concile de Ghalcé-
doine, il ne reconnut, en dépit de ses protestations d'orthodoxie,
que la nature divine de Jésus, et conserva intact le sentiment
qui avait été celui de
^^^^^:2^ ses ancêtres pharaoni-
ques, quand, réglemen-
fant le mythe d'Osiris,
ils en avaient banni
tout ce qui rappelait la
mort du dieu bon.
Et cependant, selon
ce mythe, 0.^iris oun
ne fer meurt, lui aussi,
alors que venu sur terre,
pour instruire les hom-
mes, il tombe vaincu
par le principe du mal.
Mais, ce drame sacré se
déroule tout entier dans
la légende, il n'a pour
acteurs que des dieux;
rien d'humain ne s'y
rattache. L'Osiris qui
meurt n'a de la nature
terrestre qu'une forme
vague, véritable double
divin, échappé au ro-
yaume d'Hathor. Si les
peintures de Dendérah
et d'Edfou nous montrent Osiris couché sur son lit funèbre, aucune
\j^ nous fait assister à sa mort, à la dispersion de ses membres.
Jamais l'Egypte n'en retrace les épisodes ; monophysite, elle ne
reconnaît déjà que la nature divine du dieu et ne sait point
concilier l'immortalité avec les tourments, les souffrances et la
mort. Pour elle, quand Osiris meurt, c'est bien le dieu qui
Croix anséc ilûforuiûc. — Musée égyplien An Caire.
L'iclitys et l'Épi. — Musée ('gyplicn du Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 81
meurt, et non l'enveloppe qu'il a revêtue pour se manifester sur
terre ; et cette mort est si complète, qu'il ne peut revenir à la
vie que par la volonté de Ra. Convertie à l'Évangile, elle ne voit
de même en Jésus que la nature
divine. Représenter la crucifixion
eut été représenter la mort de
l'homme ; et par conséquent recon-
naître la dualité de la nature unie
en sa personne ; elle préféra rom-
pre avec le reste de l'Orient, plutôt
que de s'y résigner.
Ce n'est donc point un symbole
de la double nature du Christ que
traduit une stèle, où, dans Tarca-
ture du portail, un poisson et un
épi se détachent. Au fond des
catacombes, le poisson servait à
rappeler aux premiers chrétiens
la phrase de Jésus : a Je vous fais pêcheurs dliommes », par laquelle
le Christ chargea ses apôtres de propager la Foi dans Funivers. Cet
emblème se fit bientôt indéterminé ; sa forme vague devint celle du
poisson du salut, Tlchtys,
'//Ot'jc;, dont le nom se trou-
vait formé par les lettres
initiales des mots Ivio-oj;
Jésus-Christ, fils de Dieu,
B^BM^M^ Sauveur. Une épitaphe,
l^^^l^^^fi contemporaine de sainte
——■-■'■-■■■■'«" Irénée, commente en ces
L'Ichtys. — Broderie do tunique. - Fouilles d'Antinoë. tcrmCS FlchtyS. « RaCC di-
vine du céleste Ichtys, re-
çois d'un cœur pieux la vie immortelle, parmi les mortels. Réjouis
ton ame dans les eaux divines, par les flots éternels de la sagesse^
qui donne les trésors. Reçois l'aliment délicieux du Sauveur des
saints. Mange et bois tenant l'Ichtys de tes deux mains. »
Ainsi l'Ichtys n'est pas seulement l'image, par rébus, du Sau-
82
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
\eur. C'est celle de Jésus, nourriture eucharistique des urnes. C'est
ce « Poisson d'eau vive », dont parle saint Paul, représenté quel-
quefois naviguant à tleur d'eau, et portant, dans une corbeille d'osier
tressé, les espèces consacrées, les pains de l'hostie, et le calice
rempli de vin ; personnifiant ainsi Jésus. « Poisson d'eau vive, et
pain véritable » Pannh veris et acquae rivae pisc'is, ainsi que le
nomme Tertullien, sens que confirme ces paroles de saint Jérôme.
« N'ilùl illo dllius qui corpus Doininï portât in r'inùneo canïstro et
mmjuhu'in 'm vitro; — Personne n'est si riche, que celui qui porte
L'Icliljs (stùlo). — Musée (''gypticn du Cuire.
le corps du Seigneur dans une corbeille d'osier, et son sang dans
un vase de verre. » Le sens ainsi fixé, l'Ichtys deviendra aussi le
chrétien a Le fils de l'Ichtys céleste, le petit poisson à l'image de
notre Ichtys ».
Mais si le Copte avait adopté, lui aussi, cette image du poisson,
ce n'avait été que comme idéogramme du nom du Christ; toute
son hérédité se soulevait contre une forme éternellement con-
damnée. Son ancien culte avait considéré le poisson comme im-
monde, c'était, pour lui, le brochet An, qui avait dévoré la virilité
d'Osiris, jetée au Nil. « Je n'ai jamais mangé de poisson, » dit
le mort, au cours de la confession négative. Pourtant, la haine
des Empereurs, l'emportant sur les inclinations natives du Copte,
lavait fait se plier au précepte byzantin, et peut-être même, le
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
83
rébus ainsi composé ravait-il séduit. Aux temps antiques, l'oie,
dont le nom s'écrit de même que celui d'Amon, était devenue,
pour cette raison, le symbole du dieu et se trouve souvent substi-
tuée à son image. Les calem-
bours n'avaient môme point
épargné les divinités les plus
redoutables, ni le pharaon leur
fils (1). Le nom de la mère
d'Aménophis, Maut-m-oua, a
prêté matière à un jeu de mots,
que nous a conservé le temple
élevé, par ce fils, à Thèbes. Au
sanctuaire de la déesse mère,
un tableau retrace la nais-
sance du souverain, avec cette
légende. « C'est Maut-ni-oua
(iMaut — la mère ; m-oua — en
barque) faisant aborder ce dieu
beau (son fils) à la rive », c'est-
à-dire le mettant au monde. Et
la souveraine apparaît sur un
trône, dressé sur une barque, naviguant vers le levant.
Ce goût est vivace chez le Copte, on le retrouve dans ses romans
et dans ses contes. Mais cependant, il n'emploie le symbole du
poisson qu'incidemment. Alors même qu'il s'y résigne, il faut
encore que sa compréhension du dogme s'affirme d'une façon
quelconque. C'est tantôt la répétition de l'emblème, tantôt l'in-
troduction d'un signe nouveau. Car, il ne faudrait pas croire qu'en
doublant le symbole, il entendait exprimer une double pensée.
Cette répétition n'est qu'un rappel à ses anciennes croyances. Si
deux poissons sont réunis, l'un représente le Christ descendu sur
terre, l'autre son double resté dans les profondeurs du ciel. De
même, le poisson et l'épi de la stèle citée. L'épi n'est que le sym-
bole du dieu; le poisson, l'hiéroglyphe servant à écrire son nom.
Porluil dV'glise et épis. — Musée égyptien du Caire.
(1) Al. Gayet, Le Temple de Loiixor, Mémoires de la Mission archéologique de
France au Caire.
84
LES REPRÉSENTATIOxNS SYMBOLIQUES
Dans les bas-reliefs pharaoniques, toujours la figure du dieu a
pour complément son nom, écrit en marge de la scène, à laquelle
il préside, et, de môme que dans la tombe, une figure mythique
anonyme est dépourvue de personnalité.
Le choix du blé comme emblème du Christ n'était point, ainsi
qu'on pourrait être tenté de le croire, emprunté à la théologie
byzantine. Ce n'était point, comme pour l'Occident, le corps divin,
l'espèce du pain. Les Coptes identifiaient Jésus à Osiris et lui
attribuaient les emblèmes de cet au Ire dieu bon, jadis également
descendu sur terre, et dont le blé se trouvait précisément être l'un
des premiers symboles. Dans le mythe osiricn, le blé est la plante
qui se renouvelle d'elle-même. Osiris vivant, c'est l'épi sur sa tige,
uni à la terre, sa sœur Isis. L'é|)i coupé, ses grains sont consom-
més par les hommes. C'est la mort de la mutilation du dieu. Les
mystères, célébrés dans les temples qui passaient pour renfermer
une relique divine, retraçaient tout ce dogme, en une suite
Rinceaux cliargôs de grappes. — Miisro l'gyitlicn du Caire.
de cérémonies, célébrées au renouvellement de l'année. Les funé-
railles et la résurrection du dieu y étaient représentées en une
sorte de scénario, analogue à celui qui, au Moyen Age, servait
en Europe à rappeler les épisodes de la Passion. « Le 20 du mois
de Choiak, disent les textes, des grains de blé étaient semés dans
le jardin d'Osiris. » Ce jardin consistait en une cuve de pierre,
auprès de laquelle se trouvait un bassin de granit. Dans la cuve
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES 85
était une image en or du dieu, et un coffret enfermant une relique
divine. Le lendemain, on procédait à Texhumation « de l'Osiris de
l'an passé », de l'Osiris mort. On entourait de plantes et l'on exposait
au soleil la cuve qui le contenait ; puis, le nouvel Osiris était en-
fermé dans son cercueil de sycomore, c'était « l'Osiris ressuscité ».
Le sculpteur copte identifie Jésus à Osiris; sur la stèle il lui
donne pour em-
blème l'épi coupé,
mais cet épi, placé
dans l'ombre du
mystère, est la
plante qui renaît
d'elle-même. C'est
à la fois l'Osiris
enseveli et l'Osiris
triomphant, l'Osi-
ris couché dans le
sarcophage et l'O-
siris qui a repris
ses membres, le
dieu mutilé et le
dieu qui se renou-
velle, et que le
ankh renouvelle-
ra. Si donc le
Copte acceptait le
blé pour symbole
du Christ , c'est
qu'il y était en-
traîné par l'héré-
dité de sa race, et qu'il retrouvait, sous cette apparence, la
donnée de son mythe ancien.
Une raison analogue l'amenait à considérer la vigne, elle aussi,
comme le symbole du sang divin, ainsi que l'enseignait l'Évangile,
mais, ce n'était point pour lui la transcription de la parole de
Jésus à ses disciples : « Je suis la vraie vigne; je suis le cep dont
vous êtes les rameaux. » Dans l'antiquité, elle avait ombragé les
Portail dï'glise. — Miisiîc égyptien du Caire.
86
LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
cantons du mystère. A Thùbcs, la tombe de Shenncfer n'est qu'une
grotte, pratiquée dans la roche vive. A Fheure où le prêtre officiant
récite sur le mort les prières de VAp-ro, — l'ouverture de la bou-
ciie^ — qui rend aux supports la vie fictive du double, elle prend
racine près du cadavre ; et, palissée en berceau, étend ses bran-
ches sur le ciel infernal, où s'opèrent les renaissances du soleil et
du mort assimilé à
rOsiris de l'Occi-
dent. A mesure
que les cérémonies
se déroulent dans
cliacun de ses can-
tons, le retour du
défunt à la vie se
manifeste ; lors-
qu'il reprend enfin
possession de ses
sens, le vautour
plane sous le ber-
ceau.
La vigne faisait
donc partie inté-
grante des attri-
l)uls d'Osiris, et
jouait dans le my-
the de sa mort et
de sa résurrection
un rôle considé-
rable ; c'était là
une excellente rai-
son pour que le Copte tentât un rapprochement. De plus, pour
rattacher le symbolisme nouveau à l'ancien, il s'empare des
éléments représentatifs, qui lui sont fournis, pour concentrer sur
un seul monument les emblèmes de sa jeune croyance. De même
que dans le mythe païen, sa stèle est la porte de la région funèbre.
Il en garde l'aspect général et les principaux détails ; seulement,
il a pris des Grecs l'architecture de la basilique paradisiaque ; sa
l'orlail
Jlusrc (\s\|]lieii ilu Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
87
porte devient le portail d'église ; au devant, deux ceps de vigne
croissent, allusion directe à l'idée qu'il se fait de l'existence, et
tapissent leur branche au dessus de la voussure de l'arceau. Dans
l'enchevêtrement des tiges, le Christ apparaît, comme autrefois
l'épervier d'IIorus, planant à l'aurore, et à chacun des angles du
monument, s'estompe tantôt une rosace étoilée, tantôt un disque,
sur lequel vient se poser la colombe. C'est là, pour le fidèle, la
réunion des symboles primordiaux de la foi chrétienne, la réunion
du corps et du sang divins, symbolisés sous les deux espèces ;
l'hostie et la vigne chargée de raisins. Plus encore, l'étoile dont
est frappée l'hostie est comme une ressouvenance antique, celle
de l'étoile T'ia servant à écrire le mot « adoration », et à synthé-
tiser, l'idée du Douaout, le ciel intermédiaire, où les résurrections
s'opèrent. Quant au disque, c'est encore l'hostie ; et si la colombe
s'en dégage, c'est, à n'en pas douter, un nouveau rappel au mythe
antique, l'épervier qui sort du disque, que nous montrent les
Frise de l'ôglisc d'Aktinas. — Musi'o ('jryplion du Caire.
peintures de Denderah et d'Edfou. Le dieu vainqueur, réapparu
au matin, devenu l'esprit de dieu se dégageant de son corps, au
cours du service divin.
L'une des peintures symboliques qui toujours eut la prédilection
des Coptes est le lièvre. Sur les stèles antiques c'est l'hiéroglyphe
Oun du groupe Oun-nefei\ l'Etre bon, qualificatif constant d'Osiris,
considéré comme le protecteur des morts, leur appui au milieu des
embûches de la région d'Occident.
C'est cette idée qui prévaut sur les stèles de Thébaïde. Le lièvre
se dresse dans l'ébrasement de la porte, comme pour accueillir
le défunt. Souvent, la ligure est répétée, afï'rontée sur la croix ;
88 LES REPRÉSENTATIONS SYMROLlQUES
dans ce second cas, la répétition occupe la partie inférieure de
la ctèle ; dans le premier, le lièvre alterne avec l'insecte, image
de l'Esprit Saint. Mais, le plus souvent, c'est cet insecte qui, deux
fois répété, plane dans l'espace du mystère céleste, pareil à la
double Ma antique, dont la flamme jaillissait aux quatre points
cardinaux, lors de la revivification des existences. Il y aurait un
long parallèle à établir entre l'Esprit Saint, puissance renovatrice,
essence primordiale des clioses, et Mat, déesse de la lumière et de
la vérité.
Dans la religion égyptienne, Ma personnifie la flamme créatrice.
Sur les corniclies des plus vieilles tombes, sur celles des plus
Sceaux d'hoslie. — Collection de M. le D'' Fouqucl.
vieilles stèles, on retrouve constamment une frange de palmettes
multicolores, ressouvenir des branches de palmier, symboles de
renaissance, plantées autrefois au bord des fosses, et devenues,
par assimilation, symboles de la flamme de Ma. Les salles des
temples dans lesquelles le pharaon procède aux passes magiques,
qui font jaillir le Ma des tabernacles où reposent les germes des
existences, celles où il passe, revivifiant toutes choses, ont toujours
de semblables corniches, et partout la vie s'annonce par irradia-
lion. Dans la stèle chrétienne, les angles du fronton ou la frise
qui couronne le portail sont surmontés de palmettes, qui, pour
s'être déformées, en passant par le répertoire de Byzance, n'en
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
89
gardent pas moins un grand air de parente avec les flammes
antiques et ne sont qu'une traduction de la vivitication, par l'in-
termédiaire de Ma.
C'est encore ce symbole que, sous une autre forme, on peut
reconnaître sur une autre stèle. Sa façade a trois portes, sur celle
du milieu rayonne la
croix ; dans les deux
autres se dresse le
chacal classique d'A-
nubis, ap herou, celui
qui ouvre les che-
mins. Dans le ciel,
deux lions sont af-
frontés, image de la
double force kJient ;
et tout au fond du
mystère, est par deux
fois aussi répété Tin-
secte , personnifica-
tion de TEsprit Saint.
Le rôle d'Anubis est
trop connu, pour
qu'il soit nécessaire
de faire un rappro-
chement entre son
ministère ancien et
celui qu'il exerce à la
période chrétienne ;
de même qu'à l'épo-
que antique, il est le
guide du mort, à travers les chemins infernaux. C'est la traduction
des tableaux des catacombes romaines, montrant l'assistance des
saints, les représentant conduisant l'Orante au tribunal du Christ-
Juge. Anubis remplace le saint auprès du mort, alors que celui-
ci remonte les chemins de l'Amenti.
Ailleurs enfin, la figure même de l'Orante se profile, les bras
levés, les mains tendues vers le ciel, en un geste, qui, pour être
l'orUiil dV'glisc. — Musi'c ('■gjplioii du Cuire.
90
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
emprunté au liiératismo de Hwaiicc, n'en est pas moins rinler-
prétation de l'un des dogmes les plus précis du rite antique.
L'Orantc avait été la première for-me invoquée, au fond des cata-
combes romaines, par les premiers chrétiens. C'est la figure en
prières, dans l'at-
titude d'implora-
tion consacré par
l'Eglise, en souve-
nir de la l\assion
du Christ, « car
notre prière sera
plus vite exaucée,
dit saint Ambroi-
se, si notre corps
représente le
Christ, auquel
nous pensons... »
Au fond des arro-
so/i;c, ces iigures,
qui invariable-
ment sont des
ligures de femmes,
drapées dans de
longues robes
blanches, pren-
nent une significa-
tion symbolique.
C'est l'àme, sépa-
rée du corps, l'âme
désincarnée de l'é-
lu, qu'accompagne
l'inscription bonœ
animœ in jmce. —
Ame bienheureuse repose en paix. — C'est aussi l'image que
décrivent les Actes de saints Pierre et Marcelin. « Le bourreau
témoigna qu'il avait vu leurs âmes sortir du corps, en formes de
jeunes lilles, qui parées d'or et de gemmes, et vêtues d'habits
Figure d'officiant dans rallitudo do l'Oraiilo.
v|ilicii du Caire.
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES 91
étincelants, furent portées au ciel par les mains des anges. » Elle
personnifie l'àme délivrée des épreuves de la vie, et qui prie pour
le salut de l'âme de ceux qui sont restés ici-bas. Représentée parmi
les arbres et les fleurs du jardin, qui devient le paradis, c'est
encore l'âme bienheureuse, jouissant dans la Jérusalem divine du
bonheur réservé aux fidèles. Plus tard, elle est montrée recevant
l'assistance des saints, qui l'introduisent au tribunal du Christ-
Juge ; mais en même temps le jardin paradisiaque a fait place au
porche de la basilique, ou est suspendue une lampe allumée, em-
blème de la lumière de Jésus.
Pour le Copte, cette figure interprète le mouvement du principe
vital, la circulation des atomes de vie. Si le personnage o])serve
à la lettre le hiératisme chrétien, son geste n'en rappelle pas moins
le kha^ les bras du double^ caché dans le Douaout; ou bien encore
ces personnages étranges, qui apparaissent dans les scènes relatives
à la naissance d'Aménophis III.
Là, un tableau synthétise l'enfantement du roi. Sous un lit sont
trois Horus et deux Set, faisant l'acte khou^ d'où résulte l'in-
fluence heureuse. De Fautre côté est Bès, dans son caractère de
génie rénovateur, et ïhouéris, qui préside aux naissances du
soleil. Entre les deux groupes de figures, sont deux inscriptions
affrontées. L'une illisible, du côté de Bès, l'autre se traduisant
ainsi : « La royale douceur, la délicieuse, la chérie, la reine Maut-
m-oua, la mère royale, vivificatrice éternellement. Elle a possédé
le feu de l'enfantement — c'est-à-dire elle a conçu. — Sort le
retour du feu, — c'est-à-dire, qu'en enfantant, elle ranime une
existence, la flamme de vie, montée au ciel sur le foyer des
cassolettes, redescend, par son entremise, sur terre. — Et au-
dessous de Maut-m-oua sont deux personnages agenouillés, les
bras levés, formant le kha^ du mot tkha^ déterminé par le feu,
et portant sur la tête le réchaud, d'où la flamme surgit et re-
tombe, image de l'effluve, qui va et revient. Derrière eux, des
personnages à tête de bélier, tête de Khnoum, tiennent dans
chaque main une croix ansée. Ils lèvent un bras vers le ciel, et
abaissent l'autre vers la terre, faisant alternativement monter
et descendre la vie. Sur le lit, ou plutôt sur le trône posé sur
le lit, la reine enfante, entourée de neuf déesses ; quatre sont
92
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
debout derrière elle; deux la soutiennent, deux autres, agenouil-
lées, reçoivent l'enfant, tandis que le double de celui-ci, maté-
rialisé par des bras qui se dressent au ciel pour y aspirer, comme
la llamme, planent au-dessus des cartouches enfermant son
nom.
C'est cette idée qu'on reconnaît tout au fond de la pensée de
l'artiste copte, et l'Orante, debout dans l'arceau de son portail,
semble elle aussi être le ///«, qui s'élève vers le ciel; la llamme
de vie, remontant au séjour mystérieux. Sur certaines stèles, la
minutie du détail va jusqu'à suspendre à cliacun des deux angles
de la porte une lampe (1), tenant place de la cassolette. Ce n'est
plus l'Orante, la figure de femme des catacombes, mais l'officiant,
vctu de la chasuble, comme autrefois le prêtre égyptien de la
peau de panthère, alors ([u'il l'écitait le rituel de Va/> ro.
Si risqués que semblent ces rapprochements, bien des docu-
Lampe-; do Icrre cuilo. — Mii«('
plicn (lu Caire.
ments, insignifiants en a])parence, concourent à leur donner con-
sistance. Voici quelques-uns des principaux.
Nombre de lampes funéraires, de forme romaine, retrouvées
dans les tombes coptes, ont pour ornement les bras levés, servant
à écrire le mot kha, et c'est précisément vers l'extrémité des doigts,
que se trouve le bec où brûle la llamme. Un lien rattachait donc
(1) Al. Gayet, Les stèles coptes du musée de Boulaq. Mémoires de la Mission ar-
chéologique de France au Caire.
LES REPRÉSENTATION SYMBOLIQUES 93
encore celle-ci à son ancien idéogramane, puisque cette figuration
des bras ne se retrouve nulle part ailleurs. Sur certaines autres
lampes, d'où le kha a disparu,
le décor est donné par une
grenouille, entourée de croix
grecques ou de croix ansées;
et là encore, la réminiscence
n'est pas moins grande que
dans le cas précédent.
La grenouille avait été, pour
l'Egypte antique, le signe des
infinités ; comme hiéroglyphe,
c'est le chiffre des millions. Au
point de vue symbolique, elle
sert à exprimer la multiplicité
des renaissances. Le sceptre de
la déesse Tar^ qui préside au
renouveau, se compose de la
tige de palmier, terminée par
le sceau du mystère, sur lequel la grenouille s'accroupit. Veut-on
énoncer par le symbo-
lisme cette idée de ré-
surrection de chaque an-
née, dont elle est l'initia-
trice? On suspend à son
bras les signes de ictes,
auxquels sont attachés les
ankh.
Ailleurs, Amon sera re-
présenté le sceptre on
mains, exécutant à la nu-
que du Pharaon les passes
magiques, qui lui délè-
guent l'intlucnce vivifica-
trice : « Je te donne toute
vie, toute stabilité, toute
puissance, dit-il, je te
Lam|)e de terre cuilo. — Musim! (''f;y|)l.ion du Caire.
■--"^X
jJ^^TWit^J
Lu sotcp entre deux croix aiisies. — Jlusfe ('■gyplieu du Caire.
94
LES REPRÉSENTATIONS SY.MHOLIOUES
donne la force et la durée : je te donne les renaissances de chaque
jour, en qualité de dieu Ra. » Et ce dernier membre de phrase
sera encore écrit par le soleil, la grenouille et la branche de
palmier.
C'est tout cela qu'on retrouve sur les lampes de terre cuite de
la ïhébaïde. Un feuillage, qui tient lieu de la branche de palmier,
serpente sur le rebord ; et dans ses replis, un semi de croix
s'étale. Au centre, la grenouille a la tète tournée vers la flamme,
de même que l'étaient les doigts du kha^ dans l'exemple précédent.
C'est là, à n'en pas douter, un nouveau symbole d'espérance ; la
croix, emblème de renaissance, multipliée par le chiffre des infi-
nités. Le Copte ne suivait point au pied de la lettre, l'enseigne-
ment chrétien; il ne croyait qu'aux revivilications, et les rappels
à une doctrine ancienne, apposés sur la lampe, où brûle la flamme,
donnent une fois de plus, l'idée que la ressouvenance du klia
servait encore de base à la religion; et que, dans celle-ci, l'ancien
mythe transperçait tout entier.
Souvent même cette persistance du sentiment ne prend point
la peine de se déguiser sous des apparences qui lui sont étran-
gères. Sur le champ d'une stèle,
deux croix ansées se trouvent
séparées par le signe soiep^
l'instrument employé à éprou-
ver l'or, et à écrire le mot
!iOlep, l'éprouvé, l'élu. Ainsi
rapproché de la croix, on peut
y voir une variante de l'an-
cienne appellation sotep-n lia,
l'élu de Ra, titre qu'avaient
porté les pharaons des dynas-
ties thébaines; ou bien encore,
le nom du mort se trouve écrit
tout auprès, et dans ce dernier
cas, le sotep conserve son
ancien rang idéographique, et n'est plus qu'un signe d'élection
équivalent au titre de bienheureux. Sur une autre stèle, l'escalier
à trois marches remplace le sotep, entre les deux ank/i, et lui aussi
Lampe de terre riiile avec la. vij;ne et la eontiue absidiale
Musée égyptien du Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
95
évoque le ressouvenir de l'escalier du dieu grand d'Abydos,
Osiris, — sur les marches duquel devait cire déposé le souten-
dou-hotep, le royal don d'ofi'rande, oll'ert au mort. Enfin une
dernière stèle donne une variante encore plus caractéristique.
Elle a un portail à trois arcades; dans son fronton, plane la
rosace accostée de branches, rappelant les ailes du disque ; dans
chacune de ses portes latérales s'enchâsse le ankh; dans la porte
majeure, la croix grec-
que. Mais, au-dessous
de cette décoration, que
rien ne dilférentie des
thèmes ordinaires, est
une barque, pareille à
celle qu'on voit dans
les peintures, retraçant
le voyage du mort vers
Abydos. Seulement, à
la place de la cabine
où la momie repose
ordinairement sous un
catafalque, s'étale le
chrisme; tandis qu'au-
dessus, se détache un
emblème fruste, dont,
malheureusement, il est
impossible de préciser
la forme exacte. Or, si
le vaisseau fait partie
du symbolisme primitif, et se rattache au cycle maritime, pour
exprimer l'idée du voyage, dont généralement le phare marque
le terme, et dont l'ancre indique l'atterrissemcnt à ce port et
symbolise l'espérance, si cnlin pour rappeler que l'espérance
chrétienne s'appuie à la croix, l'usage prévaut de montrer le mât
coupé par la vergue, jamais la coutume ne s'établit de peindre le
chrisme posé sur le navire, et cette formule toute égyptienne ne
saurait être que le rappel aux rites du dogme Osiricn.
Au reste, toutes les amulettes qui jadis avaient assuré l'existence
l.arii|]os de tei're cuilc. — Musée ('f^yplicn du Caire.
96
LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
du double se transforment plus ou moins dans le répertoire copte,
et c'est ainsi qu'une petite stèle, de style archaïque, qui, sur son
vantail, porte un chrisme de haut relief, se couronne d'un fronton,
dont la masse donne la silhouette du scarabée. La tête a disparu,
les pattes sont à peine indiquées ; le corps, en guise d'élytres,
est recouvert d'un fleuron nimbé d'une couronne; et cependant,
le symbolisme de l'intention est évident.
Pour l'Egypte, le scarabée avait été le gage par excellence des
éternelles renaissances. Son nom hhépérou dérive de la racine
lilieper, dont le sens est devenir. D'autre part, Khepra, le dieu aux
transformations multiples, semble l'avoir eu, à l'origine, pour
emblème. Tout d'abord symbole de Texistence terrestre, l'image
sacrée devint rapidement celui des devenirs dans l'Amenti. C'est
l'image de la vie présente et de la vie future, un talisman contre
la mort; une amulette dans l'autre
monde. Celui du cœur, placé sur la poi-
trine du mort, portait sur le plat une
prière conjurant ce cœur de ne point
porter témoignage contre son maître, au
jour de la comparution de celui-ci, devant
le tribunal osirien. « 0 mon cœur, dit
cette prière, mon cœur qui me vient de
ma mère, mon cœur de quand j'étais sur
terre, ne te dresse pas contre moi. » In-
troduit dans le christianisme, c'est encore
un l'appel aux devenirs paradisiaques,
qui, ])our le Copte, sont la forme nouvelle
des devenirs anciens.
La preuve en est que, sur une autre
stèle, une figure de femme orante, les
bras levés, et écrivant le ///«, tient à
chaque main une tige de feuillage, de
môme que la déesse Tar est souvent
représentée, les sceptres du double renouvellement en mains. A
regarder attentivement la stèle copte, on croirait reconnaître un
épi de blé dans la tige de feuillage. S'il en était ainsi, le parallé-
lisme entre le symbolisme copte et l'ancien pourrait être poussé fort
Stôlc sui"monl(5e du scariilice.
Musée égyptien du Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
97
loin; et l'on serait tenté d' y voir la figure de la Vierge, identifiée à
Isis. Si, au contraire, le feuillage est celui du palmier, on aurait
ainsi l'âme orante, au jardin paradisiaque, assimilée à la déesse
Tar des temps antiques. Ce tableau, cher aux premiers chrétiens,
leur représentait la félicité de l'Ame affranchie, goûtant le bonheur
des élus. Ce jardin du paradis, c'est le lieu de rafraîchissement,
demandé par le canon de la messe, au mémento des morts « locuni
refrigerii ut indulgeas deprecamur », le jardin décrit par la vision
de sainte Perpétue, verte prairie ombragée d'arbres, semée de
roses, où l'Orante est accueillie par le Bon Pasteur. L'arbre, à lui
seul, suffit à le figurer; symbole de résurrection, c'est tantôt l'oli-
vier, arbre de paix; le plus souvent, le palmier de la Jérusalem
céleste. La rose est la seule fleur qu'on y voie éclore ; quelquefois
des vignes y croissent, chargée de pampres ; des paons se posent
sur leurs branches ; des grands vases, d'où l'eau s'échap])e, y
marquent les quatre fleuves sortis
de la montagne de Sion. De tout
cela, le Copte ne retenait qu'une
chose, l'assimilation possible du
palmier de Jérusalem à celui qui,
autrefois, exprimait les recom-
mencements indéfinis, les renais-
sances journalières ; et si ce der-
nier sens doit être adopté, on y
trouve l'identification de l'Orante
à la déesse Tar.
Mais, sur d'autres monuments,
la Vierge est représentée allaitant
l'enfant Jésus, dans la pose con-
sacrée d'Isis allaitant Ilorus. Au
dessus de la scène, s'étend le
plafond du ciel antique, et au
dessus de ce plafond, plane dans
le mystère l'épervier, symbole du
dieu qui vient d'apparaître. Malheureusement, cette partie de la
stèle est brisée; la moitié de l'épervier manque; pourtant, dans
ce qu'il en reste, il est aisé de reconnaître l'oiseau des stèles de la
^^n
Portail (rc'slisc cl li2;iiro d'Oriinto.
Musée vg-^ |)Ueii du t^aiix'.
98 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
Thébaïde, qu'il est, à vrai dire, assez difficile de classifier. Épervier
parla forme, il tient de la colombe par les attributs; une branche
d'olivier au bec, il couvre de son vol abaissé la croix et les
symboles qui l'entourent. Faut-il reconnaître en lui la colombe
rédemptrice apportant le signe de la paix du monde racheté ; l'âme
du fidèle après la mort? Ces deux sens sont consacrés par les
Sceaux d'hosUc. — Collection de M. le D'' Fou(iuel.
peintures des catacombes : dans le premier, c'est la colombe de
l'arche, dans le second, c'est Vanima simplex anima innocentis sine
palumbas sine fel spiritus sandis « l'âme simple, l'âme innocente,
la colombe sans fiel, l'Esprit-Saint », colombe Esprit-Saint, qui
n'est autre que l'âme purifiée par le baptême; qui apparaît au
baptême du Christ, et qu'on voit posée en adoration sur les bras
de la croix. Ou bien est-ce la figure d'IIorus vainqueur, l'oiseau
7'ekJd^ l'esprit de lumière, la personnalité en substance mais
désincarnée, assimilé au phénix, l'oiseau paradisiaque ; une fusion
des deux symboles, l'Esprit de lumière assimilé à l'Esprit-Saint ?
Tout cela est possible, surtout si l'on se reporte aux théories
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
99
(le Yalentin et de Basilide. Quoi qu'il en soit, c'est cet oiseau qui
plane dans le haut de la stèle, ou la Vierge se confond avec
Isis, lui qui sort du disque qu'on voit aux portails des basiliques;
lui qui se nimbe d'une couronne de feuillage, comme d'une
lumineuse auréole d'apparition. A la rigueur cependant, une
dernière supposition est possible. La disposition des ailes et du
corps de l'oiseau, tout en se rapprochant de celle des colombes
coptes, rappelle d'une façon frappante le vautour de Nékheb, la
lumineuse, dont le rôle mystérieux est de faire le Sa, de commu-
niquer l'influence magique, qui met en possession du pouvoir
divin. Sous les plafonds des chapelles funèbres et des tombes, ces
vautours planent ainsi, tenant dans leurs serres les palmes de
lumière; de plus, le vautour est un symbole de maternité. Toutes
Sceaux. il'hosUos. — Musée égyptien <lu Caire.
ces raisons militent en faveur d'une assimilation, sinon certaine,
au moins possible ; et l'on aurait alors une Nékheb chrétienne,
l'Esprit-Saint communiquant à la Vierge l'influence divine, qu'elle
transmettra à son fds.
C'est cet oiseau encore qu'on retrouve sur une autre stèle, où se
réunissent, autour de la croix, les attributs du christianisme mono-
physite. Dans son bec, la branche d'olivier a fait place à la croix,
et à son cou, est suspendu un ornement singulier, dont la forme
100 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
est exactement celle des fermoirs de colliers de certaines déesses
ou des principaux dieux des morts. Or, au cours de diverses céré-
monies magiques, par lesquelles les unes transmettent au sou-
verain l'influence magique, les autres étendent leur protection sur
l'osirien, on les voit tendre ce fermoir vers ceux-ci. Cet ornement,
Symliolcs grouiii's oiili'c les bras di' la croix. — Musée ép:} |ilicn tlu Caire.
en outre, est encore le syllabique sam^ la rame, dont le sens
est rassembler, réunir, et qui, posé au cou de Toiseau mythique,
semble dire au fidèle que tous les principes de vie et de renais-
sance, symbolisés sur la stèle, se trouvent être rassemblés en
lui, principes complexes, qui résument les croyances de TÉgypte
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
101
antique et ne se rattachent au cliristianisme que par la croix,
à l'entour de laquelle ils sont groupés.
L'extériorité du culte exigeait toutefois que cette croix occupât
la première place. Elle s'étale donc, sur toute l'étendue de la stèle.
Au pied de son bras inférieur, deux lions hissants se dressent,
au milieu de rinceaux de feuillage, symbole de la force de renou-
vellement. Aux temps anciens, le lion était l'emblème de vaillance
et de triomphe. Boa nnk khent neb. Je te donne toute force, dit
invariablement le dieu au pharaon, tandis qu'il lui présente le
rameau de palmier, la palme de Tar^ qui sert à exprimer les
La gazelle dans l'oiiiiji'c du myslère. — Frise do l'église d'AkIiiias.
recommencements. Le rinceau tient lieu de la branche de palmier,
et tout est centré sur la croix médiate. Entre les bras supérieurs de
celle-ci, sont le cynocéphale de la ga/.clle, également pris dans des
feuillages; le cynocéphale, symbole générateur, se rattachait dans
Tantiquité au culte de Tliot. C'est lui qui assiste au mystère des
recommencements, qui préside dans l'Amenti, à la pensée de l'âme,
lui encore, qui, agenouillé dans la barque de Ka, célèbre le dieu
par le chant des litanies. Quant à la gazelle, principe d'impureté,
c'est dans les peintures, le symbole de l'ombre ; elle alterne
régulièrement avec la feuille retombante, posée sur les coins du
ciel, fermés à la lumière des vivants. Lorsque le roi, identilié au
soleil, est figuré comme vainqueur des ténèbres, on le voit égorger
la gazelle, puis traverser l'espace en courant, retraçant la marche
du soleil à travers le ciel.
Complétant le tout, le lièvre et le chacal s'enchâssent entre les
pattes de la colombe ; à droite, le chacal est dans son rôle d'Anu-
bis, qui ouvre les chemins du nord. A gauche, le lièvre peut être
aussi considéré comme ayant une signification symbolique sem-
blable. Il ouvre les chemins du sud, qui ramènent l'Osiris au jour.
102
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
En lous les cas, il est l'emblème du Christ, assimilé à l'Osiris de
l'Orient, le soleil s'élevant sur l'horizon.
L'ensemble de cette représentation serait alors la transcription
chrétienne de cette phrase, par laquelle lia confère au roi le pou-
voir vivificateur dans les tableaux antiques, a Je te donne toute \'ie,
toute force, toute puissance ; toute durée est avec le maître de la
double terre, le fils de Ra ». Et le sam suspendu au cou de la
colombe, signifierait que cette vie, cette durée, cette puissance
sont rassemblées en elle, pour la vertu de la croix sur laquelle
elle s'écartèle. D'ailleurs, un indice précieux qui militerait encore
en faveur de cette théorie, que le type de l'oiseau copte, adopté
Le cluiral (rAiiiibis, — Frise de l'église d'Akliiias. — Musée ésrjplicn ilu Caii'C.
comme symbole de l'Esprit-Saint, est bien celui de l'épervier
d'IIorus est que les lampes de bronze, servant à l'éclairage des
chapelles, en affectent généralement la forme. Un ressouvenir de
lumière se rattachait donc indissolublement à lui. Ce qui, plus
encore, tendrait à le prouver, est que, sous un fronton aigu, que
surmonte deux gazelles, l'oiseau se détache, ailes éployées, l'aspect
triomphant; Ilorus vainqueur, se dégageant de l'ombre, Esprit-
Saint venant illuminer le monde et le vivifier.
Aurait-on alors dans ce bas-relief la personnification de
l'Esprit Saint, le souffle de Dieu, en qui réside la puissance que
Ra conférait au roi, par des opérations magiques? C'est fort pos-
sible encore, si l'on se souvient de la filiation par émanations
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
103
du système gnostique. En l'état de la question, il est difficile de
se prononcer. Et cependant, c'est pas à pas, que l'on peut suivre
Lam|ie do lironzu. — Musée ('g\|]licn du Caire.
cette transposition des anciens symboles d'Amon, de Ra, d'Osiris,
d'Horus, dans les symboles de la foi nouvelle. Une plaquette
Groupe d'élus. — Frise do Téglise d'Aklinas. — Musée égyptien du Caire.
les montre tous réunis, la vigne, l'hostie, le lièvre, la colombe,
la croix ansée, et jusqu'à un tabernacle ouvert, laissant voir son
104 LES REPRÉSENTxVTlONS SYMBOLIQUES
mystère, de môme qu'au naos de la procession d'IIor-m-heb, à la
colonnade du temple d'Aménophis à Thèbes, dont la porte ou-
verte laisse voir Uorus enfant accroupi.
Une pierre provenant d'une église d'Akhnas donne un groupe
d'élus entourés de tleurs de lotus; une auréole nimbe le front de*
chacun d'eux, et le saint qui occupe la gauche, porte pour vête-
ment la chasuble, l'aut-il reconnaître ici un ressouvenir du
grand prêtre, qui dans la tombe se couvre de la peau de pan-
thère, pendant les cérémonies de VAjrro, alors que les rites
accom|)lis préparent la résurrection, et peut-on retrouver dans
les lotus qui s'épanouissent entre chaque Bienheureux, le lotus
en forme d'autel-cliandelier, qui éclaire ces renaissances dans
ces mômes tombes? La précision du détail, la persistance de
l'analogie concourraient à le })rouver.
Et si Ton songe que dans toutes ces
représentations, cette coïncidence se ren-
contre, on sera bien forcé d'admettre
qu'elle n'est pas accidentelle, mais que
les Coptes n'ont fait que transcrire, en
symboles chrétiens, les dogmes de leur
ancienne religion.
C'est ainsi qu'une ampoule de terre
cuite, recueillie dans une tombe d'Alexan-
drie, ])orte sur l'une de ses faces une
iigure de Saint-Georges; sur l'autre, un
obélisque, où se gravent l'Alpha et
l'Oméga et que tlanquent deux scarabées.
Nulle image plus que l'obélisque ne
symbolisa jamais l'idée des recommen-
cements. C'est la pierre levée des sépultures barbares, emblème
phallique, évoquant l'idée de la force génératrice; les scarabées
qui l'accompagnent expriment l'évolution des devenirs; leur répé-
tition marque la dualité. Dans cet ordre d'idées, il faut citer un
morceau de boiserie, où s'enchaînent des ornements, copiés d'après
l'amulette shen^ le sang d'Isis, qui lavait l'Osirien de ses péchés,
la boucle de cornaline. Est-ce le débris d'une estrade, ou reposait
autrefois une image miraculeuse, un fragment de cercueil ? Le
Anipovile do tcirc mile.
Musée d'AloMimlrie.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
105
morceau, par ses dimensions, répond plutôt à cette seconde hypo-
thèse. A Thèbes, le lit où la déesse mère enfante la troisième
personne de la triade est pourvu d'un décor pareil.
Un chapiteau sorti des ruines d'une église de ïhcbaïde fournit
un argument nouveau, en faveur d'une assimilation importante.
Sa composition annonce l'enseignement byzantin. C'est une touffe
de plantes, d'où émerge un torse de femme.
Les feuillages ont la lourdeur des ordres
composites, mais ne sont point directement
imités des modèles antiques; et, de même
que dans les œuvres postérieures au Concile
de Chalcédoine, une ordonnance rythmique
se substitue à l'agencement grec. Un volute
se recourbe à chacun des quatre angles du
tailloir, selon les lois reçues de Byzance ;
par contre, le buste de femme a conservé
quelque chose des figures saïtes, mais en
dehors de sa valeur artistique, ce spécimen
de la sculpture copte constitue l'un des
traits d'union les plus caractéristiques, entre
le symbolisme de l'Egypte et celui du
dogme alexandrin.
Dans la chapelle de la tombe antique,
une peinture, qui souvent prend une im-
portance considérable, présente une ana-
logie frappante avec le décor du chapiteau copte. La scène de la
rénovation de l'âme sous le Persea.
Isis, cachée dans les branches de l'arbre sacré, répand sur l'âme,
figurée par l'hirondelle à tête humaine, le liquide fécondateur,
qui rendra au mort la vie du double, la libation kemp, sang du
taureau Osiris. Le feuillage de l'arbre est sombre et toufi'u, et
masque en partie le corps de la déesse. Seul, son torse en émerge,
sur son front est le signe de stabilité; et dans sa main gauche
le vase consacré.
Or au couvent des cinq églises de Naggadah, les colonnes
qui s'élèvent au baptistère de l'église de la Vierge ont des chapi-
teaux de tous points semblables à celui découvert à Thèbes. Les
Fragment de boiserie.
Musôc égyptien du Caire.
106
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
feuillages varient d'une colonne à l'autre, mais de chacun se
dégage un buste de femme, incliné vers les fonts baptismaux. Un
symbolisme certain rattachait donc ceux-ci aux rites accomplis à
cette place. Ils en étaient l'expression vivante; et cette femme,
ainsi dissimulée dans la frondaison des colonnes, qui, somme toute^
n'est que celle d'un arbre fictif, planlé au bord de la piscine.
tMiapilcau tlii'bain. — Musée du Louvre.
contenant l'eau lustrale, présidait donc au baptême, comme
autrefois l'Isis du persea.. à la résurrection de FOsirien. Quelle
pouvait-elle être, sinon une tradition de cette Isis antique ; une
assimilation de l'eau du baptême, qui donne la vie de l'àme au
néophyte, à la libation kemp^ qui donne la vie, à FOsirien, dans
l'au-delà ?
Une autre église en ruines, de ces villes coptes, qui jadis floris-
saient au Fayoum, renfermait en outre un bas-relief, aujour-
d'hui au musée d'Alexandrie, dont le sujet, étant donné la place
qu'il occupait, constitue une véritable énigme. Une femme nue
LES REPRESENTATIONS SY.MIÎOLIOUES
107
Y apparaît, unie à un oiseau, qu'à première vue, ou prendrait
pour le cygne de Léda. Mais une telle couiposilion eut été peu
à sa place dans une église, surtout, si l'on songe à la haine
farouche du Copte pour le panthéon hellénique. Kt, r<ruvi'e est
franchement copte, un thème copte, sorti des mains d'un Copte,
le fait est certain. Elle est maladroite, lourde, sans expression et
sans vie. A l'époque romaine, alors que le culte des divinités de
l'Olympe était Religion d'Etat, le dernier praticien grec savait
encore faire hancher une figure, et sa facture gardait encore
un reflet d'enseignement. i*lus tard, quand le christianisme se fut
répandu en Egypte, c'est sinon la manière by/antine, du moins
Fi'ise de IVijliso d'Aklinas. — Musée d'Alexandrie.
ses procédés, que tout au fond de la sculpture copte on retrouve;
et, à cette époque, il est plus que douteux, qu'un chrétien se fut
ressouvenu de la légende de Zeus et de Léda, autrement que pour
en briser l'emblème ; encore plus qu'il se fut appliqué à remettre
en scène cette ancienne idole d'une religion réprouvée ; et qu'il
eut, par dessus le tout, commis ce sacrilège de l'introduire dans
son temple à lui. Enfin, dernière objection, technique celle-là,
l'oiseau n'est point le cygne, mais par sa forme, son plumage
rappelle le corps de la colombe. Quel peut être le sujet ainsi
traité? Le problème est délicat, en tous cas certains rapproche-
108 LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
ments s'imposent, car cette figure n'est pas isolée. On en possède
actuellement au moins quatre ou cinq spécimens.
Certaines affinités percent dans cette œuvre, quelle que soit
la légende traitée. Son réalisme serait indécent, n'était sa naïveté
enfantine. Si barbare soit-clle, elle est la réplique exacte d'une
scène de bas-relief antique, la conception du pharaon, assimilé au
dieu fils.
A Thèbes, le temple d'Amon générateur en expose tout le
mystère. Le roi est, selon le dogme, le fils de Ra. 11 transmet la
vie à l'univers. C'est disent les textes « le Seigneur auteur de
toutes choses, le dieu grand par la kopesch^ le maître des Levers,
le fils de Dieu. »
Aussi, pour coordonner cette croyance aux réalités de la vie, les
peintres, d'accord en cela avec les théologiens, imaginèrent
qu'Amon avait pris les traits de Thotmès IV, mari de la reine
Maut-m-oua, pour s'unir à elle, et procréer Amenophis III.
Toute la légende se déroule dans le mythe. Isis, qui a été mère
d'Horus, délègue d'abord, au moyen d'imposition des mains et
de passes magiques, sa divinité à la reine ; puis Amon, conduit
par Thot, de même que le sera plus tard Zeus, par Hermès, se
rend auprès d'elle ; et à la scène suivante, est uni à elle, dans
le ciel intermédiaire, celui dans lequel la rénovation a lieu. Au
dessous d'eux, Sclket, porteuse de la vie, la glisse sous les pieds
d'Amon ; Neith, génératrice du soleil, remplit auprès de la reine
le même office. « C'est — disent les textes — Amon seigneur de
Nestaouï, résidant dans son apt^ — le lieu de procréation. —
Il exerça son action génératrice à la place du roi du Midi et du
Nord, Menkheperou-Ra (Thotmès IV) vivificateur. Esprit en qua-
lité de juge; Elle en qualité de splendeur. Il fait monter les
agents de renouvellement. Elle fait aux agents de renouvelle-
ment le seblet devant sa majesté. Lui vient près d'elle, pour
l'engendrement, et fait qu'elle le voie dans sa toute-puissance.
S'unissant à elle, il fait répandre abondamment l'essence divine,
donnant toute vie, toute stabilité, toute puissance, toute force par
lui. — Dit Maut-m-oua, en face de la majesté de ce dieu auguste.
Double divinité grande qui te renouvelles, unis-toi à la servante
de la rosée du Seigneur puissant. Dit Amon, en face de sa ser-
109
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
vante. — Aménophis est le nom de l'enfant que tu porteras
dans ton sein. Il fera la royauté parfaite, sur la terre, il élèvera,
il portera la couronne de roi qui gouverne la double terre, en
qualité de soleil éternel (1). »
Aux tableaux suivants, Amon va trouver Khnoum, le dieu des
formes, qui avait pétri le premier homme, et lui demande de
modeler le corps de ce fils à naître. « Je te donne la vie, pour
mon fils, dit-il; je te donne pour lui la durée et la puissance ; je
lui donne d'accomplir des renouvellements infinis, comme Ra. »
Figure nue d(''crivant le Kha. — Musôc égyptien du Caire.
Khnoum modèle le corps de l'enfant, et pendant ce temps, Hathor
pétrit son double, et lui prédit sa destinée : « Tu seras roi de la
double terre, etc. ».
Le bas-relief copte ne représente que la scène centrale de la
composition égyptienne ; celle où Amon est uni à la reine. Mais le
sculpteur, encore imbu de traditions antiques, a surtout insisté sur
la précision des détails. Certains traits marquants rattachent pour-
(1) Al. Gayet. Le Temple de Louxor, Mémoires de la Mission archéologique de
France au Caire.
no
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
tant encore son œuvre au bas relief pliaraonique ; de même que
dans ce dernier, des ôlres mythiques jouent le rôle de Selkhet et
de Neîth ; et de même qu'elles, ils infusent la vie dans les pieds
de la femme, comme autrefois dans ceux de Maut-m-oua. Ne fut-ce
qu'à ce point de vue, le rapprochement des deux scènes montre
encore une filière de la pensée égyptienne et, qu a vingt siècles
de distance, la façon dont était envisagée la conception n'avait
pas changé. Reste à trouver quelles idées s'abritaient sous cette
interprétation étrange; il suffira de signaler le fait, et d'attendre
d'autres documents.
Une autre figure de femme nue, que sa facture classe vers la
même époque, est une variante du mythe de la déesse Tar. Les
bras levés, décrivant le kha^ et tenant à chaque main une branche
de feuillage, dont l'extrémité se recourbe, elle en a la pose con-
sacrée. De plus, il ne semble pas que l'on puisse attribuer ce
morceau aux byzantins. Si gauche soit-elle, la manière de l'artiste
sorti de l'école de
lîy/.ance n'a ni cette
lourdeur, ni cette
barbarie. Une telle
sculpture ne peut
èti'e que l'oHivre d'un
Copte, qui pour seul
guide n'a que ses
affinités électives, et
leur obéit, sans même
se demander, si son sentiment ne heurte point de front le senti-
ment chrétien.
Faut-il classer parmi ces réminiscences un bas-relief d'une
autre église du Fayoum, traduisant une scène qui rappelle de près
l'un des sujets les plus chers aux artistes de l'époque pharaonique :
la chasse au mai'ais ?
Deux chasseurs, l'un nu, au pan de son manteau, rejeté sur
l'épaule, près; l'autre vêtu d'une tunique serrée aux reins, com-
battent, corps à corps, un lion et un hippopotame, au cœur d'un
fourré épais de lotus. Nombre de rappels évoquent trop le passé
pour que la composition ne soit pas symbolique. Le lotus d'abord,
Frise de l'église d'Akliiias. — Musée égyptien du Caii'C.
LES REPRESENTATIONS SYMBOLIQUES
111
emblème de la vie par excellence; et le choix de deux animaux,
tels que l'hippopotame et le lion. L'hippopotame avait été, dans
le dogme ancien, la personnification de l'esprit du mal et des
ténèbres ; l'ennemi de Ra, et par conséquent, de tout ce qui est.
C'est lui, que chaque nuit, Horus avait combattu sur le fleuve
infernal, l'enchaînant et lui perçant l'œil de sa lance. Cette lutte,
soutenue par les deux chasseurs, pourrait donc fort bien symbo-
liser un combat livré aux démons. Mais alors, faudrait-il voir saint
Michel ou saint Georges dans l'un des deux personnages mis en
scène? L'on peut objecter que leur tête n'est point ceinte de
l'auréole, et que l'artiste leur en eût donné une, à n'en pas douter.
Cette absence de preuves rend
l'identification incertaine ; en
tous cas, un parallèle s'im-
posait.
Ailleurs, sur les côtés d'une
sorte de naos, des figures de
femmes se découpent. L'ébra-
sement du naos est flanqué de
colonnettes; son linteau et ses
chambranles sont couverts de
tresses et de chevrons. Les
figures sont symboliques, à
coup sûr, avec le geste de
leurs bras, décrivant le klia;
et leur coiffure, copies des
coffrets funéraires que portent
les divinités vengeresses, gar-
diennes de la tombe d'Osiris.
Bien d'autres assimilations seraient encore à signaler, l'une est
fournie par un chapiteau, où l'oie d'Amon et le bélier, forme
animale de l'ame de lia, prennent place; mais leur analyse critique
nécessiterait de trop longs développements. En terminant ce court
aperçu de ce que fut le symbolisme alexandrin, il suffira de rap-
peler par quelle association d'idées, les Coptes rattachaient la
légende d'Horus à celle de saint Georges; nombreux sont les
exemples, et l'on admet volontiers aujourd'hui, que souvent, dans
Naos de calcairo. — Miis(''c d"Alexandiie.
112
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
Naos de calcaire. — Musde d'Aloxandrio.
les sculptures, les deux images se sont confondues, saint Georges
étant aux yeux du
Copte, le triompha-
teur du mal, de même
qu'Horus avait été
pour l'Egyptien le
triomphateur de l'es-
prit mauvais.
Pour l'église mo-
nophysite, de même
que pour l'église by-
zantine, saint Geor-
ges est le généralis-
sime qui commande
aux milices célestes;
celui qui les mène
au combat contre
l'armée démoniaque.
La lutte prend corps
dans l'esprit du croyant, et les combattants s'y dressent, cui-
rassés d'or, et ar-
més d'épées flam-
boyantes; sans
cesse en campagne
contre les légions
de Satan. Celles-
ci sont bien loin
d'avoir l'aspect
fulgurant des cé-
lestes cohortes.
Elles n'ont ni ar-
mures magiques,
ni épées resplen-
dissantes ; mais
leurs innombra-
bles soldats revê-
tent tour à tour l'aspect de bêtes terribles, aux formes apoca-
L'oie d'Anion cl lo b(''linr de Ra. — Cliapilcau.
Musfo égyptien du Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMROLIQUES
113
lyptiques, ou celui de géants effrayants, pareils à ceux que les
contes de notre Moyen Age font évoquer par les enchanteurs.
L'esprit d'ostentation, si grand chez les orientaux, veut que tou-
jours, saint Georges marche environné d'une gloire, d'un resplen-
dissement d'auréole ; sa seule vue terrifie les esprits du mal, et
sème parmi eux l'épouvante ; de même qu'Horus avait été l'éternel
triomphateur. Quantité de monuments nous sont parvenus, où
l'artiste s'est appliqué à symboliser ce rayonnement de toute-puis-
sance. Deux sont remarquables entre toutes, l'un conservé au
musée du Louvre (1), l'autre au musée de Guizeh.
Le saint Georges du Louvre est à cheval, la lance au poing, et
s'apprête à frapper le cro-
codile, personnification de
l'esprit des ténèbres. Ainsi
représenté, il se confond
avec l'Horus des bas reliefs
d'Edfou, dont il a la tête
d'épervier. Ce retour vers
l'association de la forme
animale à la forme humaine
est le gage le plus certain
de la reviviscence du dogme
ancien dans le dogme mo-
nophysite. A aucune époque
de l'antiquité, Horus n'est
figuré à cheval. Il est de-
bout, dans la barque qui
navigue sur le fleuve infernal, et perce l'œil du crocodile ou de
l'hippopotame de sa lance. C'est le triomphateur de Set, celui qui
disperse les ténèbres et enchaîne l'esprit mauvais. Mais, ce rôle se
trouvait précisément être celui de saint Georges dans le christia-
nisme. De même qu'Horus, il est le vainqueur du mal. Seulement,
la légende avait fait de lui un chevalier couvert d'une étincelante
armure ; et de toute cette légende, le Copte n'avait retenu que ce
seul trait. Son saint Georges galope, à la tête de Farmée des anges ;
Saint Gcorjîos. — Mus(''c Ju Louvre.
(1) Ebers, Die kopstisch kunst ein neus gebiet der Allchrestich, scuptur.
11'
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
et le sculpteur s'applique à le mettre aussi solidement en selle qu'il
le peut. Néanmoins l'habitude le pousse à lui donner la lance pour
arme, de préférence à l'épée. C'était l'arme dMTorus et pour avoir
journellement servi à l'éternel combat, il ne croyait point que le
fer en fut émoussé. L'hérédité, plus forte que la foi, la lui fait
mettre aux mains du saint, et comme l'IIorus, à tète d'épervier,
avait été l'éternel vainqueur, il pense en son âme et conscience,
qu'il ne peut donner au paladin chrétien plus triomphante allure
qu'en le revôtissant des traits du dieu pharaonique, THorus grand
par la kopesch, le fils d'Osiris.
Le saint Georges du musée de Guizeli conserve l'apparence
humaine; par contre, il est entouré d'attributs, dont le symbo-
lisme est complexe. A cheval, comme le précédent, il traverse
l'espace au galop. Le chacal d'Anu-
bis, ap-herou, qui ouvre les che-
mins, le précède, et derrière lui, la
gazelle, indice de l'ombre, marque
les ténèbres qu'il vient de quitter,
le mal dont il a triomphé. Cette
image est calquée sur celle du roi,
assimilé au soleil, que nous mon-
trent les tableaux du sanctuaire de
la déesse mère, l'asile où le dieu
entre au soir, pour ressusciter en
lui-même, et apparaître au lende-
main, à l'aurore. Ce mythe est
exposé tout au long au temple
d'Amon générateur à Thèbes, dans la chapelle de Maut, en voici
le passage le plus important (1).
Dans un grand bas-relief, le roi, investi du pouvoir créateur,
apparaît fendant l'espace, et maintenant l'équilibre des existences
en qualité de fils de Ra. 11 est d'abord dans son naos, coilTé de la
couronne du nord, et tient à la main gauche le signe qui annonce
le Lever — le pouvoir générateur — ; dans sa main droite, est le
Sailli Georges. — lMus(''C ('gyplicii (in (laii'o.
(1) Al. Gayet. Le Temple de Louxor, Mémoires do la Mission archéologique de
France au Caire.
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
Ho
fouet magique. C'est le roi vivificateur. Grâce au fouet, l'influence
de stabilité et de puissance est condensée en sa personne; toutes
les forces rassemblées l'animent. Il se lève, hors de sa demeure,
hérissée de fers de lance, en qualité d'unique. Il sort, Nekheb, la
lumineuse, plane derrière sa tête; ainsi l'influence est derrière
lui, en qualité de soleil éternel.
Au lieu du fouet, sa main gauche tient maintenant la lance, ins-
trument de réalisation ; dans sa main droite, est encore le signe du
Lever ; il laisse derrière lui les deux ombres, et les deux moitiés du
ciel, fermé à la lumière des vivants. Le ciel du nord et le ciel du sud
sont devant lui pour lui, faire accueil, et tendent vers lui les bras :
à ses côtés, marche un enfant tenant
le sceptre et l'oiseau de l'âme. Sur
l'horizon, Anubis ouvre les chemins
du Nord. « C'est le moment de
conduire les fêtes ; » c'est-à-dire, de
célébrer les cérémonies décrites plus
haut, qui assurent le renouvelle-
ment. Le ciel est ainsi traversé par
le roi, identifié au soleil. Puis, ayant
achevé son parcours, il entre, au
soir, dans le repos. Osiris, assis sur
un trône, tient en mains le fouet
magique. Le double dllorus, maître
des deux horizons, s'avance vers
lui; il porte, à la main droite, le
symbole de la lumière qui prépare
les renaissances; de la gauche, il tend vers Osiris la branche de
palmier, emblème des résurrections. A ses bras sont suspendus les
symboles des quatre fêles, qu'il distribue aux quatre points cardi-
naux, au passage. Le signe de renouvellement l'accompagne, de
même que le signe de lumière est placé derrière Osiris. C'est
ainsi que le jour étant éteint, le commencement se préparc pour le
lendemain.
Mais, cette course n'est autre que la lutte du jour contre les
ténèbres; des principes de vie, contre les principes de mort; et
dans ce combat, le pharaon, identifié au dieu, a pour arme la lance.
Saint Georges sur les crocodiles.
Ampoule de terre cuite. — Musée d'Alexandrie.
116
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
Saint Georges sur les crocodiles. Sainl Georges sur les serpents.
Musée d'Alexandrie.
Pareillement, Saint-Georges. C'est le soldat du Christ, parcourant le
monde, pour porter aide et assistance au faible, et maintenir l'équi-
libre de l'existence des âmes, menacées sans cesse par Satan.
On pourrait étendre fort loin ces comparaisons, et retrouver, en
les attributs de Saint-Georges, la majeure partie des amulettes anti-
ques. Il suffira de citer des ampoules déterre cuite, sur lesquelles
on le voit, vainqueur tour à tour des crocodiles et des serpents.
Pour le Copte, ces ser-
pents ne sont qu'une
variante du serpent
Apap , enchaîné par
llorus, à la septième
heure de sa navigation
nocturne. Une autre
ampoule donne pour
variante, un Saint-
Georges debout sur les
crocodiles, de même
qu'Horus, et qui, les
bras levés, décrivant le hha^ soutient aux deux mains une ban-
nière, marquée du signe de la croix, de même qu'autrefois, les
bras du double soutenaient la bannière du pharaon, le fils du dieu,
mettant derrière lui l'iniluence. Sur d'autres ampoules, crocodiles
et serpents font place à des dragons de forme fantastique, et rien
ne saurait mieux montrer que cette concession aux légendes chré-
tiennes, que pour le Copte, le grand dragon infernal n'était qu'une
transcription de son crocodile, l'ennemi séculaire d'Horus.
La conclusion de tous ces exemples, est que du christianisme,
l'Egypte n'eut jamais que les pratiques extérieures; qu'au fond, elle
resta attachée à son culte, avec tous ses symboles, sous lesquels
elle tâcha d'abriter son manque absolu de religiosité; que tout le
dogme chrétien fut ramené, par elle, à la légende de Ra, éternel-
lement vainqueur des ténèbres, et que loin de s'être convertie au
christianisme, elle avait en quelque sorte converti celui-ci à son
ancienne religion.
Sur les premiers monuments coptes, cette assimilation n'est
même pas le moins du monde déguisée. Deux suaires peints, à la
LES REPRÉSENTATIONS SYMBOLIQUES
117
façon de cartonnages de momies, en fournissent des exemples
frappants (1). L'un, est celui d'un homme, dont le portrait s'en-
cadre dans un arceau, soutenu par des colonnettes. Les mains sont
figurées croisées sur la poitrine; tout le reste du corps disparaît
sous une robe richement brodée, d'où dépassent seulement les
pieds. Sur cette robe, une série de petits panneaux renferment
des tableaux symboliques. En bordure, la figure momitique de
Keb-sen-nou-ef, l'un des quatre génies funéraires, enfants d'Horus,
alterne avec un autel, sur lequel se dresse la double vipère, image
de la radiation du soleil. Au premier registre médiat, un petit
naos enferme à gauche, un taureau couché, le taureau de l'Osiris
mort, qui va renaître. Adroite, ce même taureau debout, surmonté
du scarabée, du disque et du serpent. L'un est celui marchant
vers les devenirs, l'autre celui que les devenirs vivifient. Au bas,
est l'âme s'envolant au ciel et planant sur l'ancien signe servant à
représenter la terre, tandis que dans les compartiments latéraux,
se profile l'épervier d'Horus. Viennent ensuite un animal fautas-
tique, emprunté sans doute à l'Apocalypse; puis, une image sainte,
flanquée de deux flammes ; deux ibis ; un autre monstre apoca-
lyptique; un sphynx ailé, emblème d'IIor-m-Khout, Horus sur l'ho-
rizon, placé entre deux images de la déesse Ma. Le second suaire
est celui d'une femme, et sa décoration est de tous points sem-
blable à celle du suaire de l'homme, à cette seule diff'érence près,
que l'âme, au lieu de planer au-dessus de la terre, plane au-dessus
du groupe hiéroglyphique qui servait à écrire le nom de Nephthys.
(1) Al. Gayet. Les stèles coptes du musée de Boulaq, Mémoires de la Mission archéo-
logique de France au Caire.
Saint Georges. — ■ Médaille.
Musée égyptien du Caire.
D
|TT| iripr
Le iiioiiasIcTO de Saiiil-Siiiu'on ù Assouau. — liiiseiiible ilc la grande églis
CHAPITRE III
L'ARCHITECTURE
Les premiers monuments coptes.
Cette assimilation absolue du symbolisme chrétien à celui de la
religion de Ra, et de la personnalité de Jésus, à celle d'Osiris auto-
riserait à supposer que l'architecture de l'Egypte copte ne fut qu'une
continuation, ou si l'on préfère une dégénérescence de celle de
l'Egypte pharaonique. 11 n'en fut rien cependant. Non certes, qu'on
ne puisse trouver une réminiscence du passé dans certaines dispo-
sitions dogmatiques, qui, le plus souvent, à première vue, sont
insensibles, mais l'architectonie du monument a subi des modili-
cations qui l'ont renouvelée, et fait de l'église un édifice, n'ayant
plus rien de commun avec le temple ancien.
Si complexes que soient les causes de cette contradiction singu-
lière, il est aisé de les dégager avec certitude. Arrivé, malgré l'essor
du christianisme, à un profond état de décadence, l'Egypte n'était
plus capable de l'effort nécessaire à la construction de sanctuaires
semblables à ceux d'autrefois. A l'époque des Ptolémées, alors que
L'ARCHITECTURE 119
sa puissance était encore suffisante à lui assurer la suprématie de
rOrient, c'est à grand peine que l'œuvre entière s'élève. Sous un
faste apparent, on devine l'impuissance ; le monument reste ina-
chevé. En outre, l'ordonnance du temple n'était plus applicable à
la basilique. Ce temple avait été l'image de la demeure des dieux,
avec ses cantons mystérieux, où les éléments de la vie universelle,
revivifiés au passage de Ra, rejaillissaient, pour redescendre ici-bas.
Dans ces cantons, le Pharaon, fds du dieu, avait procédé à des
cérémonies assurant cette reviviscence. Toute cette mise eu scène
disparaissait avec l'introduction du culte nouveau. Cette donnée,
toute particulière du temple égyptien, rend même impossible toute
étude des origines de son architecture. Les colonnes sont le sym-
bole de celles qui, aux quatre coins de la terre, supportent le ciel.
Le plafond des salles est ce ciel lui-même, le ciel psychique
constellé d'étoiles ; et chacune des salles répond à la Kert d'un
dieu. Quant aux pylônes qui se dressent à l'avant du monument,
les textes nous apprennent qu'ils ne sont autre chose que la re-
présentation de la montagne solaire « Isis et Nephthys soulevant le
disque ». Les cours répondent à l'espace libre du lirmament, le
corps de Nout, sur lequel s'avance le soleil, qui s'est enfanté dans
l'ombre du séjour infernal. Certes, les Grecs n'avaient rien com-
pris à ce symbolisme, qui faisait des plus profondes ténèbres, le
berceau du dieu de lumière ; eux dont le dogme enfantin imaginait
Apollon, sautant à pieds joints dans le sanctuaire, qui pour rendre
cette intrusion du « joueur de cithare » plus commode, était bâti
à ciel ouvert.
En reprenant des Grecs l'ordonnance de la basilique, le Copte ne
comprenait pas davantage la donnée de l'architecture byzantine.
11 n'avait pas davantage le sentiment d'humilité chrétienne, qui, en
Occident, fait de l'église le lieu d'assemblée de tous les (idèles,
confondus sans distinction de rang social, dans une même piété.
Il n'avait pas non plus celui de la charité consolatrice, il ne com-
prenait pas ce grand recueillement d'humanité souffrante, cher-
chant sous les nefs du temple la résignation tombant vers lui du
mystère, où le nouveau Dieu Bon se renouvelait. Non, il en
adoptait la formule, comme il avait adopté celle de l'Evangile,
dans un mouvement de spontanéité irraisonnée, qui ne lui laissait
120 1/ ARCHITECTURE
pas le temps de se demander si celte formule concordait avec sa
manière d'envisager la théogonie chrétienne. La basilique était le
monument consacré où se célébrait l'office; il n'en fallait pas
davantage. L'extériorité était satisfaite, le reste lui importait peu.
On comprend donc sans peine que si étrangère que lui fut l'ar-
chitecture de la basilique, il la recopiait sans répugnance et sans
examen, pour cette seule raison, qu'elle avait été celle des pre-
mières églises de ceux qui avaient reçu la foi des Apôtres. S'ils
les avaient bâties ainsi, s'ils leur avaient donné de telles dispo-
sitions , c'est qu'il devait en être ainsi, puisque le Christ s'était
révélé à eux.
Les premiers sanctuaires coptes ne furent le plus souvent que
des chapelles improvisées dans les ruines des temples antiques. A
Thèbes, les basiliques de Thotmès III, Aménophis III, Ramsès II,
Ramsès III, ont gardé la trace de ces transformations. Les figures
des vieux bas-reliefs disparaissaient sous une couclie d'enduit; une
abside, grossièrement maçonnée avec les pierres tombées des archi-
traves et des plafonds s'installait au hasard, dans l'ébrasement
d'une porte. Quand l'église ne faisait que s'adosser à la demeure
des dieux, on utilisait les colonnades des cours; on en ajoutait
d'autres, arrachées à quelque édifice gréco-romain, on les répar-
tissait en trois nefs, et tout était dit. Quelquefois môme, comme à
Médinet-Abou, les colonnes rapportées n'étaient qu'à peine dé-
grossies. Destinées à un édifice en construction, des dernières
années du paganisme, le christianisme était venu ; et elles étaient
restées inachevées pour toujours. Qui prenait l'initiative de la
fondation de ces chapelles? Quelque maçon grec sans doute; le
maçon indigène le secondait, et ainsi s'établisait la tradition de
la structure du monument. Ce que furent ces laures primitives?
Des constructions barbares, sans proportions, d'où toute tendance
idéaliste était absente, ne répondant à aucune des aspirations du
peuple qui les érigeait. Toutes ont disparu d'ailleurs, pour ne laisser
que d'informes ruines. L'examen de celles-ci est utile cependant, en
ce qu'il nous apprend quels étaient les matériaux employés. Tous,
ou presque tous, proviennent d'édifices gréco-romains, et cette
origine a son importance. La haine farouche du Copte pour la
religion de l'Olympe en était la cause. Il s'acharnait à la destruction
L'ARCHITECTURE 121
des « maisons des idoles » helléniques; pour les basiliques de son
ancienne religion, il conservait, à son insu, une sorte de respect.
Mais, par cela môme, l'élément de construction employé imprimait
à l'église une apparence byzantine. La modénature de la pierre,
toute appareillée, le type des colonnes composites et jusqu'aux
sculptures qu'on utilisait y concouraient. Nul doute que, si ces maté-
riaux eussent été puisés ailleurs, l'allure de l'édifice n'eut été difFé-
rente. Mais, cette rage de destruction puis d'utilisation des ruines
grecques satisfaisait des sentiments, que les écrits coptes ont pris
soin de nous exposer. C'était l'horreur du matérialisme hellénique,
le besoin d'en faire disparaître la trace, l'orgueil de se fonder sur
ses décombres. Bien avant la publication de l'édit, tant reproché à
Théodose, l'œuvre de dévastation des sanctuaires païens était un
fait accompli. Et si, à sa proclamation, le fanatisme copte ne
connut plus de bornes, la faute en fut à l'exaltation des ascètes, et
non à lui-même, qui, à vrai dire, n'ordonna jamais l'anéantisse-
ment des monuments. Ce trop célèbre édit se résume à un rescrit,
daté du 15 des kalendes de juillet 291, adressé à Romanus, alors
gouverneur de FEgypte. On y relève des instructions précises,
relatives à la célébration des sacrifices idolâtres ; mais, de des-
truction des figures, emblèmes ou édifices du paganisme, il n'est pas
dit mot. Seul, un édit d'Arcadien, ordonne, en 339 « de démolir,
sans trouble et sans tumulte, les temples qui se trouvaient situés
dans les campagnes : — Si qua in agrïs iempla sunt, sine hirba ac
tumultu deruamtur ». Les moines coptes n'avaient pas attendu jus-
qu'à ce jour-là pour manifester leur saint zèle, et les mettre à feu
et à sang, pour la plus grande gloire de Dieu.
Ainsi, par un singulier effet réflexe, la haine de l'hellénisme
faisait plus pour l'architecture byzantine que la tradition même
reçue de Byzance. C'était au feu que le moine livrait les temples
grecs et romains. Schenoùdi brûle Tkôou, le moine Moïse fait
subir le même sort à Abydos et aux tombes de sa nécropole. Le
récit de l'incendie de Tkôou mérite d'être rapporté, tant le sen-
timent copte s'y fait jour. « A l'ouest de Tkôou était, disent les
textes, un village renfermant un temple magnifique, où les païens
adoraient un dieu nommé Kothos (?). Là, les enfants chrétiens
étaient attirés, pour être égorgés sur l'autel de l'idole. Leurs
122 i;arciiitecture
entrailles servaient à fabriquer des cordes de cithare; et leurs
cendres, aux incantations de chercheurs de trésors. » Apa Macaire
marche contre les infidèles à la tète de ses frères; mais ceux-ci
lui font remarquer qu'ils ne sont pas en nombre. « Vive le Seigneur,
s'écrie Macaire, je ne partirai point que je n'aie rasé ce nid de
démons! » Les prêtres sortent en armes, avec leurs femmes, pour
repousser l'attaque : « Pourquoi viens-tu ici?» demandent-ils à
Macaire. Et l'Apa de Tkôou répond : « Je suis venu en curieux. »
« Entre », disent alors les prêtres. Mais les moines ont peur,
et refusent de le suivre; pourtant, Macaire s'avance, suivi du
diacre Pinoution. A cet instant survient Schenoûdi, accompagné
de son disciple Visa, et ce dernier frappe à la porte, qui, natu-
rellement, s'ouvre d'elle-même. Aussitôt, les païens épouvantés
font sortir les deux chrétiens en hâte, et Visa, en digne élève
de Schenoûdi, s'écrie, s'adressant à Macaire : «. De deux choses
Tune; ou mets le feu pendant que je prierai, ou prie pendant
que je mettrai le feu! — Non, répond Macaire, prions tous deux,
jusqu'à ce que le feu descende du ciel ! » Une voix retentit alors
au-dessus de leur tôte. « Sauvez-vous à la porte du temple! —
Nous n'avions pas encore retourné notre visage, ajoute Visa,
qu'un mur de feu entoura le sanctuaire et le dévora jusqu'à ses
fondements. » Et Macaire s'écrie : « Qu'aucun arbre ne donne
ombre à son emplacement! » Les moines s'emparèrent alors du
grand prêtre, et le brûlent vif sur le bûcher où s'entassent trente
statues, puis se partagent les biens des païens.
Cet exemple n'est pas isolé, c'est toujours à l'incendie qu'est livré
le temple. Or, l'Egypte a, de tout temps, manqué de bois. Grecs et
Romains avaient pu, à l'époque de leur puissance, en faire venir,
à grands frais, du Liban et de l'IIellade. Mais, à une période aussi
incertaine que l'était celle de l'empire de Byzance, il ne fallait plus
y songer. L'architecte pouvait donc utiliser les colonnes et les
moellons ; la couverture à jeter sur les nefs n'en restait pas moins,
pour lui, un problème à résoudre. 11 lui était impossible de songer
une heure à retourner à la plate-bande antique, à ces immenses
plafonds de pierre, portés sur des poutres géantes, s'appuyant à
une forêt de supports. La voûte s'imposait à lui, bon gré, mal gré,
il fallut bien qu'il s'y résignât.
L'ARCHITECTURE 123
IT. — L'emploi de la voûte.
A maints détails, il est visible que, cette nécessité admise, tout
l'efTort du Copte tendit à trouver sous cette voûte l'adirmation de
ses aflinités secrètes. Si le résultat est souvent médiocre, il n'en
montre pas moins une tendance, qui imprima au monument un
aspect tout particulier, et fit de son architectonie une architectonie
à part.
A l'époque antique, l'horizontale de la plate-bande avait été l'ex-
pression du mysticisme rêveur et méditatil'de la religion égyptienne,
qui, née du climat et de la conliguration du sol, ne pouvait trouver
son interprétation naturelle, que dans l'horizontalité de la mon-
tagne, sur laquelle le soleil se levait éternellement vainqueur.
L'homme lui-même, pétri par cette nature, avait cette ligne im-
primée sur ses traits, auxquels elle prêtait une sérénité calme et
douce. Épuré par de longs siècles, l'art avait donc recherché dans
sa répétition indéfinie le symbole absolu de l'inéluctabilité de ces
lois de recommencements, appesanties sur le pays tout entier.
L'introduction du christianisme avait peu modifié cette com-
préhension de l'infini; mais cependant, le sentiment d'aspiration,
qui était la base de la nouvelle doctrine, ayant rencontré un
terrain favorable dans l'état d'ame de l'individu, s'était développé
d'une façon presque maladive. L'ascète, assoiffé de contemplations,
avait aspiré aux régions bienheureuses, où le gnosticisme avait
placé le rayonnement de l'Ogdoade, alors que l'art byzantin l'en-
fermait terre à terre, dans une étroite prison, où tout était délimité
et défini.
En adoptant l'arc plein cintre, comme base de son architec-
ture, la Grèce byzantine s'était montrée la digne arrière-petite
fille de la Grèce païenne, et avait prouvé son inaptitude absolue
à se pénétrer du sentiment chrétien. De toutes les lignes courbes,
le plein cintre est la plus enveloppante. Tous ses rayons étant
égaux, il s'en suit que tous les points de la surface engendrée
sont situés à une même distance de l'œil du spectateur. La coupole
sphérique est le chef-d'œuvre du genre, puisque toute entière, elle
est ramenée à ce système; et que, uniformément éclairée, les
124 L'ARCniTECTUllE
jeux de lumière et d'ombre se coiilrcbalancent sur son pourlour.
C'en était plus qu'il ne fallait, pour que la Grèec l'adoptât et en fit
la base de sa nouvelle esthétique. Ses temples d'autrefois n'avaient
été que les maisons de plaisance des dieux heureux, i>rands ama-
teurs de libations orgiaques et de plaisirs que la morale a, de tous
temps, considérés comme défendus. 11 était tout aussi rationnel
qu'elle donnât la voûte plein cintre à l'église, puisque celle-ci n'en
continuait pas moins à abriter des Apollons, déguisés en Christ; des
Vénus, fort embarrassées dans les draperies de la Vierge ; des
éphèbes, pourvus d'ailes d'archanges et des gladiateurs, étalant
quand môme leurs performances, jusque sur la claie du martyr.
Aussi, le caractère essentiel de l'architecture alexandrine consiste
à avoir, de prime abord, repoussé la coupole. L'un des plus vieux
monuments qui nous soit parvenu, le couvent de Saint-Siméon à
Contra-Syène — Assouan, — n'en a pas gardé trace; et le système
de ses voûtes dénote un caractère d'aspiration défini. Par des
moyens très primitifs, souvent même peu pratiques, et qui tra-
hissent son inexpérience, celui qui l'érigea chercha à retourner à
ses anciennes préférences, et à retrouver, en dépit de cette voûte,
l'horizontalité de la plate-bande. Aucune date ne nous donne
l'année où fut bâti ce monastère, qui cependant dut jouer un rôle
considérable, étant donnée son importance. Mais, à l'examen des
éléments de construction, on peut hardiment affirmer qu'il est le
plus ancien type d'architectonie copte connu.
Gomment même, en ce point de désert, exposé à tous les coups
de mains, le Dëir — couvent — put-il échapper aux incursions
des Blcmmyes puis des Begas, alors que ceux-ci, peu intimidés par
les expéditions lancées contre eux par les gouverneurs de l'Egypte,
firent tète, souvent même avec avantage, jusqu'à leur défaite défi-
nitive, sous Justinien, l'an 552 de notre ère? C'est là une question
difficile à résoudre; en tout cas, elle explique l'aspect militaire du
couvent.
Une enceinte fort épaisse, que venait, de places en places,
renforcer un mur rapporté, plaqué contre le premier, lui faisait
une ceinture de remparts indiscontinue. C'était là une clôture déjà
suffisante contre des Nomades ; mais, la configuration du plateau,
favorable sur certains points à la ligne de défense ainsi tracée,
L'ARCHITECTURE
125
la paralysant sur d'autres points. On y pourvut, en augmentant la
largeur du rempart ; en y accumulant les dispositions usitées alors
dans l'art militaire. Cette configuration du plateau se trouve
déterminée par une dépression de la roche, qui le divise en deux
parties inégales a, [3, ayant 4 à 6 mètres de différence de niveau ;
en sorte qu'aux points X, 0, la continuité de la ligne se trouve
Le (feïr Saint-Simf'on à Assouau. — Plan de lYHat actuel.
rompue tout à coup. Au nord, 0, S, T, la chose était de peu
d'importance. Le val qui débouche devant la porte P se prolonge
de ce côté et se creuse, laissant comme base au dëir un pan de
roche à pic, défiant tout assaut. Aussi, sur ce point, le couvent
est même dépourvu de son mur d'enceinte, qui s'interrompt en
E, pour reprendre seulement en I. La roche seule semble avoir
été taillée, de manière à la rendre inaccessible. De 0 à R, elle forme
une petite corniche, sur laquelle ne repose qu'un parapet. Une
ouverture y est ménagée, couverte par un abri en quart de cercle,
décrivant comme une poterne avancée, d'où l'on pouvait explorer
les roches voisines, et l'enfilade de la vallée. A l'ouest, le désert
126
L'ARCHITECTURE
'' « S^ ^S -T-^ -^^
Le dfiïr Saint-Simi'on à Assouan.
devient uni. De T à U, rcnccintc s'étend donc en ligne droite,
dominant les environs à perte de vue. Au sud, par contre, la
ligne U, V, X, Y, se trouve placée dans de mauvaises conditions.
C'était le point faible du fku\ celui par conséquent où se sont
massés les moyens de défense imaginés en vue de pourvoir à une
surprise toujours à craindre. Tout d'abord, à l'angle 0, une tour
ronde repose sur
un soubassement
carré massif. De
ce côté, le désert
redevient ondu-
leux, coupé de
ravins, hérissé de
monticules ; tel,
en un mot, qu'il
^£L3_ï±:i— ^=^!ï^=s=silr était bon de pou-
Loclicmiii de rondo cl les veniparls. VOir, du Uaut d UU
observatoire , en
surveiller l'étendue. Un souterrain, qu'en Télat actuel, il est im-
possible de reconnaître, semble avoir mis cette tour en commu-
nication avec les bâtiments disséminés le long du rempart, de 0
à P, à l'ouest, et de U à V, au sud. En Y, la dépression du sol
entraînait un angle rentrant, et la ditîérence de niveau affaiblissait
le front, complication dont les constructeurs se sont tirés en
exhaussant le mur YX, de manière que le parapet UYX se pour-
suivit sans aucune solution de continuité; et en élevant en I six
logettes voûtées. De V à X, le sol va s'abaissant; mais en X,
la rupture des deux plateaux compromettait singulièrement la
sécurité de l'enceinte. La roche, quoique en pentes rapides, est
facilement franchissable ; et le plateau supérieur afQeure le
point où le mur XY serait venu s'amorcer. Rien n'eût été plus
aisé que de s'introduire dans le deir^ en suivant la crête du
contrefort.
Aussi, à cet endroit, se dressent non seulement les ruines d'une
grande tour, qui appuyait l'épaulement rocheux, mais encore celles
d'un bâtiment carré, adossé à celle-ci, de façon à doubler, dans
l'intérieur du couvent, le contrefort de la roche, et commander.
L'ARCHITECTURE
127
Lo deîr Sainl-Siméon à Assouan. — L'ensemble des communs et la potoruc.
des deux côtés, les murs de ronde; tandis que de X à Y, un mur
oblique, sous un angle assez sensible, dégageait les approches
de la tour, et rendait son rôle plus puissant. A l'est enfin, la
ligne YZ se trouvait dominer tout le val qui conduisait au deïr^
et n'avait besoin d'aucun moyen compliqué de défense. Aussi
c'est dans cette façade, et dans la façade opposée que se trouvent
pratiquées les portes d'accès.
Une mention spéciale est due à ces deux portes. Celle de l'est, P,
est en partie détruite ; mais, ce qu'il en reste, suffît à montrer
que son plan était
conçu selon les
règles qui avaient
été en usage dans
l'architecture mi-
litaire de l'époque
des pharaons. De
même que celles
des villes antiques,
ces portes sont
pratiquées dans un donjon carré, en saillie, qui en défendait
l'approche. Par surcroît de précaution, elles ouvrent sur le tlanc
de cette avancée, commandées à la fois par la tour et le rempart.
Étaient-elles enfoncées, l'ennemi n'était pas au cœur de la place.
Une seconde porte s'encastrait dans l'épaisseur du mur d'enceinte,
et cette seconde porte, elle-même enlevée, l'envahisseur était de
nouveau arrêté. La saillie de la façade se répétait à l'intérieur de
la cour, reproduisant, en sens inverse, la disposition du dehors ;
en sorte, qu'une troisième porte restait à franchir, dominée, elle
aussi, par la plate-forme de la tour, les remparts et les terrasses
de toutes les constructions voisines. Les ruines de la porte P',
mieux conservées que celles de la porte P, prouvent ces disposi-
tions et y ajoutent quelques détails. La tour a gardé une partie de
la logette dont elle était couronnée. Les amorces d'un escalier en
colimaçon y sont encore reconnaissables, tournant autour d'un
étroit noyau et aboutissant à un couloir, d'où l'on accède à deux
poternes voûtées, percées de meurtrières biaises, ouvrant en tous
sens sur le désert. Parapets des murs d'enceinte, sommets des
128 LARCHITECTURE
tours, faîtes des logettes, formaient une ligne crénelée indiscon-
tinue. Les parapets sont en briques crues, mesurant 21 X il X 7
et recouverts d'un enduit mélangé de cendres et de paille d'alfa.
Ces parapets affleurent le bord extérieur des murailles. A Tintérieur,
la largeur du chemin de ronde est suffisante pour tenir debout
derrière eux.
La ceinture fortifiée ainsi établie, pénétrons dans le monastère
par la porte P. Ce premier plateau du couvent est entièrement
jonché de décombres. Au milieu, léglise H est relativement en
assez bon état. Le pourtour de son vaisseau subsiste, ainsi que
quelques petites salles. A droite, sont les ruines d'une chapelle X;
à gauche, deux grands murs, seuls restes d'une construction, que
précédait un portique, presque entièrement disparu.
De ces trois agglomérations d'éditices. réo;!!^^ M est de beaucoup
la plus importante. Si son ordonnance est celle des églises de
l'Orient, certaines particularités tendent à faire d'elle un monu-
ment ayant une physionomie propre, et un système architectonique
spécial. Le plan est. à peu près, celui des églises byzantines, et
comporte les trois divisions principales, le halkal — le sanctuaire,
— où s'élèvent les autels; les nefs et le narthex. — ou place réservée
aux catéchumènes et aux pénitents. — correspondant au parvis.
Cette dernière division contient la piscine baptismale, et celle où,
au jour de l'Epiphanie, les Coptes procèdent à une ablution parti-
culière au rite de leur Eglise. Mais, si cette disposition ne distingue
en rien la basilique d'Egypte de celle de Byzance. maintes rému-
niscences du passé s'y retrouvent, fort reconnaissables à l'examen.
Le halkal d'abord renterme. non pas un autel, mais trois autels,
abrités sous des absides. Or. dans les temples antiques, le sanctuaire
égyptien n'est jamais unique, mais composé de trois sanctuaires,
répondant aux trois personnes de la triade, unies en celle du
dieu-un. Au centre, le sanctuaire du dieu père: à gauche, coté
de l'occident, celui de la déesse mère: à droite, côté de l'orient,
celui du dieu fils.
Cette disposition, toute dogmatique, correspondait rigoureu-
sement à l'idée que l'Égyptien le faisait de la personnalité divine.
C'était, celle de la demeure du dieu unique en trois personnes,
créateur de lui même, se renouvelant chaque jour. Le sanctuaire
L'ARCHITECTURE
129
du milieu est celui du dieu qui subsiste en essence, qui vit en
substance, le générateur dans le ciel et sur la terre, qui n'a pas été
engendré; celui qui n'a pas besoin, pour devenir fécond, de sortir
de lui-même. A l'ouest, le sanctuaire de la déesse mère représente
la région où se cache la substance divine, qui sera le dieu du
lendemain, la montagne d'occident, dans laquelle le dieu s'enfonce
chaque soir. A l'est, le sanctuaire du dieu fils, est celui du dieu
vengeur de son père, celui qui le renouvelle, en apparaissant à
130 L'ARCIIITFXTURE
l'aurore. Pour le Copte, la triade antique devient la Trinité chré-
tienne. Il fait de l'autel, non la table du sacrifice, mais un socle
massif, formé d'un noyau de maçonnerie, qui pour lui est le tom-
beau du Christ et le trône de Dieu, rappelant une fois de plus son
naos antique, VApi mystérieux, où le dieu reprenait ses membres;
le siège glorieux de l'IIorus triomphant.
Le plan du sanctuaire, ainsi ramené à la formule antique, se
complète à Timitalion de celui de la basilique byzantine. Entre le
haïkal et le narthex^ le vaisseau se subdivise en trois nefs longi-
tudinales, recoupées par deux nefs transversales. Tune formant le
chœur; l'autre les fonts baptismaux. Des grilles de bois séparaient
ces diverses nefs, isolant la place réservée aux hommes — Vandron^
— la nef de droite, de la nef ccnti'ale — rishod'ikion^ — réservée
au clergé et de la nef de gauche, — le malromk'wn, — réservée
aux femmes. Deux escaliers méfiaient ce vaisseau en communi-
cation avec le plateau supérieur du couvent. Le principal s'appuyait
au mur du transept nord, et prenait naissance au seuil de la porte
qui s'y ouvre. Le second s'amorçait à Fangle sud et redescendait
par la salle T, pour aboutir à la porte du transept opposé. Faut-il
voir là une ordonnance voulue, correspondant à une cérémonie
religieuse? Le cliemin d'une procession, qui serait montée par l'un
des escaliers, aurait contourné l'église, se serait arrêtée à un
reposoir et serait redescendue par l'autre escalier? Peut-être. Les
dispositions du sanctuaire montrent trop combien était vivacc le
souvenir des dogmes pharaoniques, pour qu'il puisse y avoir objec-
tion absolue; et d'autre part, Jésus a été trop souvent assimilé
par le Copte à Osiris, pour qu'il ne soit pas permis de voir dans
cette ordonnance le ressouvenir de la procession du Nouvel An.
A côté de ces réminiscences théologiques, d'autres, toutes esthé-
tiques, trahissent la même persistance de la tradition antique.
Nefs, haikal, narlhex, salles postérieures sont couverts de voûtes;
mais, de parti pris, le constructeur renonce à extradossement.
Deux berceaux se rencontrent-ils, jamais il n'a recours à la voûte
d'arête. Il surbaisse autant qu'il le peut, l'arc de cloître, il le
déprime, au point de lui enlever toute solidité; tant et si bien,
que c'est miracle, que quelques-unes de ces voûtes soient aujour-
d'hui encore debout. N'était l'adhérence parfaite de la brique crue.
L'ARCHITECTURE 131
qui a servi à les élever, et qui a fait d'elles comme autant d'arches
coulées d'un seul jet, il y a longtemps, que toutes auraient disparu.
Pourtant, là n'est pas encore le trait essentiel de cette archi-
tecture improvisée. Le soin apporté par lui à dissimuler l'extrados
est autrement important. Pour y arriver, il n'hésite pas à recourir
à des combinaisons tout au moins hasardées. Il exhausse ses murs
au niveau des sommets des berceaux, installe de petits arcs, dont
le pied vient buter à leur montée, et nivelle le sommet au moyen
d'une maçonnerie légère, ou de gravats mélangés à du mortier.
Toutes les voûtes subsistantes attestent cette façon de procéder;
voûtes de Téglise, voûtes des constructions latérales L, voûtes du
grand cloître A, voûtes des salles adjacentes. Partout et toujours,
c'est ce mode de construction qui est employé. Et, ce qui accuse la
recherche voulue du système, est que toutes les fois qu'il apparaît,
l'arc, ayant un large espace à couvrir, se fait elliptique, pour
acquérir plus de résistance ; et partant, se fait plus élevé, de sorte,
que les arcs secondaires deviennent tantôt elliptiques, tantôt plein
cintre, tantôt surbaissés, selon le niveau qu'ils ont à compenser.
La voûte elliptique, vulgairement appelée en anse de panier avait
été, de toute antiquité, familière aux architectes pliaraoniques. Dans
les plus vieux bas-reliefs, on la voit représentée; et mieux encore,
un spécimen, des plus remarquables, nous en est fourni par les
greniers de Ramsès IIÏ, à Thèbes, bâtis aux alentours du temple
funéraire du roi, qu'ils avaient pour mission d'approvisionner.
Les raisons qui les avaient poussés à choisir cette courbe, entre
toutes, s'expliquent aisément, par ce fait, que l'Egypte est dépourvue
de bois et qu'il leur avait fallu aviser aux moyens de tourner
leurs berceaux sans cintrage. Pas n'était besoin de grandes con-
naissances mathématiques, pour se rendre compte que plus un arc
est obtus, plus les forces nécessaires à le maintenir en équilibre
sont considérables; et que, par contre, plus il est aigu, moins
sont intenses les poussées destructives qui tendent à le désagréger.
Or, Vanse de panier se trouvait basée sur les propriétés rythmiques
du triangle rectangle, dont les côtés sont entre eux, comme les
nombres 3, 4 et 5; pro])ortion qui lui assurait une remarquable
solidité.
Pour déterminer cette courbe, on trace, sur la demi largeur de la
i;j2 L'ARCHITECTURE
nef, le triangle 3, 4, 5, en dirigeant, suivant l'axe vertical, le plus
petit côté; puis, on décrit, du sommet opposé à ce petit côté comme
centre, avec un rayon égal à la largeur de la nef, un arc de cercle.
Si l'on arrête cet arc à son intersection avec le prolongement de
l'hypoténuse, la longueur comprise entre l'axe vertical et la circon-
férence est égale au petit côté du triangle. En traçant alors du
sommet situé sur l'axe, comme centre, et avec le petit côté du
triangle, comme rayon, un second arc de cercle, on engendre une
nouvelle courbe, tengcnte à la première; si bien, que dans Fanse
(le panier ainsi construite, la montée et la largeur sont récipro-
quement égales au double de la hauteur et de la base du triangle;
et ces deux dernières sont enti'e elles dans le rapport de 4 à 3. La
demie largeur de l'axe est donc le module auquel se base tout le
tracé de la voûte. Au déir Saint-Siméon, toutes les nefs sont établies
sur ce principe absolu.
Restait à tourner les berceaux sans cintrage. Pour cela, il suffisait
de |)roriler, sur la ])aroi interne du mur fermant la nef, la section
droite de Fintrados, et d'app]i([uer, selon cette ligne, un premier
rang de briques, posées à plat. Chacune, si l'appareillage était fait
avec soin, l'adiiérait à la muraille; et l'anneau ainsi amorcé
devienait un point d'appui, sur lequel il était possible d'en claver
un second; et ainsi de suite, jusqu'au raccord avec le mur opposé.
De la naissance do la voûte au joint de rupture de l'arc, les
briques posées à plat tenaient naturellement en équilibre. Au-
dessus de ce point, la pesanteur les eût entraînées dans le vide.
Par l'intervertion de l'ordre de mise en place, le danger était
conjuré. Cette alternance avait le double avantage de diviser Fanse
de pâmer en deux parties distinctes. Jusqu'au joint de la rupture,
la maçonnerie formait une masse homogène; du joint de rupture
au sommet du cintre, elle se trouvait partagée en rouleaux
minces superposés. Par surcroît de précaution, on prit soin d'in-
cliner les anneaux, en les ])osant par tranches biaises, afin que la
section n'en fût jamais selon le plan vertical.
Le berceau tourné, une autre ditïïculté surgissait encore, qu'il
fallait vaincre. Par quels moyens contrebalancer la poussée des-
tructive, exercée par les pressions? A l'intérieur de la salle qu'il
veut couvrir d'une voûte, le Copte construit un mur de briques
L'ARCHITECTURE
i3;i
crues, plaqué au mur de pierre, et fail, porter sur lui les retombées
des cintres. Puis, son nivellement opéré, il procède de môme
pour l'étage supérieur: en sorte que le mur vrai est comme un
cadre rigide, entourant les maçonneries d'un contrefort continu,
dont il calcule l'épaisseur selon la résistance à opposer.
ffij:jiffiFpifP?Oif!i
Le ileir Sainl-Sini('oii à Assouan. — L'ciiscmblo du monastôfc. — Façade lirinpipalo.
Tel est, en détails, le système des voûtes du cloître de Saint-
Siméon, et ce système demeure constant, dans tout le reste de
l'édifice. La coupole en est entièrement bannie, et comme la loi de
développement des formes de construction veut que le berceau
précède le dôme, on peut, pour cette seule raison, le considérer
comme le plus ancien monument copte qui nous soit resté. Dans
une chapelle, dans quelques annexes adossées aux fortiiications,
des espaces carrés sont couverts, il est vrai, en arcs de cloître. Mais
ces parties purent subir des réparations. En tous les cas, cette
présence môme de l'arc de cloître montre l'éloignemcnt pour la
coupole, tendance capitale qui domine la formule architectonique.
Toute l'église avait de semblables berceaux, se pénétrant en arcs
de cloître ; ceux des salles postérieures sont très élancés, les salles
étant étroites, et se rapprochent sensiblement de l'arc aigu. Une
lucarne, de quinze centimètres de diamètre, ménagée à leur centre,
éclaire seule l'intérieur, que ne décore que quelques petites niches,
au fond desquelles se détachent des croix peintes en rouge ou des
textes illisibles. Seules les salles d'angles sont munies de petites
134
L'ARCniTECTUTlE
fenêtres en meurtrières, voûtées en ogive, dont le biais est tel, que
de face, elles présentent un plein absolu.
Au mur nord, la porte ouvrant sur l'angle rentrant où prend
naissance l'escalier donne accès à une sorte de couloir à ciel ouvert,
ménagé entre l'église M et les constructions voisines. L'on arrive
ainsi à une cha-
pelle en ruines.
Les arasements de
deux pilastres éta-
blissent qu'elle se
partageait en trois
nefs. A gauche de
l'église, les cons-
tructions L sont
beaucoup mieux
Le deïr Saiiil-Siiiu'on à Assouau. — La cluiijclle. COUServéeS. Lc
massif L, refendu
par un mur disparu, se composait de deux vastes salles rectan-
gulaires, voûtées en berceaux. Le groupe L", ainsi que tout le coin
du dëir compris entre ce groupe et les logettes adossées au mur
d'enceinte, n'est qu'un immense amas de décomJjres. Enfin, sur
l'angle Y, une construction basse, voûtée, elle aussi, en berceau,
est percée de nombreuses fenêtres et paraît avoir été également
réservée aux exercices religieux. Toutes ces chapelles ne font
d'ailleurs que couvrir l'entrée de cryptes, creusées dans la roche
vive. De la grande église, on accède à deux hypogées, l'un à droite,
l'autre à gauche du narthex. La cliapelle N longe une série de
cryptes, qui ne sont pas encore toutes reconnues. Le fond de la
salle L est occupé par une autre, qui s'enfonce assez avant dans la
montagne, et la salle Y en précède une dernière, divisée en plusieurs
caveaux, occupant tout l'angle de la roche en avant de la tour.
Il semble donc résulter de cet examen que tout l'étage inférieur
du couvent était exclusivement réservé aux édifices affectés au
culte, et que ces édifices, adossés à la roche, s'y prolongeaient en
hemi-spéos, ainsi qu'il en est dans la plupart des temples antiques.
Cet exemple n'est pas une exception, loin de là. Nombre de dëirs
de Contra Syène ou d'Antinoé ont leurs sanctuaires, et jusqu'à leur
L'ARCHITECTURE 13o
église tout entière, creusés dans la montagne ; quelquefois môme,
cette église n'est qu'une chapelle de tombe ancienne; et, soit au
déir el Bakarah, — le couvent de la poulie ; — soit au dëir-n-nakhlé ^
— le couvent du palmier ; — soit au dëlr aboii Hennés^ — le
couvent Saint-Jean; — ■ soit au dëlr el Adrah, — le couvent de la
Vierge ; — soit au dëir Amba Moussa, — le couvent de Moïse ;
soit au Fayoùm, cette disposition de la basilique, attenante à la
montagne et s'y prolongeant en salles souterraines, se retrouve,
comme pour attester la persistance du passé; et cette impuissance
du Copte se figure autre chose que ce que se figuraient ses ancêtres :
un mystère de l'au-delà de l'horizon de la montagne, dont le
parvis de l'église marquait le seuil.
L'escalier accédant au second plateau gravi, des amoncellements
de débris interceptent d'abord le passage. Des brèches ont été
pratiquées dans la plupart des murs ; des portes et des couloirs sont
presque partout obstrués. Cependant, il est aisé de reconnaître, en
peu de temps, quatre groupes principaux de constructions indé-
pendantes. Ces trois groupes sont, par ordre d'importance, le corps
principal A B C D etc. ; les bâtiments I ; les bâtiments K et les
divers bâtiments répartis le long du mur d'enceinte IHFG.
La première de ces divisions du monastère était réservée à l'ha-
bitation des moines, et comprenait une agglomération d'annexés,
réunies les unes aux autres, sans le moindre souci de l'ordonnance
architecturale. La partie la plus ancienne se compose d'un cloître
A, de neuf salles, BB et de quatre ailes, EEEE, pivotant autour du
corps principal. Le reste fut successivement ajouté, en raison du
nombre toujours croissant des moines, et avait fini par occuper
tout le flanc du dëi7\ le long du mur d'enceinte. De la sorte, le
cloître A fut prolongé. Quatre nouvelles salles B', vinrent se juxta-
poser aux salles B ; une grande salle C s'éleva dans l'angle rentrant,
formé par le couvent, ainsi agrandi. Puis, des cellules biaises,
placées en avant corps, s'adossèrent à leur tour à la construction
nouvelle, et des cours, ménagées entre ses diverses ailes, furent
closes de murs à hauteur d'appui.
Ce groupe de bâtiments réunit plusieurs particularités caracté-
ristiques. Toutes les voûtes sont établies selon le principe précé-
demment exposé. Celle du cloître A en est le véritable type. Étant
136 L'ARCHITECTURE
fort largo, Fellipse en est accentuée plus vigoureusement. D'ailleurs,
toutes les salles BB ont des berceaux semblables, dont l'emploi était
d'autant plus nécessaire, que la partie la plus ancienne du monas-
tère comporte trois étages, qu'il fallait ramener à l'horizontale. Une
nouvelle particularité est donnée par les ailes EEE, plaquées sur
le pourtour du corps central. Onel pouvait être le rôle de ces ailes
ainsi disposées.^ Les deux princij)alcs n'ont, à l'intérieur, qu'un
mètre de large à peine, et ne sont reliées à l'étage inférieur BB, par
aucune communication. Enfin, elles ne font point partie intégrante
du couvent; elles n'y sont même pas amorcées, mais adossées, A
l'atage supérieur, une petite poi'te accède à chacune d'elles; et, ces
ailes sont bâties en talus, pareilles aux anciens pylônes, ce qui
s'explique, en ])artie, par la nécessité de maintenir leur adhérence
au mur, sur lequel elles viennent s'appuyer. Faut-il voir en elles
des sortes de contreforts, destinés à maintenir les poussées de la
voûte? Mais cette Aoùte ne s'appuie ])as directement; elle repose
sur un mur accolé à l'intérieur; en soi'tc, que le mur extérieur
forme comme un grand contrefort continu. l^\iut-il y voir un moyen
de défense, des sortes d'avancées, destinées à rendre toute attaque
impossible? Les assises de ces ailes ont une épaisseur considérable,
leur base mesure au moins deux mètres. Qu'on les suppose sapées,
si tant est que les Blémmycs et les Begas, ou tous autres pillards
du désert eussent été en état de pratiquer ce semblant de siège, et
l'ennemi n'en était pas plus avancé. Quoiqu'il en soit, l'inclinaison
en glacis de ces avant-corps, et principalement de celui de la façade
postérieure, leur imprime quelque chose de l'Egypte antique, et
évoque le souvenir des pylônes qui se dressaient à l'entrée des
temples, image de la montagne solaire, sur laquelle l'Horus vain-
queur apparaissait à l'aurore, l'our compléter la ressemblance, une
corniche court à leur sommet, sous un profil identique à celui de
la gorge égyptienne. Faite de briques et de dalles minces, elle a
disparu en partie, mais ce qu'il en reste suffît à le démontrer.
La porte primitive du dëlr a disparu; celle par laquelle on y
pénètre aujourd'hui a été construite lors de l'agrandissement du
monastère. Rejetée à l'avant de l'aile nord-est E, elle s'ouvre entre
les cours D et C. Son plan est tournant, de môme qu'à l'enceinte
fortifiée ; une tourelle, avec logette, la surmonte. Son seuil franchi,
PI. 11.
Grand cloitre du couvent de Saint Siméon à Assouan.
L'ARCHITECTURE
137
Ton s'engage dans un étroit couloir, ouvrant sur le cloître, et dans
lequel prend naissance un escalier conduisant aux étages supé-
rieurs. Les volées de cet escalier en spirale sont établies par un
système de voûtes assez ingénieux, dont le principe se retrouve
dans les édifices de la Perse sassanide. Un autre, le premier bâti,
s'aboutit à l'extrémité de la salle A, mettant les trois étages en
communication. Enfin, autour du dëir agrandi, s'étendent les cours
DDD, les salles EE', et le groupe S. Les deux salles EE' n'ont pas
un caractère assez défini pour qu'il soit possible de leur assigner
une destination certaine. Toutefois, on peut supposer qu'elles
jouaient un rôle analogue à celui du parloir. C'est la mcmdarah;
on y reçoit des visiteurs, on y entend les rapports des gens de
service. Quant aux constructions S, elles étaient sans nul doute
afï'ectées à la domesticité du couvent.
Le groupe J est formé de l'ensemble des communs. Enfermés
derrière leurs remparts, il était nécessaire que les moines fussent
approvisionnés, et en état de passer de longs mois sans commu-
nication avec l'ex-
térieur aucune.
Pour cela, il leur
fallait des gre-
niers, où enfermer
le blé; des mou-
lins, pour faire la
farine; des fours,
pour la cuisson du
pain ; des étables,
pour les bestiaux;
des magasins, pour
les provisions ; des
JV^
c dcïr Sainl-Sim(^on à Assouai
Les conslriiclions do l'aile sud.
puits et des abreu-
voirs. C'est tout cela qui se trouvait assemblé, en une dédale de
pièces basses. Les fours sont encore reconnaissables, ainsi que les
moulins ; mais il ne faudrait pas vouloir préciser avec trop d'exac-
titude les communications reliant entre eux ces bâtiments.
Le groupe K est, de tous, celui qui a le plus souffert; aussi est-
il difTicile de proposer une identification certaine. La solidité de
138 LARCIIITECTURE
certains murs csl un indice de rimportancc de ces constructions.
Certaines s'étendaient fort loin, couvrant tout l'espace compris
entre les deux salles restantes et le mur d'enceinte ; mais cette
partie du dëlr est tellement bouleversée, qu'on ne saurait en re-
trouver le plan.
Le groupe TKFG, reporté le long des remparts, est mieux con-
servé; une partie appartient à la défense delà ceinture militaire;
une partie aux dépendances du monastère. Les bâtiments IHG
semblent avoir été des postes d'observation en cas d'attaque ; F,
couvert en berceau, paraît plutôt un caveau. Toute la ligne TU
est encombrée de ruines. Plusieurs passages voûtés s'ouvrent de
loin en loin, béants entre les décombres; mais à peine y peut-on
entrer, tant les sables les ont envahis.
Nombre de curieux détails seraient à noter de l'arcliitectonie de
ce premier monument copte ; il suffira de signaler la disposition des
fenêtres, percées de façon à décrire par leur ensemble la croix. A la
façade principale du dëlr; au mur de la construction L, la chose
est tout à fait remarquable. Ailleurs, une niche occupe le centre,
et les baies se répartissent à l'en tour.
111. — Le Dôme.
Le plus ancien monastère dont nous puissions fixer la date de
fondation, laDëir-el-Abïad, — le Couvent Blanc, — fut construit par
le célèbre Schenoûdi, vers Fan 310, et doit son nom moderne au
calcaire blanc, dont sont maçonnées ses murailles. Documents et
légendes relatifs à son édification abondent. On n'a qu'à démêler la
part qu'il convient de faire au réel.
Le couvent primitif de Schenoûdi était devenu trop étroit pour
contenir ses deux mille deux cents moines, sans compter les novices,
et sa laure insuffisante, lorsqu'un jour le Seigneur apparut à son
élu et lui dit : « Prends soin de bâtir une église en mon nom et
en ton nom. On l'appellera la Congrégation Sainte ^ et voici que
tous les saints s'y rassembleront pour prier ; tous les peuples dési-
reront la voir et auront confiance en elle. » Et Schenoûdi lui répon-
dit : « Que ta volonté soit faite ! » Et le Seigneur lui dit : « Lève-
L'ARCHITECTURE
139
toi ; va-t-cn vers ta demeure, qui est au désert. Ce que tu trou-
veras eu chemin, prends-le, et dépense-le pour la constructiou de
l'église; ne crains pas qu'il y ait là tromperie de Satan. Mais c'est
pour l'église et le monastère ; vas, et tu réussiras. » Alors Schenoûdi
se leva et resta toute la nuit en prières. Il sortit et trouva un pot
de terre rempli d'or. Il l'apporta et conta aux moines ce qui était
arrivé, et ceux-ci se mirent en devoir de préparer les outils et de
trouver des ouvriers.
Ceux-ci réunis, le bouillant archemandrite leur ordonna sans
doute de prendre pour matériaux les pierres de ces temples
d'Athribis et de Panoplis, où sa sainte colère se donnait si
librement carrière. Pour ce qui était des monuments grecs, la
chose ne souffrit aucune difficulté. Mais, les sanctuaires égyptiens,
eux-mêmes, n'avaient point échappé à ses ravages. Un reste de
superstition ancienne survivait au cœur des ouvriers. Ils répon-
dirent que la pierre était mauvaise. Et Schenoûdi s'écria : « Certes!
La volonté de Dieu s'accomplira ». — Et le Sauveur vint, et jeta
les fondements de l'église, aidé de son prophète, avec cette pierre
que les maçons ne trouvaient pas bonne. Alors, les ouvriers
nombreux s'assemblèrent, maçons, tailleurs de pierre, charpentiers,
ouvriers de tous métiers; tout le monde tra-
vailla ensemble et la construction fut finie en
six mois. Notre-Seigneur le Messie, nous aidait
et nous secondait dans tout ce que nous a\ions
besoin pour l'édification de la laure. Et voici
que le maître-maçon prit son salaire et tout
ce qu'il y avait dans sa maison. Il en fit un
beau diadème et le plaça dans la coupole de
l'autel, pour la gloire de Notre-Seigneur et par
respect pour l'archimandrite. Et le frère de cet
homme, voyant ce qu'avait fait son aîné, fit
une croix d'or et d'argent qu'il attacha au
milieu de la voûte de l'église. Ainsi s'est ac-
compli ce qui a été dit à son sujet : « Je prendrai tout ce qui
m'appartient et j'en ferai un diadème, par respect pour mon maître
et par vénération pour ses saints, jusqu'à la consommation des
temps. »
L'enceinte du deïr-cl-Abiad.
140
LWRCIIITFXTURE
Ce sanctuaire, fondé par le grand laumaturge, est encore debout,
fort délabré, il est vrai, mais pouvant être restitué, dans son en-
semble, avec certitude. Vue du dehors, son enceinte, solidement
bâtie, a conservé un aspect imposant. Le plan est un vaste rec-
tangle. Les parements sont appareillés selon les règles de la modé-
nature romaine, en gros moellons réguliers, provenant à n'en pas
douter de quelque temple grec, et inclinés en talus. Une corniche
court au sommet, rappelant, de même que celle du deir d'Assouan,
le profil de la gorge égyptienne. L'on dirait de loin un pylône.
Ij'cnceinte du De'ir-el-Ahkid.
tant l'horizontalité y règne en maîtresse, et tant s'y affirme la
prédominance des pleins.
Deux portes donnaient seules accès à l'intérieur, l'une au nord,
l'autre au sud, pourvues de jambages de granit rose; et sous la
corniche, une série de petites baies voûtées s'ouvraient, pareilles à
des meurtrières, si étroites, qu'à distance, on a peine à les dis-
tinguer.
Cette enceinte, extrêmement épaisse, était pour le monastère de
Schenoûdi un rempart inexpugnable; et la grâce du Seigneur
aidant, il pouvait, abrité par elle, défier à son aise le méchant
Satan et les agents du pouvoir impérial, ses suppôts. Aujourd'hui,
la porte sud seule est ouverte, enclavée dans les misérables masures
d'un village établi sur les décombres de l'église. Ce couloir franchi,
on se trouve dans une sorte de cour, environnée de huttes, d'où
émergent les fûts des colonnes de la nef. A droite, une grande
muraille moderne ferme le ha'ikal de Schenoûdi.
Ce haikal est, avec le narthex, situé à l'autre extrémité du qua-
drilatère, tout ce qu'il reste de la basilique du célèbre moine. Un
L'ARCHITECTURE
141
auteur musulman qui écrivit vers le commencement du xiif siècle,
Abou-Saleh-el-Armeny la vit encore intacte et pouvant contenir
plus de mille fidèles. La rangée de colonnes, restée debout,
recevait alors la
retombée des arca-
tures du vaisseau.
Quoiqu'il en ait
été des disposi-
tions adoptées là
par l'architecte,
celles du haïkal
montrent chez lui
une connaissance
développée des
formes de cons-
truction.
Cet architecte
était grec, à coup
sûr, tout dans l'or-
donnance choisie
par lui le prouve.
Sa basilique ap-
partient au type
de la basilique
classique, compre-
nant le narthex,
les trois nefs, sé-
parés les unes des
autres par des co-
lonnades, le tran-
sept, formant
chœur, l'arc triom-
phal au-devant de
la conque absi-
diale et le haïkal, avec son exedra et les bancs de la subsellïa
dominés par la cathedra. Détail important, les trois sanctuaires
du haïkal ne sont point alignés côte à côte, ainsi qu'il en est
LV'kUsc du Deîr-el-Abiad. — Plan reslaur6.
142 L'ARCHITECTURE
habituellement, mais répartis sur plan cruciforme. L'abside cen-
trale est plus large que les deux autres. Au devant, 1p chœur,
tombé en ruines, a été remplacé par une construction récente,
où il est impossible de reconnaître le système primitif. A première
vue même, l'architectonie des absides est fort difTicile à distinguer,
tant les réparations faites, en vue de parer à la chute du monu-
ment, en ont altéré la structure. Entre les colonnettes qui régnaient
au pourtour des sanctuaires, des murs de briques crues ont été
L'c^irliso du Deïr-el-Ahiad. — Plan du sanctuaire.
élevés, dans lesquels elles ont disparu. N'était la saillie de quelques
chapiteaux, l'elTritemeut de quelques plâtras, permettant d'aper-
cevoir, de loin en loin, l'ancien parement, il serait impossible de
deviner leur existence. Et pour pailler à l'écroulement du dôme
central, jeté sur le carré autour duquel pivote le haïkal, de lourds
pilastres de maçonneries ont été accolés aux supports primitifs et
les ont entièrement masqués.
La part des remaniements subits ainsi faite, reconstituons le
L'ARCHITECTURE
143
sanctuaire de l'archimandrite. Au centre, la coupole se dresse à
19 mètres de haut sur un carré de 7 mètres de côté, surélevée par
un tambour, porté par quatre arceaux plein cintre, et dont le
raccord aux nappes planes des murs est ménagé par des arches
angulaires chevauchantes, semblables à celles que nous retrouverons
plus tard à l'église de Moharrak. Une double rangée de lucarnes,
répartie à la périphérie de cette coupole, fournit tout l'éclairage,
Lcgliso du Deu-el Ahiad — Coupe longitudinale — Rcslauialion
baignant le haikal de lumière diffuse. L'architectonie de ces absides
est absolument romaine ; leur demi-coupole, frangée d'une archi-
volte, repose sur six colonnettes corinthiennes, réparties en deux
ordres superposés. Bases, chapiteaux, entablements sont ceux d'un
temple hellénique. Dans chaque entrecolonnement se creuse une
niche semi-circulaire. Seules les grandes colonnes portant l'arc
triomphal ont tout l'aspect des ordres composites romains. Leur
,,, L'ARCHITECTURE
socle élcYé est rayé de moulures grecques; les feuillages des
chapiteaux semblent dégagés à peine ; un entablement les surmonte,
où les tympans, maintenant invisibles, viennent s'appuyer.
L'église du Deïr-el-Abiad. — L'abside centrale.
Voilà pour l'architecture du monument : son décor n'est pas à
l'unisson et accuse une préférence indigène. Quelques compositions
L'ARCHITECTURE
145)
à peine le rattachent au répertoire du symbolisme triomphal. Le
Copte y reprend ses droits; sur les frises et les archivoltes, des
LY'slise du Deïr-el-Abiad. ■- L'abside de droite.
thèmes décoratifs s'estompent. Partout se profilent des assemblages
de carrés et de cercles foliacés, où s'incruste la croix. Les surfaces
14(1 L'ARCHITECTURE
des murs sont partagées en petits panneaux, encadrés de peintures
semblables. Sur les arceaux courent des frettes tiercées, des nattes
et des entrelacs. Seules les absides enferment les tableaux du Christ
donnant la Loi, et de la Glorification, de la Messe, entourés de
quelques épisodes du Testament.
Il serait téméraire de vouloir reconstituer le vaisseau, dont ne
subsistent que les colonnes. Le plan est cependant certain, mais le
système des voûtes ne saurait être établi. A l'ordonnance des fûts
encore debout, il est à supposer que les nefs étaient couvertes de
berceaux continus; mais le raccord de celles-ci au chœur, et la
disposition de ce dernier n'en demeurent pas moins probléma-
tiques. Le narUiex, quoique très ruiné, est plus facile à rétablir.
Son plan donne un rectangle parfait de 15 mètres de long sur
5 mètres de large. Six colonnes, disposées en hémicycle, soutien-
nent une absidiolc; et dans les murs latéraux s'ouvrent de petites
niches, surmontées de frontons aigus. La voûte est tombée, mais sa
naissance prouve qu'elle courait en berceau plein-cintre. Au com-
mencement de notre siècle cette partie du deir était encore en bon
état. Denon en parle dans ses mémoires et Curzon après lui; tous
deux s'accordent à nous décrire ce narlhex de Schcnoûdi comme
une merveille de luxe et de richesse. Curzon avait vu là une profusion
de sculptures, de mosaïques, de dorures et de peintures; un autel
d'or, enriclii de gemmes et d'émaux. La piscine du baptistère était
de jaspe précieux ; le dallage, de marbres de couleurs différentes.
Tout cela a disparu, soit; mais, malgré tout, l'aspect actuel semble
donner un démenti à celte entliousiaste description. Sans doute, les
colonnes de l'abside sont coiffées de chapiteaux corinthiens, assez
médiocres d'ailleurs ; l'architrave et l'archivolte portent encore les
traces d'une sculpture géométralc ; les niches sont rayées de
moulures classiques; leurs frontons aigus sont purement romains.
C'en était peut-être assez, à cette époque, où l'admiration était sans
bornes pour tout ce qui venait de Grèce ou de Rome, pour égarer
l'opinion d'un voyageur épris d'hellénisme. En tous cas, la ruine
de cette partie du dëir sert à nous montrer l'appareillage interne
des maçonneries; et, grâce aux brèches ouvertes, il est permis de
reconnaître que la pierre était fournie par un temple de Ramsès III,
ce qui vient à point expliquer l'hésitation des ouvriers de Schenoûdi.
L'ARCHITECTURE
147
Telle était alors l'église de l'archimandrite, dont la fondation est
restée à l'esprit de tous les Coptes présente. Ses murs, dans leur
L'église du Deïr-el-Abiad. — Le narthex.
délabrement, ont conservé cependant quelque chose de la grandeur
sauvage du maître, et dans le clair obscur qui s'y joue, une partie
de sa légende, que nous a transmise son disciple bien-aimé Visa,
revit. Elle y était bien plus yivace encore au xiii" siècle, alors
L'ARCHITECTURE
qu'écrivait Abou-Saleh-el-Armcny ; et dans une anecdote qu'il nous
conte réapparaît la trace de la liaine farouche du moine pour la
femme. « Un jour, dit-il, El-Kasim-ibn-Obéid-AUah, Wali d'Egypte,
remontait le cours du Nil, en compagnie de sa favorite, de ses
esclaves et d'une nombreuse escorte de soldats. Pris du désir de
voirie dëir, il s'y rendit, accompagné de l'odalisque; mais, tous
deux ayant voulu pénétrer à cheval dans l'église, en dépit des
représentations du prêtre, l'odalisque tomba raide morte, et El
Kasim, jeté bas de sa monture, fut sur le point de rendre l'esprit. »
Et l'auteur ajoute naïvement que, frappé du prodige, il fut touché
de la grâce et offrit ses biens au monastère. Le pieux Visa n'a rien
LV'ïlise du Deïr-el-Aklmar. — Plan du sanctuaire.
imaginé de mieux, pour son merveilleux panégyrique; et l'Ame de
Schenoùdi dut tressaillir d'aise, au renouvellement du prodige
accompli dans son sanctuaire béni.
A une demi-heure du Couvent Blanc, le Dëir-el-Akhmar — le
Couvent Rouge — fondé par Amba Beschaï, contemporain de
Schenoùdi, eut, sans doute, pour constructeur le même architecte.
L'identité du plan est absolue, ainsi que celle de la modénature et
du décor. Comme auBëlr-ei-Abiad, le hai/icd a trois absides tréflées,
L'ARCIIITECTURE
149
pivotant autour d'un dôme central. Chacun de ses sanctuaires
possède ses deux ordres corinthiens superposes, de colonnettes
portant la demi-coupole de la conque; et Parc triomphal est can-
L'encciiite du ûeïr-el-Akhmar. — Aspect d'ensemble.
tonné de colonnes composites, où son archivolte vient s'appuyer.
Mais, mieux conservée que l'église de Schenoûdi, celle de l'Amba
Beschaï laisse voir davantage sa structure primitive. Les fenêtres
L'cnceinlc du Deïr-el-Akhmar. — Détail.
s'ouvrant dans le tambour du dôme s'entourent de moulures
antiques. Les portes qui du chœur conduisent aux absides latérales
sont pourvues de jambages et de frontons que Rome n'eut pas
ISO
L'ARCIITTECTURE
reniés. Des feuillages, finement rerouillés, des cliapiteaux émergent
des volutes timbrées de médaillons cruciformes. Partout, l'appa-
reillage des murs est parfaitement établi. Quelques niches ont
leur demi-coupole ncrvée à la façon de la conque du portail de
basilique des stèles funéraires. Quant au décor, il est le même
L'église du Deïr-el-Akhmar. — Coupe longitudinale. — Restauration.
qu'au sanctuaire de Schenoùdi. Cliacune des absides du hmkal
abrite une page du symbolisme triomphal, encadrée de nattes, de
frettes, tandis que sur les archivoltes et les entablements se pro-
filent les mêmes carrés, les mêmes cercles remplis de fleurons
cruciformes et de croix; que les mêmes peintures ornementales
L'ARCHITECTURE 151
recouvrent le champ des murailles et qu'au chœur, du sol au faîle,
leur surface se partage en petits panneaux où s'étalent des têtes de
saints et des motifs géométraux. Des boiseries jetées au devant des
LY'glisc du Deïr-el-Akhmar . — L'abside de droite.
sanctuaires complétaient cet ensemble, fort peu différentes sans
doute de celles qu'on y voit aujourd'hui.
A l'entour du monastère enfin, court une vaste enceinte de
briques cuites, qui lui a valu son nom moderne arabe. L'aspect
qu'elle lui imprime est toujours celui d'une citadelle. Elle conserve
l'inclinaison en glacis et la gorge égyptienne pharaonique, unie la
l.-;o LAHCniïECTURE
doul)lc rangée de meiirlrières de la ceiiilurc du Delr-el-Âbiad, dont
elle a à peu près la liauleur.
Au fond d'une vallée étroite et sauvage, rOuadi/ du Dir-eJ-A'in
la Vallée du Puits de la Source — qui au nord d'Aklimim
s'ouvre dans la
chaîne arabique,
lit desséché d'un
torrent où vient
s'écouler en hiver
Teau des pluies
tombées sur les
hauts ]) la te aux,
courant jusqu'à la
Mer Rouge, les
vestiges du (h'ir
de Nestorius sont
comme un défi
dressé en face du
m 0 n a s t è r e d e
S c h c n 0 ù d i . Ce
qu'il en reste ne
permet point de
tenter une resti-
tution complète.
Tapi sur les con-
treforts à pics de
la falaise, il se
partageait en trois
étages échelonnés
sur les hauteurs. A
l'étage inférieur,
étaient l'église et les chapelles; sur les deux autres, les habitations
des moines, et les dépendances du couvent. Quelques arasements
sufTisent à démontrer que le haïkal avait ses trois sanctuaires
rangés côte à côte, et que le chœur était formé par le transept.
La date de la destruction de ce dëlr fameux reste incertaine. Elle
se place sans doute aux alentours de celle où vécut Schenoùdi.
L'c'slisc du IJcïr-el-Akhmar.
Le chœur.
L'ARCHITECTURE
153
IV. — Les églises a coupoles xMultiples.
A Naggadah, le monastère des Cinq Églises, dont les Coptes font
remonter la fondation à l'impératrice Hélène, donne à peu près la
Les ruines du couvent de Nestorius dans l'Ouady du Bir-el-Aïn.
réplique des dispositions générales du grand deir de Saint Siméon
154
L'ARCHITECTURE
h Contra-Syènc. Plus ruiné que ce dernier, certaines parties ne sont
reconnaissables qu'en plan. Une grande division le refend en deux
moitiés, rigoureusement délimitées. A l'avant, se développait l'iia-
Lc Monastère des Cinq Églises. — Plan d'ensemble. — Élat actuel.
bitation des moines, entourée des communs; au fond, l'ensemble
des çdifices religieux. Un mur, d'une épaisseur considérable, aujour-
d'hui détruit, enveloppait le tout, renforcé de remparts et percé de
deux portes latérales. Du cloître, encadré de deux rangées de
cellules, il ne reste guère aussi que des arasements. Par contre,
L'ARCHITECTURE 155
quatre des cinq églises sont encore debout, et assez bien conservées.
Au milieu, l'église de saint Georges; à gauche, celle de saint
Michel ; à droite, celle de saint Jean, séparée des autres par une
enfilade de salles irrégulières; les deux autres, détachées et rejetées
au centre du déir dans une cour. De ces deux dernières, l'une placée
sous le vocable de la Vierge, est souterraine ; la seconde, qui
s'élevait au-dessus, a complètement disparu.
Le plan de ces quatre églises confirme les préférences observées
à Contra-Syène, et reproduit un type unique. Au haikal, les trois
sanctuaires sont précédés du chœur. Une cloison légère, faite d'un
mur de briques crues, ajouré d'étroites portes, isole le premier du
second, et celui-ci, du vaisseau de la laure. A l'église Saint-Georges,
les deux gros piliers quadrangulaires de l'arc triomphal subdivisent
ce vaisseau en trois nefs. Un décrochement du mur du chœur les
rend inégales, pour répondre aux trois divisions consacrées. Les
deux premières constituent les nefs proprement dites ; la troisième
forme le narthex. Le sanctuaire principal, enfermant la cathedra^
a une abside semi-circulaire. Les deux sanctuaires latéraux sont
bâtis sur plan carré. L'église Saint-Michel répète, à peu de chose
près, cette donnée. Là aussi, les trois sanctuaires sont séparés du
chœur par un mur léger; celui-ci l'est du vaisseau par une cloison
semblable; et ce vaisseau se trouve, à son tour, partagé en deux
nefs, recoupées transversalement, par le narthex.
L'église Saint-Jean, précédée d'une sorte de parvis à portiques,
rappelant l'atrium., répond davantage au modèle de la basilique
d'Orient; mais, malgré l'originalité de son plan, se ramène à cette
même ordonnance. Le sanctuaire est unique, il est vrai, mais le
chœur est flanqué sur la gauche du matronikion., tandis que le vais-
seau, qui s'étend normalement sur l'axe, est, à son tour, bordé par
le narthex, partagé en deux parties ; les fonts baptismaux et la salle
des catéchumènes et des pénitents. A la chapelle de la Vierge enfin,
les trois divisions essentielles de l'église réapparaissent dans leur
plénitude. Les trois sanctuaires, l'iconostase, le vaisseau à trois
nefs; celle de droite servant de narthex.
L'architectonie de ces quatre églises et des salles qui les entourent
relève donc bien de l'école qui, pour la première fois, se manifeste
au deïr de Saint-Siméon. Le berceau et l'arc de cloître ont été seuls
156
L'ARCHITECTURE
employés, à l'époque de la construclioii primitive. Quelques voùles
tombées ont été, depuis, remplacées par des coupoles; mais, ce
qu'il reste des cintrages anciens permet de reconstituer le monu-
Le monastère des Cinq Églises. — Le sanctuaire de 1 église Je Saint-Georges.
ment tout entier. A l'église Saint-Georges, les voûtes des sanctuaires
et du chœur sont en ellipse surbaissée; celles des portes et des
L'ARCHITECTURE
137
cloisons isolantes en ogive; celles de l'arc triomphal en ellipse sur-
haussée, touchant presque à l'ogive aigu. En principe, l'armature
ainsi assemblée portait deux berceaux géminés, établis en anse de
panier, et, sans doute, ramenés au sommet au système de la plate
bande. A l'église Saint-Michel, ce système se développe et s'affirme
intégralement. Les sanctuaires ont la conque absidiale en demi-
Le monastère des Cinq Églises. — Le chœur de lY'glise de Saint-Georges.
coupole elliptique. Le chœur, ainsi que le vaisseau se recouvrent
de voûtes elliptiques aussi. Ce vaisseau se trouve refendu en deux
nefs, par une rangée de petites colonnes arrachées à quelque
monument gréco-romain, couronnées de chapiteaux doriques et
composites. De l'une à l'autre, une arcade surhaussée chevauche,
déterminant, par pénétration, une série d'arcs de cloître, parés
158 L'ARCHITECTURE
assez grossièrement. L'église de Saint-Jean est entièrement couverte
de berceaux; pas une seule division ne porte de traces de coupoles.
A la chapelle de la Vierge enfin, ce berceau se fait presque ogive,
et les arcs, venant s'appuyer aux colonnettes qui le soutiennent,
sont également en ogive aigu.
Le Deïr Moharrak, — le Couvent Brûlé, — bâti aux environs
d'Assiout, est généralement classé, lui aussi, comme appartenant
à la première période de l'architecture chrétienne en Egypte.
Abou-Saleh-el-Armeny affirme même que sa laure fut la première
construite sur la terre des pharaons. Une légende, qui se rat-
tache à sa fondation, légende attribuée à Théophile, le patriarche
d'Alexandrie, prétend qu'à l'époque de la persécution d'Hérode, la
LY'glisD du monastôre de Moliarrak. — Plan d'ensemble.
Sainte Famille serait remontée jusque-là, et s'y serait cachée pendant
quelque temps, dans une crypte, sur laquelle s'éleva cette église.
Quoi qu'il en soit, le monument actuel semble peu répondre aux
prétentions d'une telle tradition. Tout, dans ses dispositions archi-
tectoniques, trahit une origine beaucoup plus récente. Abou-Saleh,
il est vrai, ajoute : « A côté de l'église est une tour tombée en
ruines et restituée dans ses dispositions intégrales, par Scheikh-
L'ARCHITECTURE 139
Abou-Zakarî-ibn-abou-Nas, administrateur d'Achemouneïn, sous le
khalifat d'el-Aziz (712-720). »
Cette mention nous reporte au second siècle de l'ère musulmane.
La chapelle avait-elle subi le môme sort que la tour? C'est ce qu'il
est permis de penser, en se basant uniquement sur le style qui y
prévaut. Le plan conserve bien toutes les divisions réglementaires
des chapelles primitives. Les trois sanctuaires sont régulièrement
établis, mais le chœur n'est point délimité par la structure môme
de l'édifice. Une simple grille de bois en marque la place, et le
retranche arbitrairement du vaisseau. Le narthex^ rejeté sur le
flanc gauche, devient comme une sorte de parvis, séparant ceux qui
ne sont pas encore initiés du reste de l'assemblée des fidèles. Mais,
plus encore que ces anomalies, le système des voûtes jetées sur cette
basilique en fait un monument à coup sûr contemporain du règne
d'El-Aziz. Toute entière, elle appartient au type des églises à cou-
poles multiples. Sur des colonnes massives, maçonnées en briques
cuites et dépourvues de bases et de chapiteaux, des arceaux ellip-
tiques se posent, non plus par rangées parallèles, pour supporter
une voûte en berceau, mais entrecoupés, ainsi qu'à Naggadah, de
manière à décrire les carrés où les arcs de cloître des Cinq Eglises
ont fait place à six dômes ovoïdes, percés d'une étroite lucarne à
leur sommet. La transition des nappes planes des murs aux nappes
courbes, est à son tour ménagée au moyen de petits arcs, chevau-
chant l'angle du carré, et déterminant une sorte de trompe angu-
laire, qui, peut-être, est recopiée d'après une arche analogue plus
ancienne. Mais, tandis qu'à Byzance le constructeur extradosse avec
soin ses cintrages, le Copte, fidèle à ses principes esthétiques, ne
songe point à les accuser. Les six coupoles nivelées et ramenées à
l'horizontale, une seconde église se superpose à la première, cou-
verte d'une charpente de bois.
Or, si la donnée des églises à coupoles multiples s'était généra-
lisée à Byzance, vers la fin du vif siècle, elle était restée étrangère
à l'Egypte; et, à l'examen, on reconnaît vite la main de l'architecte
de la tour de Scheikh-abou-Zakari dans l'agencement du plan
du haikal. Cette tour, mentionnée dans Abou-Saleli-el-Armény,
constituait la citadelle du monastère. C'était là que les moines se
retiraient à la moindre alarme, que les pillards fussent signalés
160
L'ARCHITECTURE
aux environs ou qu'une persécution menaçât leur sécurité. La
masse est celle d'une pyramide tronquée, dégagée de toutes parts
et bâtie sur plan quadrangulaire. La base est pleine, jusqu'à une
L'église du monastère de Moharrak, — Le vaisseau.
hauteur de 6 mètres. Là, une étroite porte, bardée de fer, s'ouvre,
reliée par un pont-levis au sommet d'une tourelle, jetée 4 mètres
en avant, et enfermant un étroit escalier en colimaçon. Le pont-
LARCIIITECTURE
161
levis fermé, il devenait impossible de pénétrer dans le kasr, même
en en tentant l'escalade. La hauteur de ses murs est de 16 mètres
au moins, non compris les créneaux. Nulle ouverture, outre la
porte, que d'étroites meurtrières, servant de fenêtres. Dans l'épais-
seur des maçonneries, un escalier, pareil à celui de la tourelle,
s'enfonce, aboutissant à trois petites salles voûtées, servant de
cachettes et de dépôts.
Dans le haut de la tour,
une chapelle consacrée
à saint Georges, répète,
traits pour traits, les
proportions de la grande
église ; mêmes dômes,
mêmes raccords de voû-
tes, mêmes supports.
Détail à noter, les co-
lon nettes du haïkalàQ la
basilique sont pourvues
de chapiteaux bulbeux,
identiques à ceux du
haïkalàQ cette chapelle.
Cette forme pourtant ne
saurait suffire à marquer
une époque, et le bulbe
a été classé parmi les
formes arabes , sans
aucune raison. On le
retrouve souvent employé à l'époque chrétienne ; ce qui fait la
parenté de ceux des deux liaikals^ c'est leur parfaite identité de
galbe et de fini.
Pour toutes ces raisons, il semble impossible de classer Moharrak
parmi les églises primitives ; d'autres l'avaient précédée, où, pour la
première fois, s'était apposé le dôme. Le sanctuaire prend alors
une importance considérable ; la modénature grecque y règne en
maîtresse, elle concourt directement à la décoration. Au lieu de
cela, la basilique de Moharrak a ses murs dépouillés de tout revê-
tement; aucune parure n'orne le haikal; aucune préoccupation
Le kasr du monasti^i'c de Jloharrak.
1(;2 L'ARCHITECTURE
autre que celle de mettre ses murs et ses voûtes debout, ne semble
animer le constructeur. L'on objectera, peut-être, qu'il en est de
même à Contra Syène et à Naggadah ; mais ces deux deirs ne sont
aujourd'hui que des ruines, saccagées
depuis plusieurs siècles; le second
marque le terme de transition entre
les deux systèmes et leur parure,
à tous deux, faite de peinture à fres-
ques, a en partie disparu.
Tandis que la Haute Egypte, ainsi
inféodée à la tradition classique,
n'acceptait qu'à regret la basilique
à coupoles multiples, la région des
déserts a\ oisinant l'oasis du Fayoûm,
Kalmoùn et Naqloûn, illustres par
la ferveur de leurs cénobites, eut de
bonne heure des églises couronnées
de dômes, dont quelques-unes ont subsisté. La légende mêlait
La cliaiicllo du kasr Aa monaslôrc de Mohaiial
■ Plan.
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l'intervention de l'archange Gabriel et de la Vierge à leur fondation
et reportait celle-ci aux premiers temps du christianisme. Une Vie
L'ARCHITECTURE
1G3
de saint apocryphe — l'Histoire d'Aour — est un modèle de ce
genre; il suffira de citer le passage suivant.
« L'archange Gabriel marcha alors au devant d'eux — Aour
et ses frères, — et leur indiqua le lieu où devait s'élever
l'église. La Dame Sainte leur montra la place où devait se trouver
L'église du Deïr-el-Malak. — Coupe longiludinale. — Restauration.
l'autel ; et l'archange Gabriel traça les limites de la nef et du
reste de la construction tout entière, avec le sceptre qu'il avait
à la main. »
Des trente-trois monastères qui, à l'époque des Patriarches,
étaient disséminés dans cette région, trois ou quatre ont conservé
leur ordonnance initiale. Les deux principaux sont le Deïr-el-
Malak, — le Couvent des Anges — et le Deïr-el-Azam, — le Cou-
vent de la Vierge, — également connu au Fayoûm sous le nom
de Deïr-abou-Lifa.
L'un et l'autre, à en juger à leur structure, car les documents
scriptuaires font défaut, appartiennent au vif siècle ou au com-
mencement du viii° ; en tous cas ils ne sauraient être considérés
comme antérieurs à l'invasion arabe. L'église du Deïr-el-Malak
rappelle, par maintes réminiscences, celles réparties dans le mo-
nastère de Naggadah. L'ensemble est incertain et participe à la
m
L'ARCHITECTURE
fois de rarchitecture primitive et de celle de la basiliqne à coupoles
multiples. Le hai/mi renferme quatre sanctuaires et cette particu-
larité, toute spéciale, est commune aux églises qui, vers la même
date, furent construites à Nitric et à Scété. Autour de l'abside
Le vaisseau de rôclise du Deïr-cl-Malak.
principale les sanctuaires secondaires sont rectangulaires. Le chœur
se recouvre de trois dômes. Dans le vaisseau enfin, une vaste nef
se trouve flanquée de bas côtés. L'architectonie est indécise éga-
lement; sa dualité est la meilleure preuve à invoquer, pour placer
L'ARCHITECTURE
163
l'édifice comme appartenant à une période encore hésitante. Une
coupole plein cintre s'appuie à des arches cavalières posées aux
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L'éfrliso da Beïr-el-Azam. — Plan.
angles du carré à couvrir. L'arc triomphal est déjà ogive. Un
arceau également ogive, porté par deux colonnettes corinthiennes,
L'cnccinle du Deïr-el-A:ani.
soutient le mur du tambour. Dans le vaisseau, ramené a la plate-
bande, les colonnades supportent une architrave courante. Au
166
L'ARCHITECTURE
L'ARCHITECTURE
167
dessus, un mur s'élève, établissant le plafond de la grande nef
au niveau de la naissance du dôme, tandis que les plafonds des
Le vaisseau de l'église du Deïr-el-Azam.
bas-côtés viennent reposer directement sur l'architrave, au-dessous
du sommet de l'arc triomphal.
Au Déir-el-Azam^ ce style commence à prendre corps et se déve-
Igg LARCIllTECTL'RE
loppe. Les anomalies restent les mômes, bien que le plan devienne
plus eonfus. 11 comprend encore quatre sanctuaires au haïkal, cette
fois creusés en absides. Par contre, le chœur n'est plus aussi bien
accusé. Aucune division architectonique ne le sépare des nefs, qui
viennent directement s'amorcer aux absides. Le narthex, entiè-
rement dégagé, se refend en deux divisions; le parvis des pénitents,
et la salle des fonts baptismaux et des ablutions.
A l'égal de ce plan, l'économie des voûtes s'est modifiée; une
recherche d'élancement y est visible. L'arc triomphal, profilé en
ogive, acquiert une ampleur qu'il n'avait pas encore eue déjà, si ce
n'est au Dëlr-el-Malak. Sur la grande nef, deux dômes géminés
portés sur des arcades ogives s'installent. Ces arcades ont elles-
mêmes pour supports des colonnes antiques ; sur les bas-côtés,
régnent des voûtes en arcs de cloîtres et des plafonds, ainsi qu'aux
narthex'. Ce remarquable ensemble n'est toutefois qu'un trait d'union
entre l'art de Thébaïde et celui de Nitrie, c'est donc dans cette
dernière région qu'il faut chercher l'interprétation vraie du sen-
timent alexandrin.
V. — La VOUTE NERVÉE.
Cet épanouissement de l'architecture copte était local toutefois
et de tous les monastères d'alors, le Couvent Blanc et le Couvent
Rouge sont les seuls dont l'église en pierres ait une modénature.
Est-ce à l'impulsion donnée, par Schenoûdi, dans le nome d'Atribis,
au mouvement chrétien, qu'il faut attribuer cette efflorescence?
Peut-être, car si nous sortons de son domaine, nous retombons,
sans transition, dans la médiocrité. Sur toute la rive du Nil, du
Caire à Assouan, surgissent une foule de dëirs et de taures qui tous,
ne sont que des constructions hâtives, faites par des maçons,
enrôlés parmi les moines; demeures d'où toute notion d'art est
bannie, et qui n'ont qu'un seul but, suffir à des besoins journaliers.
Cette donnée, pourtant, ne répondait point complètement à celle
du christianisme égyptien ; elle n'était, que le premier pas, vers la
recherche d'une formule, où se matérialisât sa pensée. Et tandis que
la Thébaïde s'immobilise dans l'admiration de son grand saint, un
L'ARCHITECTURE
169
déplacement du mouYcmonl aiiislique s'opère ; l'aspiration endormie
sur les bords du Nil émigré au désert de Nilrie, l'Ouady Natron
d'aujourd'hui.
A l'égal de la Thébaïdc, Nilrie avait été le berceau du christia-
nisme copte. C'était là, qu'à l'aube de la foi nouvelle, avait triomphé
l'ascétisme; là, que s'était relire saint Macaire, et nulle localité
d'Egypte n'offrait un cadre plus parfait au développement du mys-
ticisme religieux. Ce
coin de désert plat,
où le regard peut
fouiller l'espace, sans
y distinguer la ligne
de démarcation sépa-
ra n t les lointains
bleutés de l'iiori/on,
du bleu pâle du ciel,
était la terre promise,
où devait éclore la
contemplation médi-
tative. Elle y porta
ses meilleurs fruits.
Les renseigne-
ments nous font dé-
faut sur la formation
des communautés cé-
nobitiqucs qui s'installèrent là, et s'y fixèrent, à la suite de
Macaire. Nous savons seulement, par les panégyristes du saint, qu'il
fût le premier à y aller. « Un ange l'y avait guidé; une voix, venue
d'en haut, lui avait ordonné d'y bâtir un monastère. Il avait
creusé des cavernes dans la montagne et construit des huttes de
roseaux. » Plus tard, toujours pour obéir au Seigneur, il avait
jeté les fondations d'une modeste laure. Quel était le type de ce
monument et de ceux groupés autour de lui, quand sa célébrité
eût fait accourir la foule des fidèles vers le désert? L'historien du
Caire, Makrisi, parlant du Natron, — Nitrie et Sceté, qu'il appelle
Mizam et Qoloub, — la Balance des Cœurs, — dit simplement
que de cent monastères érigés autrefois, sept seulement subsistaient
12
L'i'jrli'^o ilu Dfir-aboii.-Miikar. — l'Ian.
170
L'ARCHITECTURE
de son temps (1450) et ajoute : « C'est là que se trouve le Deïr-
Abou-Makar — le déir de Saint Macaire, — célèbre parmi tous les
autres. Le patriarche, quand bien môme il aurait été intronisé sur
le siège d'Alexandrie, n'est pas reconnu par les moines, avant
qu'ils ne lui aient permis de s'asseoir dans la chaire de leur
couvent. L'on dit que quinze cents cénobites y habitaient au temps
d'Abou Makar. »
De ces sept laures, il n'en reste aujourd'hui que quatre; et
de beaucoup celle de Saint-Macairc n'est pas la plus remarquable.
Lï'glisc du Deïr-abou-Makar . — Coupe longitudinale. — Restauration.
Sa construction ne saurait, certainement, être attribuée à l'ana-
chorète, Saint Macaire ayant vécu, on l'a vu plus haut, au commen-
cement de l'ère des Martyrs (295-390). Sa vocation religieuse avait
précédé sa conversion au christianisme ; et la congrégation fondée
par lui ne fut, selon toutes probabilités, qu'une agglomération de
cabanes, semblables à celles qu'on voyait alors, dans la banlieue de
la plupart des villes, groupées à l'entour d'une église, dont toutes
traces ont disparu.
A ce monastère primitif, cinq autres succédèrent, qui gisent
encore à l'entour du dëir actuel, à peine à cent pas Fun de l'autre;
et dont celui-ci occupe le centre. Selon la tradition, xMaxime et
Domèce, fils de Valentinien, s'y seraient retirés. Ces restaurations
successives nous transportent vers le milieu du v" siècle, sans qu'il
nous soit donné de suivre à la trace l'évolution accomplie; si bien,
L'ARCHITECTURE
171
qu'avec la dernière, nous retrouvons, d'un seul coup, l'architeclonic
de la coupole, mise en honneur par les architectes thébains au
service de Schenoûdi.
Celui de l'Abou Makar ne recopie point, cependant, textuellement
les modèles venus de Haute-Egypte. Si l'édifice conçu par lui
appartient au répertoire de la basilique triomphale, et se recouvre
de coupoles, ces coupoles se posent directement sur les sanctuaires
du haïkal, et nous retournons avec lui à l'ordonnance du plan pri-
mitif. Son église a trois sanctuaires inégaux; celui du centre, où le
siège de Macaire forme encore la cathedra de l'hémicycle est plus
Délails du l'ai-c Iriomphal et de la base de la coupole du sanctuaire de lY'glise de Saiut-Macairc
important que les autres ; et de ceux-ci, celui de gauche est le plus
spacieux. Le chœur s'étend au-devant, étroit, séparé du vaisseau
par une cloison légère. Moins heureuse est la répartition des nefs.
Le vaisseau, très irrégulier, en contient bien trois, mais confuses
et incertaines; rendues plus douteuses encore, par un décrochement
de la muraille. Trois piliers massifs, assez habilement répartis,
rétablissent, tant bien que mal, l'équilibre dans ce désordre ; et cette
disposition a pour effet de n'accuser qu'une seule nef. Le nialro-
nïkion, rejeté sur l'angle déterminé par le décrochement, semble
indépendant; le narthex fait face au sanctuaire du milieu, à l'avant
i72
I/AUCIHTKCTLKE
des pilastres, et saillit sur la façade. Sur ce plan, le hnïhal s'élève,
nimbé de trois coupoles; deux recouvrent les sanctuaires de gauclie
et du centre; seul, le sanctuaire de droite a une voûte en berceau,
où, vers l'extrémité, vient s'appuyer la lanterne d'un dôme plus
petit. Le système de ces voûtes est mixte, et dénote une nouvelle
recherche d'esthétique. Le berceau est encore elliptique ; les cou-
poles sont en ogive obtuse, appareillées par anneaux concentriques,
et établies sans cintrage; des arcs ogives angulaires ménagent le
raccord de leurs nappes courbes aux nappes planes des murs, et
l'arc triomphal, auquel elles s'ai)i)uient, se fait ogive aussi. Au
Détails de la base de la coupole du sauchuiiro de l'église^ de Saiid-Macaire.
narthex^ mêmes préférences accusées : une coupole le domine,
semblable à celles des sanctuaires; l'arc d'accès dans la nef est
ogive, et les deux piliers qui se dressent à l'avant sont reliés par
un arc pareil.
Rien, plus que cette dualité, ne saurait donner la preuve d'une
nouvelle aspiration du sentiment copte, vers la recherche d'une for-
mule expressive. A Athribis, l'influence byzantine avait pu, une
heure, l'opprimer. Elle lui avait montré, du moins, la voie vers un
idéal, en lui fournissant les éléments constitutifs d'une architecture
indépendante. Il n'avait qu'à les remanier et à se les approprier.
L'ARCHITECTURE 173
Son premier essai consiste à rejeter l'arc et la coupole plein cintre.
Trop peu familier avec la technique des formes architectoniques, la
connaissance des résistances à opposer aux poussées des voûtes le
constructeur, livré à lui-même, ne se hasarde d'abord que timi-
dement à tenter cette évolution. L'élancement, vers lequel il se sent
attiré, lui semble pouvoir compromettre la solidité de Tédifice. Il
LYglise de l'Amba-Bescliaï. — Plan.
n'ose donner à l'envolée de ses arcs tout l'essor qu'il désirerait.
Pourtant l'élément esthétique est trouvé par lui ; il ne s'agira plus
que de perfectionner sa mise en œuvre dans la suite, et cette per-
fection, les monuments suivants vont nous la montrer.
Un autre indice, qu'il est bon de noter auparavant, est, qu'en
même temps que l'architecture, le décor du monument, lui aussi,
174 T/ARCIIITECTURE
se modifie; les sculptures, encore imitées de Rome et de Byzance
disparaissent, pour laisseï- place à des thèmes alexandrins. Les
archivoltes s'entourent de moulures, qui, un siècle plus tard, passe-
ront eu bloc daus le répertoire arabe. Les peintures abstraites se
substituent détinitivement aux fresques du symbolisme triomphal
et s'étendent à toute la surface du chœur. Dans les tympans des
arcs, apparaissent bien encore quelques figures auréolées d'anges
et de saints : le palmier de la Jérusalem céleste, les scènes consa-
crées de la Glorification de la Messe. Mais, dans l'abside même,
prévaut le répertoire ornemental. Les nefs se tapissent de plantes
foliacées et ilorescentes ; des médaillons et des arcatures s'y décou-
pent, enfermant des petits tableaux qui n'ont plus rien de by/.antin.
De vastes compositions géométrales, réparties en panneaux, couvrent
les murailles. Une polygonie primaire s'assemble, s'enchevêtre;
des frettes et des méandres s'enroulent à la base des coupoles, ou
s'étendent en chevrons aux voussures des arceaux.
Un siècle plus tard, ses tendances ont pris corps à la laure de
Vnmha Beschm, — qu'il ne faut pas confondre avec le Ikschaï thé-
bain, — et l'évolution est accomplie. Nous n'avons aucun docu-
ment sur ce Jkschaï, — Isaïe, — tout ce que nous dit la légende,
est que le moine fut conduit dans ce coin de désert parles anges, et
que l'église qu'il y consacra reçut le nom à'Efjlise du Pas de
i'Anf/e, en souvenir de cet événement.
Quel qu'ait été le consécrateur, l'édifice est remarquable. Au
devant des trois sanctuaires, précédés d'un vaste chœur, le vaisseau
a une ampleur considérable, et une modénature qu'il n'avait pas
eues jusqu'alors. Refendu en trois nefs, il a, à peu près l'aspect qui
sera celui du vaisseau des églises occidentales, dans la suite. Son
narihex est rejeté aux bas-côtés. Enfin, à l'entour de son ha'ikal^
des chapelles adjacentes s'assemblent ; l'une, celle de droite, con-
sacrée à la Vierge ; l'autre, celle de gauche, à saint Jean, et cette
adjonction donne au plan la forme de la croix.
C'est qu'aussi, l'architecte a fait des progrès; il s'est rompu à
l'emploi de la voûte, connaît les lois de son équilibre, et a appris
que l'arc acquiert une solidité plus grande en devenant plus aigu.
Aussi, l'élancement est le caractère dominant de son œuvre. Sur
le sanctuaire central et celui de droite, le sommet des dômes se
L'ARCIIITECTUIIE
175
L'ARClIlTECTUnE
1 Ib
surélève et la courbe qui engendre ceux-ci déjà commence à s'y
briser. Au petit sanctuaire de gauche, l'agencement des voûtes
rappelle encore VAbou Makir, mais pour prendre des proportions
nouveiicc. x^y^ 111.iLi.c5v
uvelles. Le faîtage se répartit en trois divisions : deux berceaux
Lo chœur do lodisc de rAmba-fk'scliaï.
ogives précèdent une petite coupole, et la montée de ces trois arcs
égale les deux tiers de la largeur. Cette donnée demeure celle de
tout le reste de la basilique. Le chœur se recouvre, à son tour,
d'un vaste berceau ogive ; d'autres berceaux semblables s'étendent
L'ARCHITECTURE
m
sur les nefs, portes par des arcades ogives, pendant qu'au narthex
un quatrième berceau pareil court, parallèlement à celui du liaïkal.
Les piliers font corps avec la voûte, qui semble prendre au sol
racine. A peine un léger ressaut marque la naissance de l'arc. Sa
montée, assez douce, nuit peut-être à son envolée; mais cette
nuance d'esthétique se trouvait d'accord avec le sentiment oriental.
L'aspiration copte était, avant tout, méditative et extatique ; elle
n'avait ni le vertige troublant, ni l'inquiétude poignante du
mysticisme occidental. Ce qu'il fallait au moine visionnaire, abîmé
dans les contemplations, c'était un élan calme vers l'infmi, un élan
qui laissât place au rêve, qui planât sur une vaste étendue, où cette
rêverie put à son aise se jouer. L'ogive aiguë de nos cathédrales
lui eût été incompréhensible et pénible; elle naquit vers l'An Mil,
d'une sensation d'épouvante, et cette sensation, le Copte ne la
connut jamais.
L'on serait en droit de s'attendre à trouver unie à cette archi-
tecture déjà savante une riche parure décorative. Il n'en est rien
L'enccinle du Deïr-es-Souriani.
cependant. Bâtie toute entière en briques crues, l'église de l'Amba
Beschaï possède quelques vieilles peintures à peine. Les murs sont
nus, recouverts d'un enduit grossier. L'éclairage, distribué par les
fenêtres du tambour de la coupole, quelques petites baies, ouvertes
tout au haut des murs du chœur, et quelques étroites lucarnes,
dont sont forées les voûtes du vaisseau est rare ; nefs et sanctuaires
sont baignés de clair obscur.
Au ï)ëir-es-Soiirïani et au Dëlr Baramous^ Tarchitectonie élaborée
au Deir-Amba-Desdicd suit le cours de son développement et s'épure.
Dëir-es-Souriani^ — le couvent des Syriens, — doit son nom à des
moines venus de Syrie, qui l'habitèrent vers l'an 600. A cette épo-
que, un grand courant de migration attirait le monde religieux vers
178 L'ARCHITECTURE
les laurcs fameuses, fondées par les cénobites. Du Liban, de l'Athos,
deConstantinople,
les pèlerins se di-
rigeaient vers la
Mer Rouge, visi-
taient les couvents
de Saint-Antoine
et de Saint-Paul ;
traversaient le
Delta , redescen-
daient vers Scété
et Nitrie, ga-
gnaient la lisière
du Fayoûm où s'é-
levaient alors les
monastères fa-
meux de Kalmoûn
et de Naqloûn, dé-
truits de fond en
comble depuis des
siècles, et parcou-
raient la vallée du
Nil, jusqu'à As-
souan. Au gré de
leurs préférences,
les uns se fixaient
en Basse -Egypte,
d'autres dans la
Thébaïde. Ceux
qui, à rOuady
Natron, s'établi-
rent au couvent
qui porta depuis
leur nom, nous
ont laissé trace de
leur passage;
L'église du Beir-es-Souriani. — Plan.
mais le fondateur copte est inconnu.
L'ARCHITECTURE
179
180
I/ARCIIITECTURE
Peu importe son nom; le monastère bâti par lui dut s'élever
vers la môme date que celui de l'Amba Beschaï (fin du vi" siècle).
Tout en lui est une réplique parfaite de l'ordonnance de celui-ci.
LV'glise du Deir-es-Souriani. — Le chœur.
Il en a le vaste chœur, et le vaisseau à trois nefs ogives ; seuls, les
détails sont différents.
Au /lai/Ml, les sanctuaires latéraux sont rigoureusement symé-
triques ; dans le vaisseau, le narthex n'est plus rejeté sur les bas-
];arciiitecture
181
côtes, mais indépendant, au bas des nefs. Pareillement, l'économie
des voûtes a subi quelques moditications ; l'abside centrale est bien,
L"église du Deïr-es-Souriani. — Le sanctuaire principal et sou ciborium
de même ({\x\\x Dëir-Amba-Deschdi, recouverte d'un dôme ogive; les
sanctuaires secondaires le sont pareillement de berceaux, surmontés
182
j;aiic[iitectuiie
de petites coupoles; mais, sur le cliœur, un second dôme s'étend,
appuyé à la conque de deux absides latérales, à celle du haïkal et
à l'arc triomphal, tandis que les subdivisions de la nef centrale
L'église du Deïr-es-Souriani. — Le presbyterium.
donnent à son berceau en anse de panier Taspect d'un berceau
nervé. Seules, les arcatures des niches secondaires et des portes
sont \agues et indécises, variant du cintre brisé à l'ellipse. Mais,
malgré tout, l'ensemble décèle la môme recherche d'élancement,
L'ARCHITECTURE
183
le même idéal que TAmba Beschaï. Le dôme du sanctuaire prend
un élancement inconnu jusque là; la montée des voûtes du ber-
ceau est celle de l'ogive, bien que la courbe soit, au sommet, à peu
près elliptique ; et les arcades où elle s'appuie, appartiennent au
système de l'arc brisé aigu. Comme à l'église de TAmba Beschaï
aussi, ce berceau prend directement au sol racine par ses dcuK
grandes nervures et ses arcatures, malgré la présence de colonnes
isolées ou engagées, servent de supports.
Le revêtement du sanctuaire central est, cette fois, au diapason
de cette architecture ; et fait de l'église des Syriens la plus somp-
tueuse de l'Egypte chrétienne. La niche de l'absidiole enclavant la
cathedra est flanquée de colonnettcs gauffrées, dont les chapiteaux
bulbueux foliacés, rappelant la tête hathorique, soutiennent une
archivolte, où des rinceaux
courants, échappés d'un vase,
alternent au prolongement
du gauffrage. Un motif cen-
tral forme clef, tandis que
sur deux colonnettes, accou-
plées aux premières, mais
beaucoup plus grêles, une
seconde archivolte se pose,
bordant d'un bourrelet che-
vronné le rebord de l'arceau.
Le tout s'entoure d'un pan-
neau rectangulaire, tapissé
de rinceaux florescents ré-
vulsés ; chaque autre absi-
diole est pourvue d'un cadre
semblable. Au pourtour des
murs, se déroule une large
frise, faite d'une litre cou-
rante d'arabesques lancéolées et de petits panneaux symboliques
ou géométraux. C'est tantôt une haute tige, portant une fleur de
lotus, accostée de deux branches aux orbes géminés, terminés par
une feuille tréflée, se découpant sur une vigne, où se profilent la
croix et le poisson ; tantôt l'arbre paradisiaque, entouré de fleurons
La chapelle d'Amba Merota au Deïr-es-Souriani. — Plan.
18^
L'ARCHITECTURE
cru ci formes; tanlôt une réplique des arabesques de la litre; tantôt
un assemblage polygonal. L'autel est abrité sous un àhorium, dont
a clia[i('llo d'Aniha Merola au IJcif-cs-Soiiriiini. — Cou|)i' loii.yiluiliiialc. — KcsUuiration.
les montants, finement ouvrés, se couvrent d'inscriptions et de
sculptures; sur les jambages de la porte, croit une ai'abesquc
pyramidale. x\ux conques absidiales secondaires s'étalent des
fresques relevant du répertoire du
symbolisme triomplial. A droite,
côté du Levant, selon la tradition
égyptienne, quelle que soit l'orien-
tation vraie, /a Naûrilé^ rAdoralion
des lier (j ers et des iMat/es ; à gauclie,
côté du Couclianl, /a DortJiilion de
la Vierge et l'Assomption. Au tiar-
tliex, d'autres fresques appartiennent
à ce même répertoire symbolique.
Elles annoncent le seuil de la de-
meure divine, le mystère dont le
fidèle va se rapprocber. Le sanctuaire se trouve isolé, fermé par
des portes, dont les vantaux, incrustés d'ivoire, ont pour l'iiistoire
de Fart une valeur inestimable. Des motifs polygonaux s'y assem-
blent; et ces motifs, datés des premières années du vu" siècle, sont
déjà ceux que, deux cents ans plus tard, Fart arabe s'appropriera.
Le kasr du
Deir-e.i-Souriani.
Plan.
L'ARCHITECTURE 185
Un aussi parfait ensemble est le meilleur spécimen qu'on puisse
trouver de l'architecture copte, suffisamment affranchie de l'ensei-
gnement de Byzance. Pour arriver à ce degré de perfection, deux
siècles de tâtonnement lui avaient suffi. A la mort de Schenoûdi, le
répertoire hellénique, tout puissant, lui impose encore ses for-
Le kasf du Deîr-es-Souriani.
mules; mais bientôt le concile de Chalcédoine s'assemble, l'Egypte
reprend son indépendance, et l'art s'engage librement dans la voie
de ses aspirations, à la poursuite d'une forme capable de traduire le
monophysitisme triomphant. Cette forme, l'église du déir Baramous
nous en fournit le parfait modèle. L'ensemble est moins complet
qu'au deïr-es-Soiiriani, mais, au point de vue architectonique, le
monument est caractéristique, et marque la dernière étape de
l'évolution accomplie, par le constructeur.
Son fondateur, Baramous — l'Humble, — est peu connu; il était
,86 L'ARCHITECTURE
venu se fixer au désert de Nitrie vers l'an 600 ; certains auteurs
Font dit originaire de Gonstantinople, et ont môme affirmé que son
L'église du Deïr-Baramous. — Plan.
nom était ignoré, Baramous, selon eux, signifie simplement le Grec,
— Pa Ramous ; le Roumï. — En tous les cas, le plan diffère peu de
celui des églises voisines. Les sanctuaires du haikal sont identiques
i;arciiitecture
187
^a^ Ç;
188 L'ARCHITECTURE
à ceux de Soiiriani. Le chœur, que ne recoupe aucune division, a
une unité absolue ; et le vaisseau se trouve entièrement séparé du
narthex, rejeté à son extrémité. Pour la première fois, trois dômes
couronnent le sanctuaire, et la voûte ogive de la nef centrale se
nerve d'arcs doubleaux. Sans doute, cette voûte procède directe-
ment de celle des églises précédentes. Comme elles, elle prend
naissance sur des arcatures, portées par des pilliers, où des colon-
nettes accouplées viennent s'engager. Mais, ces colonnettes, dépour-
vues de bases et de chapiteaux, ne rompent point la continuité des
plans; elles ne nuisent point à l'envolée de la courbe. Et l'arc
doubleau, profilé pour la première fois dans l'architectonie
orientale, prête à la basilique comme un air de parenté avec nos
premiers monuments nervés.
On ne saurait trop insister sur cette particularité, restée jusqu'ici
ignorée. Par une coïncidence singulière, à l'heure même où, dans
la Perse de Khosroës II, qui venait de conquérir l'Egypte, la science
des éléments de construction aboutissait à l'emploi raisonné des
voûtes du Tag-Eivan, où le berceau nervé et la coupole équilibraient
leurs poussées respectives, le Copte arrivait à la même formule,
moins savante peut-être, mais qui se fut élaborée avec le temps,
si l'invasion musulmane ne l'eût arrêtée en plein essor. Ce fait, si
peu connu, éclaire d'un jour nouveau les origines de l'art arabe, à
sa seconde période. L'architecte de Sultan Hassan, en recouvrant de
voûtes ogives les lïwans de sa mosquée, ne faisait que retourner
à une forme copte, et la stalactite de son dôme n'était que la des-
cendante, en droite ligne, des niches ménageant, dans les sanc-
tuaires alexandrins, la transition de la coupole au carré du plan.
Les taures égyptiennes étant restées inconnues aux historiens d art,
ceux-ci ont cherché en l^erse l'origine de l'un et l'autre. Mais,
pas n'était besoin au Copte, qui toujours fut le constructeur attitré
des Arabes, de demander à l'étranger des modèles ; ses anciennes
chapelles les lui fournissaient.
Pour satisfaire aux prescriptions dogmatiques, certaines disposi-
tions particulières venaient modifier l'aspect général de l'église.
Sur la gauche de la nef centrale, devait s'élever l'ambon. Au chœur,
un écran, jeté à l'avant du mur antérieur, ou plaqué contre lui,
servait de pupitre. C'était « la Table de la Loi », sur laquelle
L'ARCHITECTURE
avait lieu la lecture des Livres Saints. En outre, les sanctuaires
étaient en partie masqués aux regards de la foule par des boiseries
LY'glisc du Deïr-Baramous. — Le narthex.
où s'appuyaient les tableaux de l'iconostase ; des grillages ouvrés
délimitaient le narthex; et, indépendamment de la piscine de celui-
190
L'ARCtIITECTURE
Cl
.., réservée au baptême ou aux purifications, un autre bassin,
plus petit, se trouvait enclos dans Vandron ou le matroni/cion, A
l'abside enfin, l'autel reposait toujours sur une plate-forme, —
^,olea — surélevée de quelques marches. La cathedra du patriarche
Le kasr et la poterne du Deïr-Baramous .
ou de l'évêque se dressait au milieu du presbi/terium, entourée de
l'hémicycle de la subsellia, où prenait place le clergé.
Perdus en plein désert, les monastères du Natron se trouvaient,
plus que ceux de la Thébaïde, exposés aux attaques des Nomades.
Il leur fallait être assez grands, pour enfermer dans leur enceinte
L'ARCHITECTURE l-jl
les habitations des moines et les dépendances du couvent. Chacun
d'eux est entouré de hautes murailles, avec ligne de remparts con-
tinus, où s'adossent ordinairement les cellules des moines. Un
jardin, planté de quelques palmiers, est pourvu d'un puits profond,
fournissant l'eau nécessaire à la culture des légumes et des fruits.
Dans chacune de ces enceintes, se dresse la haute tour d'un kasr à
pont-levis, de tous points semblable à celui de Mokarrak, mais plus
formidable. Tous sont contemporains de la fondation de l'église;
le plus remarquable est celui du Dëir-es-Souriani. Plus exposé que
les autres, en raison des trésors qu'il avait la réputation d'avoir
en dépôt, l'art militaire du temps s'était appliqué à le rendre
imprenable. Au haut de sa tour, des hourds s'avancent en surplomb
sur le vide, mettant à son faîtage un aspect d'ancien donjon. Celui
du Deir-Baramous est relié par sa passerelle à un second château
fort, attenant à la ligne de remparts.
V. — Babylone d'Egypte.
A ces spécimens authentiques de l'architecture copte des pre-
miers siècles, faut-il joindre ceux que nous fournit le groupe des
églises bâties dans l'enceinte de Babylone d'Egypte? La question est
embarrassante. A n'en pas douter, les sanctuaires de Sitta Mariam,
d'Abou-Serghah, du Mohallakah et de l'Abou-Sifaine ne le cèdent
en rien, pour l'antiquité, à ceux des monastères de Thébaïde et de
Nitrie; mais, des reconstructions totales ou partielles en ont altéré
profondément le type initial. Pourtant, tout dans leur ordonnance,
est conforme encore aux règles de l'art monastique ; nombre de
matériaux employés à leur édification appartenaient à la construc-
tion primitive. D'autre part, d'incomparables boiseries des xi^,
xii" siècles y ont été, jusqu'à nos jours, conservées avec un soin
jaloux. Et, cette restriction une fois posée, qu'ils ont été rebâtis,
ou tout au moins restaurés, force est bien de leur faire droit de
cité dans l'histoire de l'art.
Babylone d'Egypte avait été la forteresse jetée par les Perses en
vue de Memphis, sur la rive droite du Nil, afin d'en surveiller les
approches et de commander la vieille capitale égyptienne, mieux
192 L'ARCHITECTURE
encore que de leur campement du Mur-Blanc. Le souvenir de celte
origine se retrouve dans le nom de Ka.sr-ech-chdma — le Château
de la flamme, — que lui donnent les auteurs arabes. Sans doute, à
Tépoque perse, des pyrées se dressaient dans son enceinte, dédiés
au culte de Ahouramazda. L'hypothèse est d'autant plus probable,
que nombre de lampes mazdaïques ont été trouvées, tout derniè-
L'cnceintc de Babylono d'Egyplo. — Plan.
rement, dans ses décombres, alors qu'aucun autre peuple n'a laissé
trace de son passage dans cette enceinte. Les Romains, à leur
arrivée, n'avaient eu rien de plus pressé que de réparer les mu-
railles déjà croulantes, et de mettre la place en état de défense,
selon les règles de leur stratégie, la flanquant de bastions et de
tours avancées, si bien que, pendant tout le cours de la domination
byzantine, elle resta la citadelle par excellence de l'Egypte; et,
qu'à l'invasion musulmane, ce fut elle encore qu'Amrou eut à ré-
duire, pour être maître du pays.
Cette forteresse célèbre a pour plan un pentagone irrégulier,
sorte de quadrilatère, dont un angle serait à pan coupé, en raison
de la configuration du terrain avoisinant les bords du fleuve. L'en-
trée principale était à l'ouest, entre deux tours en partie démante-
L'ARCHITECTURE
193
1
1
)
1
1
1
rrr
I
II
■HÉP'
lées aujourd'hui. Les murs sud-est et sud-ouest étaient flanqués
chacun de quatre bastions ; celui du nord-est de deux autres. Plu-
sieurs deïrs s'étaient, de fort bonne heure, groupés là, dont
quelques-uns prétendaient au privilège d'avoir abrité la Sainte
Famille pendant la Fuite en Egypte. Alors comme aujourd'hui,
le plus connu pour tel, était le monastère de Saint-Serge, le deïr
Abou-Sergah.
Selon les auteurs arabes, ce couvent disparut lors de la démolition
de Babylone d'Egypte, que la vie de Severus d'Achemouneïn place
sous le patriarchat d'Amba Adannès,
lequel vivait au commencement du
ix° siècle. La reconstruction, d'ail-
leurs, suivit de près : le même auteur
l'attribue à Amba Marc le Jeune,
successeur direct d'Amba Adannès.
Parlant en particulier de la basili-
que, Severus s'exprime en ces ter-
mes : « L'église, dédiée à saint
Georges, était tombée en ruines.
Elle fut restaurée par El-Muallim
Schirour-el-Djoullal, sous le khalifat de Mostanser-b-Illah. » D'autre
part, l'historien arabe Abou-Hassan-ibn-el-Amah parle d'autres
restaurations faites en 1180 par Scheikh Saïd-abou-el-Fakr, frère
de En-Neghib-abou-el-Barakah, à la suite de l'incendie qui, en 1162,
dévora Babylone, lors du siège soutenu contre les Croisés par
Saleh-ed-Dyn-ibn-Ayyoub.
De l'église ancienne de Saint-Serge, une crypte cependant sub-
siste, dont les voûtes sont, à la retombée, portées sur des colon-
nettes, partie indépendantes, partie engagées. C'est, en réduction,
une petite chapelle complète, partagée en trois nefs. Elle a ses trois
autels, abrités sous trois absides, où la tradition prétend que la
Vierge, l'Enfant et saint Joseph se seraient reposés, à leur arrivée
en Egypte. La piscine qui lui fournit l'eau nécessaire aux besoins
du rite se creuse vers l'angle nord, à côté des fonts baptismaux.
Un escalier à double rampe, semblable à celui du martyrium, la
met en communication avec le chœur de l'église. Celle-ci a pour
plan le parallélogramme rectangle, recoupé transversalement par
La crypte de l'église du Deïr-Abou-Sergah.
IDl L'AUCHIÏECTUUE
les trois divisions ordinaires, haikal, vaisseau et narthex. La porte
principale, aujourd'hui murée, ouvrait sur l'axe de la travée
médiale. Son seuil franchi, la partie du parvis à laquelle on accé-
dait renfermait la piscine des ablutions. Une barrière sépare ce
parvis du corps
même de la basi-
lique. La nef cen-
trale est, à son
tour, refendue en
deux et enferme
Fambon. Au hai-
kal, qu'une nou-
velle barrière déli-
mite, le sanctuaire
principal s'ouvre
sousTabside; flan-
qué, à droite et à
gauche, de sanc-
tuaires plus petits;
le premier, rectan-
gulaire avec niche
semi-circulaire; le
second, à peu près
carré. Dans le
chœur, le pupitre
de Tévangile fait
face au sanctuaire
principal.
Rien n'annonce
du dehors Téglise.
Ses murs, de bri-
ques crues sont nus, ou tout au plus recouverts d'un enduit. Des
masures sj adossent de toutes parts, masquant jusqu'à la façade.
A l'intérieur, Feffet artistique est plutôt donné par les panneaux
des boiseries inscrustées d'ivoire, servant de clôture au haikal,
au chœur et au narthex, que par l'architectonie et la recherche
des proportions. Sur les sanctuaires, trois coupoles plein cintre se
LV'glise du Deïr-Abou-Serfjak. — Plan.
ri. m.
Église du couvent de Saint Serge.
Partie centrale du haikal.
L'ARCHITECTURE
l!»j
posent; mais le reste du vaisseau n'est couvert que d'une char-
pente, formée de poutrelles et d'un faîtage à double pente, s'ap-
puyant sur une architrave continue, normale à l'axe de la nef.
Dans cet entrecroisement de troncs de tamaris mal équarris, en
vain chercherait-on une aspiration, une préoccupation esthétique;
il ne répond qu'à des besoins de construction, dont le souci est trop
évident. Seules, les colonettes de marbre blanc qui soutiennent le
tout, enlevées à quelque temple romain, ont conservé quelque
chose de la facture classique, avec leurs bases décorées de tores et
leurs chapiteaux corinthiens ou composites. Sur leurs fûts, des
figures d'apôtres, grandeur nature, apparaissent, nimbées d'or et
surmontées de la croix. Sans doute cet aspect était autre jadis,
alors que sur le bois des charpentes couraient des arabesques
multicolores, dont, de loin en loin, on aperçoit encore quelques
vestiges; que les murs, peints à fresques ou plaqués de mosaïques
ne montraient pas à nu la pauvreté de leur structure ; que les
boiseries, serties d'ivoire, dérobaient de toutes parts la vue du
haikal et que des tentures se drapaient à chaque seuil. L'aspiration
copte, assoiffée d'ostentation et d'extériorité s'exaltait dans un tel
décor; car, si l'anachorète fuyait le luxe mondain, considéré par
lui comme l'œuvre de Satan, plus nombreux étaient ceux, pour qui
l'étalage de ce luxe, présenté en offrande au Très Haut, constituait
le critérium de la foi orthodoxe. Et d'ailleurs, les anachorètes,
partagés entre leur mysticisme et leurs instincts innés, se sont,
à ce point de vue, souvent contredits. Schenoûdi n'est-il pas
satisfait de voir son maître maçon placer un diadème d'or à l'autel
de sa basilique? Il serait aisé de citer maints autres exemples
semblables ; celui-là seul suffît, étant donné que Schenoûdi per-
sonnifia le christianisme égyptien. C'était à la richesse du cadre
que, dès la première heure, la foi alexandrine avait demandé la
béatitude de l'extase ; et pour qui connaît bien le Copte, il est aisé
de comprendre que cette extase fut d'autant plus grande, que le
cadre fut plus fastueux.
La trace de cette splendeur morte est pourtant, par place, évi-
dente. A l'abside, une peinture effritée montre le Christ-Bénissant,
les mains étendues, le front nimbé, ainsi qu'il est représenté sou-
vent dans les catacombes romaines; quelques-unes des boiseries
196 L'ARCHITECTURE
ont survécu au désastre, et quelques lambeaux d'étoffes fanées
pendent çà et là. Rien, plus que ce contraste absolu, entre ce luxe
évanoui et la vulgarité du châssis auquel il s'adaptait ne saurait
mieux prouver, qu'avant tout, l'art copte fut un art somptuaire;
ses movens purent le trahir, son intention n'en demeure pas moins
un fait acquis. Cette tendance, on l'a vue se manifeste à l'église de
Shenoûdi, à celle de l'Amba Beschaï; au délr Ahou-Makar et au
sanctuaire Es-Souriani. Mais, là, du moins, forcée de s'allier à des
données architectoniques, le revêtement tombé, l'œuvre tout en-
tière subsiste ; et cela nous rend présente la pensée de l'anachorète
et sa mystérieuse foi. A Babylone, les matériaux de constructions
abondaient; point n'était besoin à l'architecte de se mettre en
peine, pour jeter une couverture sur la nef de son église. Le bois,
quelque rare qu'il fût, était plus à portée que dans les coins perdus
du désert, où s'élevaient les laures des couvents. Aussi, sans
chercher plus, il s'approprie et le support rigide, semblable, aux
proportions près, à celui de l'antiquité et l'architrave courante.
Rien ne s'oppose même à ce que nous supposions que les églises
ainsi bâties aient eu, à l'origine un plafond. Les solives, jetées de
l'une à l'autre poutre, déterminaient autant d'entrevous, que le
premier lattis venu remplissait suffisamment, pour qu'il pût, à son
aise, en décorer le champ, au gré de ses prédilections, et retourner
ainsi à son idéal ancien.
Ces procédés de construction étaient d'autant plus importants à
dégager, que les premiers monuments de l'Islam furent conçus sur
des plans identiques, et eurent des Coptes pour architectes; et que
ces Coptes ne se firent point faute de transposer dans la mosquée les
thèmes qui leur étaient familiers. Si la mosquée d'Amrou, plantée
à quelques centaines de mètres, à peine, de ces deïrs, alors fameux,
de Babylone, a ses nefs couvertes d'une véritable charpente d'ar-
cades, appuyées à des colonnes romaines ; si la mosquée de Tou-
loûn, avec ses murs décrépits et les lambris vermoulus de ses pla-
fonds écroulés n'est qu'un majestueux squelette, cela tient à ce que
Tune et l'autre furent érigées par des Coptes, qui ne changèrent
rien à leurs procédés habituels. Peu leur importait la forme réelle
des choses; ils vivaient d'imagination et de contemplations loin-
taines. Pour eux, la grandeur du christianisme ou de l'Islam
L'ARCHITECTURE 197
s'affirmait par la fulgurance du métal bardant l'un ou l'autre sanc-
tuaire ; par le ruissellement des lumières, tombant sur la poly-
chromie des marbres; par l'irradiation des gammes de couleurs,
entrevues dans les profondeurs des arceaux. Pour cette raison, on
pourrait même admettre que la charpente eut sur le plafond la
préférence. Les perspectives exagéraient encore l'incertitude des
formes et des teintes ; et de tous les moyens à la disposition des
artistes d'alors, les jeux du clair obscur, répartis dans l'enchevê-
trement des arbalétriers et des fermes étaient particulièrement
propices aux complexités méditatives, qui faisaient le fond intime
du sentiment religieux.
C'est pour ces raisons, toutes d'instinct, que nous trouvons en
eux les précurseurs des polygonistes. L'on verra tout à l'heure, par
l'étude de sculpture, que les éléments de la polygonie furent mis,
dès les premiers siècles de l'ère des martyrs, à contribution par
les Alexandrins. Pourquoi cette recherche de la ligne abstraite?
Afin d'échapper au matérialisme des formules helléniques, trans-
plantées dans le répertoire de Byzancc. Les premiers essais furent
assurément maladroits; mais, du moins, l'école qu'ils repré-
sentaient répudiait l'imitation, pour se faire l'interprète de cette
rêverie contemplative, de cette délectation morose, qui, de tous
temps, avait été cultivée par l'Égyptien. Aussi, les boiseries coptes
des x% xf siècles ne le cèdent en rien aux boiseries de Touloûn,
qui leur furent contemporaines. Au contraire, elles les surpassent,
et, à aucune époque de l'art arabe, elles n'eurent leur équivalent.
Dans les mosquées, l'artiste était Copte, les auteurs arabes, eux-
mêmes, nous en ont laissé le formel témoignage. Si donc, l'œuvre
est plus parfaite, c'est que la pensée traduite est plus en rapport
avec les procédés mis en œuvre pour l'exprimer.
Au Mohallakah — l'Église Suspendue — ce style s'affirme dans
sa plénitude. Moins que l'Abou-Sergah, il n'a eu à souffrir de
remaniements successifs. De toutes les églises de Babylone, c'est
elle qui a le plus gardé le type de la basilique. En plan, quelques
particularités sont à noter. Une cour plantée précède la porte prin-
cipale ; et celle-ci, contrairement à la coutume, s'abrite sous un
portique, moderne il est vrai, et qui a pris la place du narthex pri-
mitif, détruit par l'incendie de Babylone. Au-delà de son seuil, les
198
L'ARCHITECTURE
nefs du vaisseau s'ouvrent directement jusqu'au haïkal, et, à son
tour, celui-ci s'étend derrière elles, sans qu'aucun emplacement soit
réservé au chœur, qui le précède habituellement. Une plate-forme
LY'glise du Molmllakah. — Plan.
• — solea — surélevée d'une marche, et large d'un mètre, en marque,
tout au plus, la place. Enfin, les trois sanctuaires de ce haïkal sont,
l'un carré; les deux autres rectangulaires, fermés au fond par une
absidiole de peu de profondeur. Par une singulière anomalie, le
L'ARCHITECTURE ,99
sanctuaire central n'a pas sur les deux autres la prépondérance
accoutumée. Le plus vaste des trois est celui de gauche ; d'où il
s'en suit, que la nef nord est la plus large des trois. Tout n'est
d'ailleurs qu'irrégularités dans ce plan. L'abside de gauche est
percée de trois absidioles, formant comme un sanctuaire dans un
sanctuaire ; et par suite de la disposition adoptée, une quatrième
nef, étroite et inégale, se trouve plaquée au vaisseau. D'autre
part, la disparition du narlhex a rejeté la piscine dans le bas-côté
droit; et celle du chœur, le pupitre près des autels.
Si exceptionnelle que soit cette ordonnance, plus caractéris-
tique encore est l'architecture à laquelle elle préside. Les sanc-
tuaires n'ont pas de coupoles, et sur l'église, toute entière, règne
une charpente en trois berceaux. Les colonnes qui la portent sont
de marbre blanc, disposées en nombre inégal sur trois rangées,
l'une de sept, côté sud; l'autre de trois, côté nord; la troisième de
huit, aile latérale. Sur les chapiteaux de cette dernière court une
architrave de bois, soutenant un mur, qu'allège des arceaux obtus,
surmontés de petites fenêtres carrées ; les deux autres colonnades
reçoivent directement la retombée d'arceaux semblables, dont la
brisure varie en raison de l'écartement des supports. N'était la
différence entre l'étendue de ces nefs et celle des nefs de la mos-
quée d'Amrou, la similitude des deux monuments serait absolue.
Même système d'arcs; mêmes fûts de colonnes ; mômes chapiteaux.
Toute la dissemblance entre les deux vaisseaux découle de la
non-identité de leur couverture. Mais, si le Mohallakah est ainsi
couronné d'un berceau en charpente, tandis que la mosquée
d'Amrou l'est d'un plafond, cela tient évidemment au besoin
d'exprimer le sentiment de mysticisme, que dépouille la religion
Mahomet. L'ambon, situé dans la nef centrale, est un pur spé-
cimen d'art copte, tant par les sculptures dont il est orné, que par
sa singulière structure. C'est une tribune de marbre blanc, portée
par quinze colonnettes élancées, à bases et à chapiteaux bulbeux.
Le goût des lignes tourmentées se lit dans l'ondulation des
parois, pareille à celle que donnerait le profil d'une stalactite. Deux
sculptures symboliques garnissent le tympan du palier. La croix,
posée sur des gradins formant escalier, semblable a celle déjà citée,
et le portail, figurant la basilique du paradis.
200
L'ARCHITECTURE
PI. IV.
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Église du lïlohallakah.
Boiserie incrustée d'ivoire, centre du narthex.
L'ARCHITECTURE 201
Le revêtement de cette église, plus que celui de l'Abou Sergah,
fut autrefois riche et grandiose ; et plus encore est fait pour donner
cette sensation de rêverie extatique, pour cette raison que Tarchi-
tectonie, plus accentuée, est capable de concourir l'impression. Le
jour est rare et la lumière diffuse. Tout le vaisseau est comme
baigné de clair obscur. Sous le berceau de cintres, les poutrelles
s'entrecroisent en inextricables enchevêtrements, d'autant plus diffi-
ciles à suivre, que chacune d'elles coupe la perspective. Nul doute
qu'autrefois toute cette charpente n'ait été peinte d'arabesques
polychromes à fond d'or. Sur les colonnes se détachent des figures
auréolées d'apôtres. De profondes rainures cruciformes annoncent
que des croix de métal s'y adaptaient. Et, fermant le haikal,
d'incomparables boiseries régnent sur tout le pourtour du chœur.
Quelques-uns de ces chefs-d'œuvre de la polygonie du xi"" siècle
sont dans un état parfait de conservation, en sorte que, par ces
spécimens, nous pouvons juger de l'ensemble. L'un de ces pan-
neaux est de cèdre, assemblé à joints vifs. Une composition de
décagones en occupe tout le champ, posée sur réseau losange.
L'entrelacs profilé ainsi décrit une grande rose, à dix mailles
hexagones, pivotant autour d'un centre étoile. Centre et mailles
sont incrustés d'incomparables ivoires, fouillés d'arabesques flo-
rescentes ou foliacées, mais conventionnelles et rythmiques. Tantôt
l'ivoire est entièrement blanc, tantôt comme damasquiné d'ivoires
teints en rouge ou en noir. Dans les polygones de remplissage,
déterminés par l'eutrecroisement de l'entrelacs, d'autres ivoires
rouges ou noirs s'enchâssent, rechampis de quelques rehauts
d'ivoires blancs. Un large listel enserre le tout, et dans la bordure
passe un enchaînement de décagones semblables. Un guichet s'ouvre
de chaque côté de la porte, abrité sous un arc outrepassé, semé
d'arabesques gironnées. Sur son plein, une large croix fleurie
s'étale, brodée d'une bande d'inscription. Au haut de la boiserie
enfin, une frise règne, cloisonnée de plaques d'ivoire ou de bois
d'ébène ajouré.
Un autre panneau, moins compliqué en tant que polygonie, mais
d'un effet plus puissant, est tout entier donné par un semis de croix,
dessinées par une baguette d'ivoire noir, liserée de blanc, tandis
que sur le fond ainsi établi, une autre croix, exactement pareille,
14
202
LARCIIITECTURE
rayonne, entourée de deux moulures de bois massif. Sur la tonalité
sombre du panneau, cette croix se détaclie avec une intensité
extraordinaire. Et si l'on restitue, en pensée, les fêtes de jadis, le
scintillement des lumières tombé des lampes sur ces ivoires, leurs
contours, indéfiniment répétés, entrevus dans la fumée de l'encens,
alors que rotTice était célébré, derrière le rideau de soie brochée,
qui en dérobait en partie la vue, l'on comprend l'impression fati-
dique causée par cette appa-
rition au fidèle, et l'exaltation
qui, tout à coup, s'emparait
de lui.
Est-il besoin, après cet
exemple complet, de citer
encore l'église du dëir Abou-
Sifaine — Saint Mercurius —
rebâtie au x' siècle, par le
patriarche Ephraïm, sous le
khalifat d'Aziz-b-Illah, fils
de Mœzz-el-Dyn-Illah? Sa
fondation remontait au
i" siècle de l'ère alexan-
drine, et une restauration
partielle avait eu lieu sous
le patriarche Théodorus, vers
730. Ce qui confirme ces
dates, que nous donnent les
historiens arabes, est que la
principale église du dëir est
placée sous le vocable de l'un des premiers martyrs de la persé-
cution, Saint Mercurios; — Mercurius — qui, selon les Coptes,
aurait lancé le javelot qui tua Julien l'Apostat.
Quoi qu'il en soit, la construction actuelle s'élève sur plan
rectangulaire. L'abside centrale du haïkal^ enferme le trône du
patriarche; un cïborïum à. coupole de marbre blanc s'y dresse; à
gauche est la chapelle de la Vierge; à droite, celle de saint Mer-
curius. La nef occupe toute la largeur de la chapelle. Le bas côté
sud, avec les fonts baptismaux, est comme rejeté en dehors de
L'(^glisc du Deïi'-Abou-Sifaiiif. — Plan.
L'ARCHITECTURE
203
204 L'ARCHITECTURE
l'église; le bas côté nord sert de parvis, et se trouve complètement
dégagé. Dans la nef, par contre, s'inscrivent les divisions régle-
mentaires, chœur, isbodïkon et narthex .
Ce qui distingue cette architecture, est l'absence complète de
piliers. Le narthex est séparé de la nef par une large arcade ellip-
tique; l'aile droite se trouve détachée par une colonnade de marbre,
portant sur des chapiteaux foliacés de petites arcades, chargées
de recevoir la charpente qui recouvre toute la basilique. En tant
que décor, rien de bien particulier à noter. Au narthex cependant
prévaut le répertoire du symbolisme triomphal avec l'interprétation
copte du Trisagion; et quelques vieilles peintures à fresques, dont
l'une représente le Baptême, une autre saint Michel et saint Menas ;
une autre encore le couronnement de la Vierge, avec cette légende :
« La paix est avec Marie, la mère de Notre-Seigneur Jésus »,
inscription qui rappelle le m-hotep-n-Assar ^ — la paix est avec
Osiris. — Au reste, de toutes les laures de Babylone, celle de l'Abou-
Sifaine est la plus riche en peinture. La colonnade qui sépare le
vaisseau du bas côté nord renferme plus de soixante petits ta-
bleaux, réunis en un iconostase ; une boiserie de cèdre, incrustée
d'ivoire, sépare celui-ci du chœur; une autre s'étend au-devant des
sanctuaires du haikal.
Des trois travées que ferme la première de ces boiseries, celle du
centre est refendue par la porte ; les deux autres sont constituées
par un châssis, où se déroule, sur réseau carré, un semis de croix
d'ivoire, fouillées d'arabesques, entre les bras desquels d'autres
ivoires carrés, où s'inscrit un octogone régulier se couvrent à leur
tour d'une petite croix, sur fond d'enroulements florescents. Les
guichets qui s'ouvrent sur le champ de chaque panneau, ont un
décor analogue; et la frise qui court sur le tout se partage en
combinaison d'hexagones, pivotant autour de croix et se lisère de
guirlandes d'arabesques florescentes, rcfouillées en très haut relief.
Cette frise se répète au sommet de la porte. Mais, plus encore que
sa facture, remarquable est l'ordonnance des peintures couvrant
les deux piliers où s'encastre la cloison.
Sur celui de gauche, un soleil enveloppé d'ombre est parfaitement
reconnaissable, malgré l'effritement du stuc et le mauvais état de la
fresque. Au pilier opposé, un soleil radieux verse à flots la lumière
L'ARCHITECTURE 205
de ses rayons. Au-dessus de la boiserie, un entablement se déroule,
frangé de deux lignes d'inscriptions dorées, que des croix, serties
dans des cercles, recoupent de distance en distance. Au mur nord
enfin, l'ambon se dresse sur la plate-forme de la solea, bâti de
marbre; une porte le précède, assez délicatement sculptée; et, de
même qu'au Moballakah, cet ambon se compose de trois parties- la
rampe, la chaire et lé balcon. Le profil est de même découpé,
pareil à une projection de stalactite. Ses pans alternent semi-
circulaires et triangulaires; les premiers rayés de cannelures; les
seconds tapissés d'arabesques; sur le champ de chacun, s'assemble
une mosaïque de marbre, à réseau hexagone ; et sur la rampe
s'estompe une inscription. Dans les hexagones de la mosaïque, un
hexagone s'inscrit, circonscrivant à son tour un autre hexagone,
dans lequel un hexagone étoile s'enchâsse, tandis que sur les
montants de la balustrade, des rinceaux d'arabesques lancéolées
ondulent, analogues à ceux, qu'à la même date on retrouve sur les
monuments musulmans. Des lampes de cristal, émaillées de fleurs
de couleur, pendaient au-devant de ces portes. Et si, une fois
encore, on se représente l'intérieur de ces églises, entrevu un soir
de prière, tous ces ors, ces ivoires éclairés par la lueur tombée
des lampes, on y trouve un ensemble de mysticisme absolu. C'est
un idéalisme, que ne trouble aucune vision d'effroi; l'âme s'aban-
donne à une extase, où la foi s'affirme par la répétition indéfinie
de l'image; et où la fulgurance des nuées, sur lesquelles planent les
archanges, sait donner au fidèle l'idée du resplendissement de cet
au-delà, où, de même que TOsirien de l'époque antique, il brillera
un jour.
Le dôme du ciborium mérite une mention à part, en raison du
symbolisme des peintures, dont ses parois internes sont ornées.
A chacun des quatre pendentifs est une figure d'ange agenouillé,
les mains tendues vers une croix, inscrite dans un cercle, tracé à
la naissance de la coupole, c'est-à-dire, aux quatre points cardi-
naux. Dans ce cercle est un second cercle concentrique, sur lequel
reposent les quatre symboles apocalyptiques, supportant l'Evangile,
timbré de la croix, et enveloppé d'une auréole. D'autres cercles
s'y rattachent, qui contiennent; ceux de l'est et de l'ouest, huit
étoiles rayonnantes; celui du nord, un soleil éclipsé; celui du
206 i; ARCHITECTURE
sud, un soleil rayonnant. Ces doux dernières figures sont un
rappel, encore plus frappant, de l'une des phases de la vie de
l'osirien, et partant de la vie du Dieu, par delà la tombe. Osiris ou
le mort, remontant les chemins du nord, pour réapparaître au
sud, rénové par le mystère de l'au-delà. Et, dominant le tout,
une figure du Rédempteur, assimilé à un autre Osiris, occupe le
centre de ce dôme. Dans ses mains est rÉvangile, à droite et à
gauche du nimbe d'or qui ceint sa tète, les lettres IG XG donnent
le monogramme divin.
Tels sont les deux types de rarchitecturc copte; la basilique
voûtée et la basilique couverte en charpente. L'une et l'autre ont
une esthétique à elles, dont les grandes lignes se dégagent aisé-
ment. Dans Tune ou l'autre, l'effet clierché est tout entier obtenu
parle revêtement en placages. Mais, cependant, sous celte parure
factice, un spiritualisme intense se manifeste. L'inclination vers
la rêverie, fiottant dans la perspective des voûtes ou des faîtages,
se complète de Fondoiement des assemblages polygonaux, du
miroitement des ivoires et des dorures, du chatoiement des étoffes,
du scintillement des lumières, de la polychromie des marbres,
de l'intensité des peintures à fond d'or. G'est une impression
toute d'irréel, où vols d'anges et apothéoses de martyrs passent
dans les nuages de Fencens, comme autant de mirages, donnant
au fidèle la vision des gloires célestes, et le perpétuel mouvement
de ces apparitions mobiles, enfermées dans un ordre d'évolution
déterminé, image des fluctuations de pensées, que seules, les
combinaisons polygonales, avec leurs figures superposées, revenant
sans cesse à leur contexture initiale, à travers le dédale des entre-
lacs qu'elles engendrent sont capables de donner.
—\\
L'cnceinlo du Deïr-el-Azam.
Fronlons de porUils d'églises. — Slùles funéraires. — Musée égvplioii du Caii-e.
CHAPITRE IV
LA SCULPTURE
I. L EiNSEIGlNEMENT ByZANTIN.
Les premiers éléments de la sculpture
copte furent, de môme que ceux du dogme
et de l'architecture importés de Byzance, en
Egypte, par les Grecs, le fait est indubitable.
Mais, de même aussi que le théologien
alexandrin ou l'architecte des taures du
désert, l'artiste indigène, à peine en pos-
session de cette formule étrangère, n'eut
rien de plus pressé que de l'éliminer en
partie, et d'en remanier le reste au gré de
ses afTinités, tant et si bien que, sans exagération, on peut affirmer
que la sculpture copte constitue un art indépendant.
L'on comprendra sans peine qu'il ne pouvait en être autrement,
si l'on se rappelle ce qu'avaient été les aspirations du sculpteur
Oranlp. — Musée égyptien du Caire.
208
LA SCULPTURE
antique. Inféodé aux idées religieuses, qui, elles-mêmes, n'étaient
que la résultante de la nature égyptienne, la sincérité de la forme
n'avait pas existé pour lui. Le dieu, si bien défini par ses hymnes,
est avant tout une puissance cachée, dont l'esprit ne peut concevoir
l'image. S'il s'y hasarde, poussé par le besoin de se figurer ce qui
n'a pas de contours, c'est pour se créer de toutes pièces une abs-
traction, rendant aussi palpable que possible l'idée de cette essence
mystérieuse, de cette déité inaccessible, de cette âme éparse dans
l'univers. Les premiers essais dans cette voie l'avaient conduit au
symbolisme hiératique. Puis la légende d'Osiris aidant, il s'était
enhardi à prêter au dieu l'apparence humaine, apparence qui, tou-
tefois, ne gardait de la créature mortelle que la silhouette, faisant
de son anatomie une architectonie vivante, où l'importance de la
ligne, l'effet des proportions géométrales, toute cette harmonie qui
chante au regard, dans les assemblages
de formes fictives, priment la vérité de
l'être réel. En un mot, pour faire divin,
il avait pensé, et avec raison, qu'il
fallait se placer au-dessus de l'huma-
nité. De même, l'homme, se confondant
après sa mort à Osiris, participait à
cette personnalité, et devait avoir,
répandu sur ses traits, comme un reflet
de la nature supra-terrestre. Sans doute,
il fallait bien que la statue, support du
double, reproduisît les traits du défunt,
afin que le kha put reconnaître le sup-
port auquel il avait été uni, et de nouveau s'y adapter. Mais malgré
tout, ce support appartient déjà à l'existence des mondes invisibles.
Son incarnation s'est atténuée, ainsi que celle du dieu; il n'en
conserve que les traits généraux. En emprisonnant le corps dans
les bandelettes de sa facture conventionnelle, l'Alexandrin sculpte
une impression, une sensation, une pensée ; peu lui importe
l'animal humain, le jeu de ses muscles et le mécanisme de ses
articulations.
Cette manière d'envisager la nature et de l'interpréter, était en
opposition absolue avec les conceptions théogoniques et esthétiques
Voussure d'arceau.
Musée égyplicn du Caire.
LA SCULPTURE
209
de la Grèce. De tout temps, celle-ci s'était complue aux idées
primitives et mesquines ; en tout, elle avait apporté toujours un
esprit étroit, positif et absolu. Peuple de seconde pousse, barbare
la veille, raffiné le lendemain, elle avait gardé de son improvisa-
tion de civilisation quelque chose d'enfantin, qui la condamnait
à se bercer éternellement de ce que Taine a, si justement, nommé
des « contes de nourrice ». L'instinct dépravé de la race l'avait vite
entraînée à vivre au gré de son caprice; et si l'Athénien s'était forgé
une ombre de religion, ce n'avait été que pour consacrer ses pas-
sions et ses mauvais instincts, faisant de ses dieux, non seulement
ses semblables, mais ses compagnons de plaisir. Aussi, l'art s'ins-
pirant à cette source avait -il louché à l'extrême atteint de la
plastique imitative, sans jamais
s'arrêter au rendu d'un senti-
ment ou d'un état d'âme. Et
la sculpture qui, par son côté
matériel, était, plus que la
peinture, apte à jouer ce rôle,
était-elle devenue l'expression
vivante du génie grec, cher-
chant avant tout la forme, non
point personnelle, mais rame-
née à ce que, faute d'autre mot,
force est d'appeler la perfor-
mance de l'individu, type ac-
compli de l'étalon de ce haras humain qu'était la Grèce de Périclès,
Aussi, en dépit des anathèmes lancés aux « Images » par lesÉvan-
gélistes et les Pères de l'Eglise, le christianisme hellénique eut
recours, dès la première heure, à des représentations animées. Et
quand la persécution fut passée, que la direction du mouvement
religieux fut aux mains des empereurs de Byzance, le sculpteur,
se donnant libre carrière, retourna sans hésitation aux tendances
de ses devanciers, et reprit, une à une, toutes les formules qu'ils lui
avaient léguées, sans s'occuper, un seul instant, de l'inconvenance
qu'il y avait à pareille adaptation.
Bien plus, sa facture s'altérant, ce qui chez l'ancêtre avait été
un talent parfait d'animalier, mais d'animalier qui dans la bête ne
Fragment d'archivolte. — Musée (égyptien du Caire.
210
LA SCULPTURE
voit que l'espèce et jamais l'instinct, tourne à l'exagération et se
déprime. Sous l'influence du courant spiritualiste qui traversait
alors le monde, l'espèce s'était affinée. Mais grandi dans le culte
de la palestre et des exercices athlétiques, cet axiome tout mathé-
matique, « ce qu'on gagne en force, on le perd en vitesse », qui
pour l'homme peut se traduire « ce qu'on gagne en muscles on le
perd en cerveau » lui était complètement inconnu. En sorte, que
pour concilier ce qu'il aimait avec son nouvel idéal, il crut de bon
aloi de transformer les séraphins en éphèbes de belle venue ; les
saintes, en bacchantes quelque peu gaillardes et les martyrs en
triomphateurs du pugilat. Pouvait-il admettre qu'une beauté
existât, autre que celle de ces corps suant la force par tous les
pores, qu'avaient admirés ses pères? Si le spiritualisme exigeait
l'apposition de son empreinte sur des visages, où jamais, pour lui,
il ne s'était rellélé jusque-là, n'était-ce pas une concession grande
de sa part, que d'esquisser sur
les lèvres de l'un un sourire
béat, dans les prunelles de
l'autre une révulsion vague?
N'était-ce pas assez déjà que
la draperie dissimulât des con-
tours, qui lui étaient si chers?
Et de fait, il les chercha si mal,
ces contours, sous les plis épais
des étoffes, qu'il eut été bien
surpris de voir son modèle
dévêtu des oripeaux lourds, dont il l'avait affublé.
La divergence était donc absolue entre le Copte et le Grec,
d'autant plus intense, que se manifestait chez le premier l'ardeur
de sa piété, qui se trouvait être précisément l'inverse du christia-
nisme de Byzance. Si la statuaire eut essayé de fixer les nuances
de la vie de l'âme, les confidences des sensations intimes de l'être,
l'idée en un mot, visible à travers Tcnveloppe corporelle, peut être
le Copte eut surmonté ses répugnances ; mais, plus au contraire
elle se faisait matérielle, et plus elle l'éloignait irrémédiablement.
Il ne faut pas l'oublier, l'Orient a toujours vu en « l'idole »
olympienne la divinité adorée. Pour l'Egypte, en particulier, l'image
Cliapitcau de. pilaslro.
Mus(5e (égyptien du Caire.
Naissance d'arcliivolle.
Miis(''e (^'g\ plicn du Caire.
LA SCULPTURE
Linteau do porte. — Musée éfi:\ plien du Caire.
n'est qu'un support, un liabitacle, où réside un génie bon ou
mauvais. Quand Schenoûdi lutte contre les dieux d'Akhmîm, il s'en
prend à leurs statues. Il les exorcise, et se ressouvenant des passes
magiques auxquelles avaient procédé les anciens prêtres il a
recours à de pieuses superche-
ries, et trouve parmi ses moines
des comparses nègres, pour
apparaître tout à coup, comme
émanés de ce support, et con-
fesser que le Christ est le seul
Dieu. Pour toutes ces raisons,
rÉgypte, aussi bien que les autres contrées d'Orient, aurait suivi
sans peine les commandements de saint Paul et des Pères, qui
obéissant à leurs instincts avaient
proscrit les « Images «. Moitié fai-
blesse pour ceux dont elle avait reçu
l'Evangile, moitié ressouvenir de
ses anciens dieux, dont elle pouvait
mieux ainsi revivre la légende, elle
ne prit d'abord parti ni pour ni
contre la forme humaine, acceptant même les figures de l'école de
Byzance, comme des emblèmes de parfaite sainteté. Seulement,
ces figures restaient à ses yeux étrangères;
elle les vénérait de confiance, elle ne cherchait
point à les connaître. La pratique de cette
sculpture demeurait aux mains des Byzantins.
Si l'on en juge à l'exécution de l'œuvre, tou-
jours gauche et maladroite, on conviendra que
le Copte lui témoignait la plus complète in-
diflerencc. Il ne lui demandait qu'une chose : être marquée au
sceau de la croix.
Bandeau d'architrave. — Musée égyptien du Caire.
Couronnement d'aulol.
Musée égyptien du Caii'e.
]j. — Lrs PREMIERS Essais de la Sculpture copte.
Pendant ce temps, l'art indigène remonte à sa source, le mystère.
Le sculpteur abandonne la forme humaine, qui n'est pas en rapport
212
LA SCULPTURE
avec la teinte de ses aspirations nouvelles, et reprend, un à un, les
thèmes ornementaux d'autrefois. 11 les modifie, les christianise.
Puis, s'afîranchissant par degré de la tutelle des artistes de Byzance,
il s'attache à reproduire des plantes, des
oiseaux, des branches de feuillage; non
plus copiés, mais conventionnels, autant
que lui permet l'insuffisance de ses
moyens.
Lancée sur cette voie, cette école se
raffine et se complique. Une foule de
formes hiératiques se dégagent, à mesure
que le mysticisme grandit. Monstres
apocalyptiques, fleurs arabescales, méandres de lignes enchevêtrées
s'unissent en compositions fantastiques. Ce que cherche avant tout
l'artiste, c'est une succession d'images, capable d'interpréter les
visions des moines, telles que nous les décrivent les vies des saints.
Pour traduire par l'imitation l'idée qu'il se faisait de l'inconnu,
il lui eut fallu fausser, comme autrefois, les proportions de
Voussiii'c Ac |)Oi'tail.
Musée égyplien du Caiic.
Cliapiteau de pilastre. — Musée égyijlicn du Caire.
l'homme; avoir recours aux archilectonies humaines, et provoquer
le sentiment perçu par des combinaisons de ligne. Telle est aussi
la tendance qui se dessine dans sa manière, lorsqu'il s'attaque à la
légende de saint Georges ou de l'archange Michel, vainqueur du
dragon infernal ; ou lorsqu'il cherche à donner corps aux extases des
anachorètes; figures d'Orants, les bras étendus en croix, le regard
perdu dans le vide, le corps émacié, comme annihilé, tandis que
LA SCULPTURE
213
la tête, beaucoup trop fortement accusée, s'en détaclie, pour vivre
plus à l'aise de la vie spirituelle, dans le ravissement en Dieu.
Mais, cette dualité, il n'arrive pas à la rendre. Sa main ne peut
suivre jusqu'au bout son rêve, et découragé par la dilïiculté de la
technique, il renonce définitivement à la forme animée pour trouver
dans la ligne abstraite l'impression qu'il veut éveiller.
C'était donc volontairement que le Copte renonçait à la figure
humaine. Mais le
besoin de parer
son culte, de re-
hausser l'éclat de
ses sanctuaires, de
les entourer d'une
gloire, selon l'ex-
pression des tex-
tes, l'amenaient
forcément à de-
mander à des com-
positions rythmi-
ques, l'expression
de ses aspirations.
La transition ne
fut point brusque
pourtant, elle pro-
céda par étapes,
que nous pouvons
suivre pas à pas,
et qui s'échelon-
nèrent sur la route
que suivit l'incli-
nation religieuse, dans son émancipation progressive, avant que
la querelle monophysite l'eut définitivement affranchie du joug de
Byzance. Pour ce qui est de la forme humaine, toutes les œuvres
antérieures au concile de Chalcédoine sont comme autant de
modèles, où, de plus en plus, l'imitation s'atténue pour faire place
à la convention. Tout d'abord, c'est l'œuvre grecque, les modelés
pleins, les chairs grasses et molles, refouillement des méplats des
La Vierge cl l'Eiifiint entre deux auges. — Musée égyptien du Caire.
214
LA SCULPTURE
Torse d'iionimc.
Musée ('gyplion du Caire.
visages ternes et souriants des ÎVladoncs, cousines germaines des
matrones romaines de la décadence. Puis, c'est
l'd'uvre byzantine, forlement teintée d'orien-
talisme ; les figures raides et automatiques,
prises dans des cbappes rigides, les membres
lourds et ankylosés. Le masque conserve encore
une juvénilité sereine, mais son manque de
proportions et l'exagération des courbes, déjà
la compromettent. Encore un pas, et avec
l'œuvre copte proprement dite, tous ces défauts
grandiront si vite, qu'il ne restera bientôt
plus du tbème initial qu'un vague ressouvenir.
Les sculptures qui rappellent le mieux ces
deux périodes de l'enseignement hellénique,
la Vierge et l'Enfant et une autre Vierge avec
l'Enfant entre deux anges ont toutes les qualités et les défauts de
l'icône byzantine. La première Ma-
done a une sorte de souplesse d'atti-
tude ; les draperies de sa robe con-
servent un semblant de mouvement,
mais les mains sont informes et les
traits déjà tourmentés (1). La se-
conde, assise sur un trône, aux côtés
duquel se tiennent les anges, faisant
à l'Enfant l'imposition des mains,
est déjà plus conventionnelle, mais
sans archaïsme. L'ovale du visage,
trop plein, a perdu la vérité du
contour, les yeux, démesurément
ouverts, ont acquis sur les autres
traits une prédominance absolue.
On sent dans cette ébauche un
retour mal déguisé aux architectures humaines d'autrefois. Les
lignes de la coiffure et de l'encolure de la robe se font géométrales;
David et BetlisabcUi (?).
Musée égviiticu du Caire.
(1) Al. Gayct, Le.s stèles coptes du Musée de Boulaq. Mémoires de la Mission archéo-
loiiique de France au Caire.
LA SCULPTURE
213
les attitudes des anges symétriques, l^récurscur des Primitifs, le
sculpteur s'applique à ce que tout dans sa composition soit rythmi-
que et équilibré. Les pieds de la Madone, ceux de l'Enfant, ceux
des anges ont une ordonnance cherchée. Les ailes des deux ché-
rubins ont la même incurvation, le môme nombre de pennes; elles
descendent exactement au môme niveau. Et ces ligures elles-
mêmes, avec le geste du bras faisant l'imposition, celui de la main
tenant le sceptre sur l'épaule sont pour ainsi dire superposables,
comme le seraient deux polygones,
à la précision du tracé près.
La preuve certaine que la gau-
cherie de ces images n'était point
le fait de l'ignorance de Tartiste et
de son inaptitude à reproduire la
forme humaine, est, qu'à mesure
qu'il acquiert la pratique, que l'école
copte s'émancipe, c'est précisément
la décomposition de cette forme qui
s'accentue. Le détail se rigidifie,
l'ensemble se précise par masses
géomé traies, et toute trace de vie
disparaît. Qu'il ait à reproduire le
buste d'un homme ou la tête d'un
lion, il revient invariablement à la
ligne droite, à l'hori/ontale, à la
verticale, à l'angle brusque, aux plans successifs, que rien n'atténue
et ne relie. La réalité de la silhouette s'efface. S'il s'agit d'un
homme, le nez devient un cylindre; l'œil, un globe, serti dans un
étroit oval ; les pectoraux s'accusent par deux circonférences et les
plis du ventre par un arc de cercle, dont le centre est au nombril.
Pour le lion, la désagrégation est encore plus grande. Chez lui
aussi, le masque commence par se rigidifier, les prunelles se
font sphériques; puis les dents et les griffes se changent en
prismes, pendant que la tête devient un ovoïde, où rien ne
rappelle le crâne ; et bientôt, le mutle finit par n'être plus qu'un
mascaron, mi-partie animal, mi-partie ornemental, qui du fauve
n'a conservé que les traits essentiels. A l'animal appartiennent
Lion et sWle avec clirismc.
Musée ('■gyplicn du Caire.
216
LA SCULPTURE
encore les profils et les ensembles: mais le modelé se complique
créléments composites. Au relief anatomique succède une ordon-
nance géométrale, qui va toujours le remplaçant. Les oreilles
et les lèvres se contournent en feuillages, la crinière se change
en palmettes et le nez en rosace
trilobée. Ce qui avait été l'excep-
tion devint bientôt la règle. Au
naos symbolique cité plus haut,
le visage de la femme adossée au
monument n'est qu'une demi-
ellipse; le corps, qu'un parallélo-
gramme ; le bras, qu'un parallé-
lipipède, s'adaptant à l'épaule
sous un angle aigu. Les seins
se dressent hémisphériques, véri-
tables goderons, et sur le flanc,
des fleurons s'étalent, entourés
de semis de croix.
Le style copte ainsi constitué,
cette manière sans cesse progresse. Une à une, chacune des
formes humaines et animales s'atténue et disparaît. Son détail se
mêle de polygones, d'enroulements, de feuillage et d'arabesques,
qui, peu à peu, l'absorbent tout entier.
Naos de marbre. — Musfc fgy|)ticii du Caire.
ÏII.
Les Sculptures géométrales.
Pendant que sous l'influence de ces causes complexes, mais qui
n'ont rien de commun avec une interdiction dogmatique, s'altère
ainsi la forme animée, la sculpture ornementale s'épure et reprend
le rang qu'elle avait occupé autrefois. Une à une, réapparaissent
toutes les combinaisons de plantes tressées, qui dans l'antiquité
avaient servi à la décoration des vieilles tombes ; les anciens
réseaux de carrés, de cercles et de losanges ; les méandres enguir-
landés de fleurs et de lianes foliacées. Là, encore, l'arrangement
des nombres des modèles fut grec, mais l'assimilation des for-
LA SCULPTURE
217
mules helléniques aux formules anciennes s'opéra du jour au lende-
main, sans que la transition fut même perceptible à l'Alexandrin.
Ces modèles, fournis par l'association de l'enroulement byzantin
aux semis des chapelles funé-
raires, l'artiste s'en empare et
les transporte dans ses compo-
sitions, les étale à ses frises et
les suspend à ses voûtes. Mais
qu'il s'agisse d'une tige arbo-
rescente, d'une guirlande ou
d'un fleuron, le rythme des
branchages, des feuillages et
des fleurs est invariablement
ordonné. C'est tantôt une lon-
gue tresse annelée, formant
comme autant de chaînons en-
trecroisés; tantôt un orbe con-
tinu ou révulsé, s'épanouissant
en spires arabescales; tantôt
l'alternance de deux plantes
d'inégale hauteur, retombant selon d\m profil conventionnel.
Un souci, cependant, tient cet artiste, qui prime de beaucoup
tous les autres; mettre en relief l'emblème de sa croyance. Avec ce
besoin d'extériorité, qui faisait la base de sa foi, la croix devait
resplendir partout en
triomphatrice ; aussi,
son premier soin est
de la donner comme
centre à tous ses bas-
reliefs. Ici , elle se
découpe sur un fond
lisse, ou simplement
nimbée d'une couronne; là, elle occupe le milieu d'une rosace.
Mais, le champ du panneau se faisait-il grand, quels moyens lui
restaient de le couvrir? Isolé, rapetissé par l'étendue du vide,
le symbole eut paru humble, abandonné et triste. Or, pour le
Copte, la croix n'était point le signe consolateur de l'humanité
Sailli Anloino dans sa ca\(Miio. — Musée (égyptien du Caire.
I.inleau de porte. — Musée égyplien du Caire.
218
LA SCULPTURE
souffrante; Texpression de la résignalion en Dieu et de Tamour du
prochain. Ce qu'il voulait, c'était un attribut d'autorité et de
toute-puissance. Et cette toute-puissance, il ne se la représentait
que dans l'ambiance d'un décor fastueux. La solution du problème
Frise de l'église d'Akhnas. — Musde «égyptien du Caire.
était délicate, sans doute, mais le répertoire de l'art ancien, cette
répétition de l'image, d'un effet si intense, qu'elle suffit à nous
faire sentir la majesté des pharaons, la lui offrait, conforme à
ses préférences. Une fois encore, il reprit ces réseaux de ligures
géométrales sim-
ples, carrés, cer-
cles et losanges,
qui avaient servi
à parer les pla-
fonds des tombes,
y grava des semis
de croix et en
revêtit des murs
entiers. Ainsi
multiplié à l'in-
fini, le symbole se
transfigura ; l'impression qui en émana se développa à mesure que
grandit la surface. Mais avant d'en arriver là, sa facture passa
par des tâtonnements sans nombre; quantité d'œuvres nous initient
aux essais qui le menèrent au résultat final.
La croix servant de fleuron au rinceau, fut d'abord le moyen le
plus souvent mis en œuvre par lui, pour animer des frises entières.
Frise de l'église d'Akhnas. — Musée égyptien du Caire.
LA SCULPTURE
219
A Akhiias, rAkhaninsoutcn antique, où s'était arrêtée la destruc-
tion de la race humaine, ordonné par Ha, irrité contre les hommes
une église, dont il ne reste que quelques vestiges, avait ses archi-
voltes et ses linteaux, ornés d'enroulements révulsés, où, dans
l'orbe des arabesques, la croix ainsi se sertit, indéfiniment répétée
ou opposée à la grappe de raisin. Cette église d'Akhnas, d'ailleurs,
est riche en spécimens de sculptures primitives, qui à eux seuls,
tendraient à prouver que, dès les premiers siècles, l'intuition de
tous les thèmes capables de condenser la pensée religieuse, s'était
Frise de l'église d"Aklinas. — Musée égyptien du Caire.
déjà fait jour dans le revêtement des basiliques. A côté des feuillages
aigus, des lianes serpentines, des plantes stylisées et de toutes les
combinaisons qui dérivent de leur assemblage, nous y retrouvons
des représentations symboliques d'un faire remarquablement supé-
rieur. L'un des motifs qui plus tard seront particulièrement chers
à l'art arabe, ces spires foliacées à travers lesquels des animaux
surgissent et disparaissent, ces défilés de bêtes fantastiques, en-
trevus dans un faux lointain de végétations touffues, sont déjà
traités avec une habileté remarquable. De loin, on dirait un lancé
sous forêt. De près ce n'est que la flore animale d'une arbo-
rescence bien coordonnée. Sur un grand bas-relief, où rampe un
cep de vigne, chargé de lourdes grappes, un large rinceau se
contourne, dans lequel passent une lionne et son lionceau, une
220
LA SCULPTURE
nutilope et un lion. La partie antérieure du corps de chacun des
animaux seule est visible, le reste se perd dans l'épaisseur des
branchages. Les profils sont champlevés, rien n'en altère la
finesse, mais l'antilope a un collier, où pend une clochette déli-
catement travaillée; une chaîne s'enroule à son cou; et sur le
flanc du lionceau, bat un semblable chaînon. Une telle œuvre
préparait la voie aux sculptures du Marisian de Kalaoûn, consi-
dérées comme n'ayant eu en Egypte aucun ancêtre, à ce point
que certains auteurs ont voulu voir en elles la facture persane. Et
ce morceau n'est pas isolé. Loin de là, il synthétise une manière
habituelle à l'artiste. A côté de lui, on peut citer encore, dans cette
Frise (le l'église d'Aklinas. — MuS(''e égyptien du Caire.
même église d'Akhnas, un autre rinceau, à révolution alternée,
dans lequel s'ébat un animal hybride (page 102), au corps strié
de palmes et de rudentures, dont la masse générale est celle du
chacal. Une archivolte mêle aux croix de ses spires des sangliers
passants (page 101); une autre, des lièvres et des colombes
(page 87). Un chapiteau, des colombes encore et des bêtes apoca-
lyptiques, que l'état de dégradation du morceau ne permet pas
d'identifier.
Mais, tandis que cette école reste en partie attachée à la tradition
byzantine, l'école copte, purement indigène, se constitue dans la
Haute-Egypte, et au Fayoûm. De Naqloûn et de Kalmoûn aux con-
fins de la Nubie, d'humbles praticiens, fort ignorants, fort mala-
LA SCULPTURE
221
droits, mais animés d'un sentiment d'ardente piété s'adonnent, sans
souci aucun du fini de l'exécution, à transcrire l'ardeur de leur
mysticisme, et les premiers s'appliquent à couvrir de grandes sur-
faces, à l'aide d'une décoration continue. Influencés par les modèles
des églises fameuses, que leur croyance leur montrait comme les
sanctuaires par excellence, où s'était manifestée la grâce divine,
leurs premiers essais en reprirent naturellement le principe tout
d'abord. C'est le cep de vigne, chargé de pampres, ou l'ondoiement
des rideaux d'arabesques; mais bientôt ces thèmes n'ont plus
qu'une parenté lointaine avec le style maniéré du répertoire de
Byzance. On sent en eux plus d'individualité, plus d'indépendance.
P>isc d'une église do ^'aggadail. — Musée égyplicn du Caire.
plus d'éloignement pour l'imitation. Non, certes, que ces sculptures
soient moins rythmiques et moins ordonnées. L'ordonnance est au
contraire leur essence, mais le contour et le relief sont atténués.
Les fûts des colonnes s'enguirlandent de plan Les, ainsi qu'autre-
fois les bases de celles des grands temples se tapissaient des lotus
et des papyrus de la Haute et la Basse Egypte. A la place de ces
fleurs, symboles de renaissance, la croix, autre emblème du re-
nouvellement universel se détache, et le portail de la basilique
indique le chemin à suivre pour arriver à ce renouveau. Puis, en
très peu de temps, une nouvelle intention se dessine. Le sculpteur
renonce au haut relief, aux refouillements profonds, aux méplats
fortement accusés, La surface du champ est pour lui à peine
222
LA SCULPTURE
effleurée; tout son sujet se découpe en profils; et le modelé des
formes, ramené à la contexture géométrale, n'est plus souligné
que par d'imperceptibles accents. C'est tantôt une large frise,
décrite par une grecque fleurie; tantôt des lignes de svastïcas
rampants. Comme toujours, les pampres occupent une large place,
s'accrochent à toutes les saillies, se suspendent à toutes les vous-
sures. La facture est très imparfaite, très inégale; elle a, dû moins
pour elle, de faire bon marché de l'enseignement classique, et de
n'enfermer ce qu'elle veut évoquer dans le moule d'aucun ponsif.
Ki'iso d'Akhnas. — Muséc t^gyplicn du Caire.
Cette idée qu'elle tente d'exprimer par ces grandes lignes con-
tinues, c'est celte ondulation de la pensée méditative, dont le
cours sinueux se déroule calme et régulier, dans une atmosphère
d'espérances quiètes, que ne trouble aucune de ces épouvantes qui
terrorisèrent l'Occident. Toute la distance qui sépare l'art copte
de celui du reste de la clirétienté est là; le Copte n'est point
tourmenté par le problème des responsabilités de la vie. De môme
que son ancêtre de l'époque pharaonique, il pense que le bien ou
le mal fait comptent pour peu. Qu'il ait suivi au pied de la lettre
les prescriptions relatives à l'extériorité du culte, génuflexions ou
jeûnes, et la crainte de l'enfer n'existe pas pour lui; il est promis
aux éternelles béatitudes. Il ne reste en lui que le souci d'être en
règle avec l'apparence du dogme chrétien. 11 avait vu en sa
donnée une promesse de félicités infinies, où les contemplations
occupaient la plus large place. Kt comme cela s'adaptait parfaite-
LA SCULPTURE
223
ment à sa nature, ce fut vers ces dernières que tout son effort se
concentra, il se plut aux vastes compositions, où la trame d'un
décor se poursuit indéfiniment; pas trop cachée, de façon à ce
que l'œil n'éprouve point trop de peine à la suivre; pas trop
marquée, de manière à ce qu'il ne fut point retenu; suffisamment
ornée, pour satisfaire à sa soif de magnificence ; assez complexe
cependant, pour qu'il fut obligé d'en chercher les détours, là où
ils se trouvaient trop vagues. Le besoin de se prouver à lui-même
qu'il était l'élu, le conduisit pareillement à en semer les replis du
sceau de sa foi, où pour mieux dire des amulettes de sa croyance;
de ces symboles consacrés, pareils à ceux d'autrefois, qui l'absol-
vaient de ses péchés et le purifiaient au tribunal divin. Leur vue
Dévaut d'autel. — Musée égyptien du Caire.
le réconfortait, le rayonnement qui les entourait lui démontrait
leur pouvoir magique. Et à les admirer, ainsi « entourés d'une
gloire », il se sentait placé sous leur protection.
Ce fut dans le nome d'Athribis, à l'ombre du monastère de Sche-
noûdi, que cette période de l'école copte se développa et atteignit à
toute sa plénitude. L'exaltation du fameux moine y fut pour beau-
coup. Son intolérance implacable, la violence de ses emportements,
le mysticisme de ses visions, la force de sa parole aussi, car la fou-
gue de son tempérament se trouvait à merveille servie par une élo-
quence singulière, faite d'images brutales et d'anathèmes inspirés,
où les périodes se succédaient courtes et expressives, avaient imprimé
au christianisme de son diocèse, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
une tournure particulière, plus autoritaire, plus absolue, que par-
tout ailleurs. Ses vicaires, que ce soit Visa ou Macaire de Tkôou
224
LA SCULPTURE
rivalisaient avec lui de saint zèle. Il s'en était suivi que toute la
province avait subi cette influence, et que l'art s'en était ressenti.
Parmi les nombreuses sculptures provenant d'Akhmîm ou des en-
virons, quantité appartiennent au thème du décor peu refouillé, bien
qu'en général, le sculpteur évide cependant, assez profondément
la pierre. L'entrelacs se simplifie, pour faire place à des assemblages
de rosaces, dont l'enchaînement rythmique ne sera plus qu'un pas
à franchir. Le dessin est rude, comme la parole du maître ; le feuil-
lage aigu et acéré; et c'est des branches aussi peu amènes, que
s'environne la croix ou la colombe. N'était le manque absolu de
Couronnement de l'une des portes du De'ir-el-Abiad.
charité de la doctrine schenoûdienne, on imaginerait volontiers
que la couronne d'épines était fort en honneur chez les cénobites
d'Athribis. L'un des fragments les plus complets de cette sculpture
consiste en trois orbes décrits par un rinceau grêle, dont les tiges,
rayonnent vers le centre. Sur ce centre, un cercle enferme quatre
petits ovoïdes, séparés ou réunis, de manière à constituer un
fleuron cruciforme; dans l'orbe central, un triple cercle nimbe la
croix. Sur les bras de celle-ci, deux rameaux entrecroisés se tor-
dent ; et dans les quatre angles, se contourne un trèfle dentelé.
Pour expressive qu'elle soit, cette manière n'est cependant pas
encore celle qui caractérise cette période. Elle en dit assez bien la
LA SCULPTURE 225
violence; mais n'est pas assez dominatrice, pour donner la sensa-
tion de la toute-puissance du Seigneur. Au récit des miracles du
saint, l'artiste trouve enfin l'inspiration, et se servant d'abord des
mêmes éléments que ses devanciers, la transcrit en l'enveloppant
du voile de rêverie dans lequel elle s'était, selon lui, manifestée. La
bordure de sa composition conserve la ligne sinueuse de svastïcas
fleuris, de tresses légèrement indiquées ; mais sur le fond du pan-
neau, les tiges des lianes, au lieu de s'enrouler en spires, s'entre-
croisent méthodiquement, en une polygonie arborescente, où les
Dalle de revèlcmenl. — Mus(5e égyptien dn Caire.
figures décrites se remplissent de fleurs et de feuillages, au milieu
desquels s'estompe la croix. C'était là le premier rappel au pro-
cédé le plus puissant du passé, la répétition de l'image; le premier
essai de cet autre, qui allait devenir sien dans la suite; l'assemblage
polygonal.
Maître de ce procédé, c'est à lui seul, que dès lors, il demande
l'affirmation de sa pensée. Une fois encore, il reprend les combi-
naisons de figures simples, carrés, cercles et losanges et les couvre
22G
LA SCULPTURE
Slôle fuiuu'uiro. — Musée égyptien du Cuire.
d'un semis de croix. En nîême temps, son besoin d'irréel le pousse
à donner à ces dernières des contextures foliacées ou florescentes.
Vues dans l'ajourement du polygone, elles sont comme les roses du
jardin paradisiaque, apparues à
travers le grillage de la vie pré-
sente, où l'homme se sent empri-
sonné. Et ces figures géométrales,
si primitives soient- elles, sont
elles-mêmes un symbole de cette
vie, avec leur mobilité factice.
Chaque ligne se poursuit à tra-
vers d'autres, qui la recoupent,
les axes se prolongent, refendant
d'un bout à l'autre Tétendue du
champ. Dans l'assemblage même
le plus simple, celui des carrés
ou des losanges, l'image perçue
change, selon la porlion de décor que le regard embrasse. C'est
tantôt un carré, formé de quatre autres carrés, un losange, fait
de quatre autres losanges ; un enchaînement de carrés ou de
losanges entrecoupés, une natte che-
vronnée de ces mêmes figures, unies
allèles ou allant s'en-
'œil s'arrête-t-il sur
un coin du tableau, soudain se dé-
gage de l'ensemble une forme restée
jusque-là invisible ; va-t-il plus
loin, l'apparition aussitôt s'efface et
change, puis une autre surgit; puis
une autre encore. La continuité
agrandit les surfaces, et en un défdé
d'ombres errantes, vingt visions passent et repassent tour à tour,
s'évanouissant un instant, pour renaître aussitôt.
Mais, la pauvreté de ces combinaisons, par cela même qu'elles
ne renferment que des polygones réguliers, exprime des idées pri-
mitives, calmes, immuables; et étant donné que le calcul des
fractions d'angles à grouper autour d'un point déterminé eut été
Fragment do revêtement.
Musée égyptien du Caire.
^a -J Ips
LA SCULPTURE 2^7
un problème trop compliqué pour un ignorant tel que le Copte,
qu'il s'arrêta aux seules subdivisions capables de lui fournir direc-
tement cette somme de quatre angles droits, il s'en suit que le
nombre des côtés du polygone est pair, et que de telles figures,
par leur symétrie et leur équilibre parfait, reflètent des sensations
empreintes de sé-
rénité douce, tel-
les, en un mot,
qu'elles devaient
être, pour rendre
la nuance spéciale
de la délectation
morose et de la
contemplation
mystique. Les cer-
cles entrecoupés
en étaient, eux
aussi, l'interpréta-
tion parfaite, puis-
que de toutes les
figures géométri-
ques, le cercle est
celle qui symbo-
lise le mieux l'in-
fmi. Tantôt ten-
geants, tantôt
enlacés, tantôt
entrecoupés sur le
centre, ils fournis-
saient une polygo-
nie toute spéciale, Slôlc funcraire. — Musée <''gyplien du Caire.
particulièrement
apte à traduire l'idée des devenirs, telle qu'elle s'était imposée
aux temps antiques. Les cercles sont-ils tengeants, trois d'entre
eux pourront déterminer un trigone sphérique, quatre autres
s'inscriront dans un carré et ainsi de suite, la variété des images
ainsi obtenues se prêtant à toutes les modifications qu'on désirera
228
LA SCULPTURE
lui donner. Les cercles enlacés jouiront plus encore de ces pro-
priétés, et la continuité de l'assemblage les animera d'une mobilité
encore plus grande. Quant aux cercles entrecoupés sur le centre,
leur chaînage aura cela de parfait, que les segments traceront des
semis de croix.
Dans l'église du Couvent Bouge, ces divers thèmes sont ré-
partis dans un parfait équilibre. Les frises courant à la naissance
des voûtes sont formées d'un enlacement de cercles; dans leur
ajourement, des ceps de vigne croissent, des colombes volètent, des
Dalle de revêtemeiil. — Musée égyptien du Caire.
grappes de pampre s'épanouissent ; tandis que d'autres parements
de la muraille se revotent de minces dalles, couvertes d'un réseau lo-
sange, rempli de fleurons cruciformes et bordé de rinceaux courants.
Dans ces premiers essais de la polygonie, perce pourtant déjà la
recherche de constructions plus complexes, plus aptes à dire les
fluctuations de la pensée méditative, enfermée dans le cadre du
dogme, dont elle peut commenter la lettre, mais dont le principe
reste le même, quels que soient le point de départ et la route
suivie. L'une des plus simples était la réunion de l'octogone
et du carré, puisque l'angle de l'octogone étant égal à un
angle droit et demi, la réunion de deux octogones et un carré
LX SCULPTURE 229
donnait la somme de quatre angles droits autour d'un point.
Mais s'il eut la notion de l'idéalisme ainsi formulé, le praticien
d'alors n'avait pas la main assez exercée. L'imperfection de son
tracé invariablement le trahissait. Une dalle de revêtement des
églises de Naggadali montre, en même temps que cet effort tenté
par lui, son impuissance à manier les polygones. C'est un grou-
pement incertain d'octogones, au centre de chacun desquels est un
carré inscrit. D'autres carrés plus petits et des parallélogrammes
plus ou moins réguliers complètent le remplissage. Enfin, dans
Chapiteau d'une (église de Th^baïde. — Mus(5e égyptien du Caire.
chacune des figures, s'incruste un fleuron en forme de croix. Ce
qui surtout est remarquable, dans ce morceau, est l'intention de
la superposition de l'entrelacs géométrique. C'est toute une série
de mailles de rosace, que ces cloisons si maladroitement établies,
identiques à celles que les algébristes sauront tracer deux siècles
plus tard. Bien plus, les polygones déjà s'entrecoupent ; certaines
de leurs subdivisions sont communes à deux octogones, de manière
à rendre l'assemblage encore plus enchevêtré.
Dans cette atmosphère d'irréel, prennent place de loin en loin
des représentations symboliques, des figures d'Orants et des lions
apocalyptiques. Quelquefois ceux-ci sont réunis par quatre, à la
base des colonnes, précurseurs de ceux du dôme de Palerme ou de
230
LA SCULPTURE
San Zeno de Vérone (1), tandis que l'abside du ha'ikal reproduit
cet autre emblème du portail de la basilique paradisiaque, qui lui
aussi, prélude d'une façon singulière aux façades de San Frediano
à Lucques, de Saint Cyriaque à Ancône, ou même à certaines sculp-
tures de Saint Marc, Les chapiteaux s'épanouissent, tantôt géomé-
triquement tressés en corbeille carrée, sur chacune des faces de
laquelle une fleur stylisée, où le ressouvenir du lotus est visible se
découpe ; tantôt en corbeille ronde, d'où émergent quatre têtes de
bélier, réminiscence de l'ame de Ra, saillant en guise de volutes
aux quatre angles du tailloir, tantôt tapissée d'arabesques conven-
tionnelles. 11 n'est pas jusqu'aux fûts de certaines colonnettes qui
ne disparaissent sous cette irréelle végétation.
A Athribis, l'un est de pierre dure, profondé-
ment fouillé, avec une sûreté de main qui
tranche sur le faire habituel de l'école de
Thébaïde. Un cep s'enroule de la base au
sommet, décrivant une série d'orbes enlacés,
où des oiseaux huppés, pareils au khou des
temples se posent, alternant à la colombe, à
l'ibis de Thot et à la croix. Le dessin est ferme
et plus soigné que de coutume, le coup de
ciseau donné avec plus de franchise. Malheu-
reusement les spécimens de cette manière
sont assez rares, et la facture est souvent si
grossière, que l'intention, à peine ébauchée,
se détache mal au premier examen. Mais si,
faisant la part du barbarisme, on analyse
consciencieusement l'œuvre, c'est toujours ce
besoin de surnaturel, d'entrevu; cette fluctua-
tion de pensées méditatives qu'on retrouve.
Dans cet ordre d'idées, l'art copte a été l'ancêtre de l'art arabe;
et quand, à l'apparition de l'Islam, le Copte se fit le décorateur de
la mosquée, loin de créer un type d'art nouveau, il ne fit que
transposer dans la basilique musulmane les thèmes de sculpture
en usage dans sa basilique à lui.
(1) Al. Gayet, Les stèles coptes du Musée de Boulaq, Mémoires de la Mission archéo-
logique de France au Caire.
Fût de colonne.
Musée égyptien du Caire.
LA SCULPTURE
231
iV. — Les Stèles.
Telles étaient les tendances des sculptures murales coptes ; la
destruction d'un nombre incalculable d'églises en a rendu les
monuments rares. Par contre, les stèles funéraires nous ont con-
servé nombre de répliques des grands morceaux disparus.
Pour symboliser l'admission à la Jérusalem céleste, la plupart
affectent, ainsi qu'on l'a vu déjà, l'aspect du portail d'église avec
le fronton aigu ou
l'arceau de la basi-
lique triomphale,
soutenu par deux co-
lonnettes ou deux
pilastres. La croix
grecque ou ansée
s'étale sur les ven-
taux, profilée dans
l'ébrasement. Il se-
rait superflu de re-
venir à ces repré-
sentations; leur
valeur artistique est
inférieure à leur va-
leur dogmatique. En
tant qu'esthétique, le
seul point à noter est le soin pris par l'artiste de grouper autour
du signe de foi qui, pour lui, avant tout, est un signe de renais-
sance, la végétation des lianes les plus folles, comme pour attester
cette puissance rénovatrice qu'il attribuait à la croix. Des bran-
chages prennent racine dans la bouche du Ankh, dans ses bras, à
son pied, se palissent à toute sa surface. A l'entour, c'est une fron-
daison épaisse, l'ombre du mystère et l'ondoiement des images de
rêve, enfantées par la méditation. Bandes de festons géométriques
et de méandres fleuris enserrent le tout, pour rappeler à l'âme
le mouvement secret des éternelles renaissances, garanties par la
pieuse image ; ou bien encore, une polygonie rudimentaire en dira
Stôle funéraire.
232
LA SCULPTURE
la loi inéluctable. Cette magnificence entoure rarement le chrisme,
malgré la tendance du Copte à préférer toujours l'idéogramme au
symbole, quelque mvstique que soit celui-ci. Quelquefois il se
^^ __^^ découpe entre deux palmes
f^^K^MMt^TXASX^STl entrecroisées, le plus souvent
TÇpOTX'^^ ^'^*^-^ yÇPf^^^A sée de feuillage ; une colombe
mi n Me e N "^-V^^^^^^'^J^I ^^ surmonte ; et tout le bas-
Y]N2£itT''r€2lv^^t^/f^^ ^*^^'^* ^'^^^* "" caractère
... ^^ _^_^ _ . .^w-i— ^.^^ d'idéalisme, qui en fait une
œuvre à part.
D'autres stèles, qui pour
décor ont une polygonie de
carrés, de losanges, de cer-
cles et d'entrelacs appar-
tiennent par contre, plus à
la sculpture expressive qu'à
l'art symbolique. Elles sont
comme les maquettes des
grands panneaux architec-
turaux. Les cimetières de la
ïhébaïde, Thèbes, Naggadah,
Salamieh, Esneh, Akhmîm
en ont fourni des quantités
considérables. D'autres pro-
viennent d'Antinoë, d'As-
siout ou d'Assouan. L'esprit
qui préside à leur agence-
ment est le même que celui
qui règne dans les sculptures
des églises. C'est la culture
intensive de l'état d'âme
particulier, né de la méditation contemplative, façonné au spectacle
du renouvellement perpétuel des choses, que gouverne une im-
muable loi. La facture est toujours aussi gauche et aussi hésitante.
OEuvre d'un artiste improvisé, elle n'a rien de la précision mathé-
matique de la ligne, qui distingue les formules d'enseignement.
Portail de basilique. — Fronton couronné des flammes
du Ma et fleuron cruciforme sur le ventail.
Musée égyptien du Caire.
LA SCULPTURE
233
L'aspiration se fait jour sans entraves, peu lui importe l'imper-
fection de sa parure. Elle s'afïirme par elle ; le reste lui est étranger.
A Assouan, le répertoire purement géométral domine. A Antinoë,
les assemblages sont plus simples, mais généralement enguirlandés
d'arabesques ; ou bien encore de larges rosaces occupent toute la
largeur du panneau. La Thébaïde emploie les deux manières, mais
sans donner à l'une ou à l'autre un développement aussi considé-
Slclo funéraire. — Musée c'gjiilien du Caire.
rable. Le portail de la basilique paradisiaque prime les autres thèmes
chez elle, et ne s'unit qu'incidemment à eux. Des nécropoles d'Akh-
mim et de Salamieh sont sortis les plus remarquables exemplaires.
Au Fayoûm, appartiennent surtout les figures orantes, les grandes
rosaces cruciformes, et les médaillons richement ornemanés.
Au vi° siècle enfin, cette élaboration lente arrive avec les mer-
veilleuses frises du deir-es-Souriam à son apogée. Le rinceau et
l'arabesque n'ont plus rien à acquérir. La polygonie a touché à la
234
LA SCULPTURE
perfection du tracé, toutes les lois du groupement lui sont fami-
lières; et la superposition de l'idée abstraite s'est incarnée dans
celle de l'entrelacs.
Telle est, succinctement résumée, l'analyse de celle période si
peu connue de la sculpture chrétienne des premiers siècles de notre
ère. Les monuments qui la retracent sont souvent informes, les ten-
dances n'en subsistent pas
moins vivaces, d'autant
plus frappantes, qu'elles se
manifestent naïvement.
L'école qui entreprit de les
matérialiser s'attarda aux
difïicultés de la route.
Pauvre et maladroite, elle
resta longtemps impuis-
sante à atteindre au fini
de l'exécution, et l'on s'est
éloigné (relie, sans môme
se demander la raison de
celte maladresse et de
cette pauvreté. Pourquoi
certaiues Ibi'mes ont sufTi
à soulever ses répugnan-
ces; pourquoi certaines
combinaisons de ligne ont
eu le don de la captiver;
pourquoi ses retours continuels vers le répertoire antique ; pourquoi
sa persistance à repousser l'imitation.
Cette raison en est surtout que l'b^gypte, qui de tout temps s'était
adonnée à cet état d'Ame tout spécial, « la délectation morose »,
traverse, en devenant chrétienne, une crise de mysticisme, d'une
intensité extraordinaire. Elle s'attache alors davantage aux impres-
sions abstraites, qu'exhalent les rythmes des lignes; l'aspect réel des
choses lui est, de plus, indifférent. Et, peu à peu, ainsi, un style se
orme. Style incomplet, style embryonnaire, style barbare si l'on
veut, mais qui cependant, n'en constitue pas moins une manifes-
tation, une étape, sinon de l'art, au moins de l'histoire de l'art.
r|^^|^7/Jp/3c^.P.^
,- \Tr
Porlail do hasilKim'.
La colombe se dégageant de l'omlire s; iiiiiolis(^e par
Musée égyptien du Caire.
L'ux crazelles.
LA SCULPTURE
235
Que la sculpture copte, ainsi comprise, soit rejetée hors la loi
esthétique, par les partisans de la plastique; soit. Mais, pour l'iiis-
Les frises du Deïr-es-Souriani.
torien, il ne saurait en être de même. Un rôle appartient à cette
formule tant dédaignée. L'art qu'elle représente est le précurseur
iau LA SCULPTURE
(le l'arl arabe. Vainement lui reprocherait-on sa médiocrité insigne,
l'intuilioii de l'idéalisme lui appartient incontestablement. Les
assemblages polygonaux sont élémentaires ; mais les premières mos-
quées en ont-elles de plus complexes; et cette complexité dépend-
elle d'autre chose que de l'expérience acquise? Non, puisque au
temps des khalifes de Bàghdad et du Caire, ce sont ces mêmes
Copies qui demeurent les polygonistes des monuments de l'Islam.
Leur facture d'alors n'est que le raffinement des ébauches rudi-
menlaires qu'ils ont jetés jadis sur les murs de leurs laures ou sur
les stèles de leurs tombes. Au fond le sentiment reste le même ;
ici emprisonné dans la difficulté de la technique, là exalté par la
pratique de l'art.
Peut-on même aflirmer qu'une profonde difierence de rendu
existe entre les efïlorescences arabescales des édifices de l'époque
de Touloùn ou de celle des Fatimites et celles de certaines œuvres
copies? Encore une fois non, puisqu'il suffirait de mettre en
parallèle les frises d'Akhnas, celles d'Akhmîm, celles surtout du
dëu'-es-Souj'iam et quelques-unes des stèles de la Thébaïde, avec
les sculptures du niakhmurah de Touloùn, du inirhah de Sitta
Kokaiah, des portes d'El-Azhar ou même des poutres du maristan
de Kalaoùn, pour retrouver une absolue identité. Dans les unes et
les autres reviennent les mêmes rinceaux, les mêmes végétations
rythmiques, composites et conventionnelles, les mêmes ceps de
vigne, les mômes arabesques stylisées, la même llore animale
épanouie dans les mômes rosaces ajourées, les mêmes figures géo-
métrales. Les lions coptes, eux aussi, ne revivent-ils pas dans
maintes boiseries des sultans baharites et jusque dans les armoiries
de Bibars? L'on répéterait en vain que la tradition première vint
des Grecs; le Copte, en élimina bien vite la donnée. Il rejeta la
forme humaine, remania le reste au gré de ses affinités; et tendit
tout son effort vers le symbolisme et la polygonie, qui restent
entièrement inconnus à l'art byzantin. S'il repousse l'imitation,
c'est qu'il est fidèle à ses anciennes idées théosophiques; c'est
que les gnostiques ont traduit exactement sa manière de com-
prendre ridée chrétienne; c'est qu'enfin, il est monophysite;
et qu'avant ou après le concile de Chalcédoine, il demeure attaché
aux théories panthéistes, qui de tout temps ont été siennes; celles de
LA SCULPTURE
237
l'évolution naturelle des choses, gouvernées par une puissance qui
ne saurait être exprimée ; de ces lois des devenirs, qui ont bercé
son enfance, ont fait de lui un être passif, à qui l'extériorité est
indifférente; un spiritualiste enfin, que l'incréé attire, et qui pour
fixer les conceptions de Basilide et de Valentin. cette pliilosopliie
pareille à celle de la doctrine antique, a recours, de même que ses
ancêtres, aux combinaisons de lignes abstraites, qui n'ont de valeur
qu'en raison de l'esprit qui a présidé à leur agencement.
Y. — Les Boiseries.
La preuve en est, que ces aspirations latentes de la sculpture
lapidaire prennent corps dans les boiseries et s'y manifestent
bientôt dans toute leur plé-
nitude. Si rebelles au ciseau
que soient les fibres ligneuses
du cèdre, la silhouette se dé-
tache plus franchement et les
fonds sont plus faciles à évi-
der. Aussi, les plus vieux
panneaux qui nous soient
parvenus , ceux des laures
d'Athribis, appartenant à la
période copte proprement
dite, alors que l'église sche-
noûdienne arrivait au faîte
de sa grandeur, nous don nen t
une réplique,
des thèmes hab
les. Si les pre-
miers essais
ne furent pas
heureux ,
ainsi que le
montre un
fragment de
pupitre, taillé en forme de croix ansée, dans la boucle de laquelle
Panneau de boiserie. — Musi^c i'g\ plien du Cairo.
238
LA SCULPTURE
une petite croix grecque s'encliAsse (page J), du moins, une certaine
liberté, une certaine sûreté de main nous est prouvée par un autre
morceau de même date, composé de petits bas-reliefs réunis dans un
cadre massif. Les bordures sont faites des mêmes rinceaux révulsés,
mais plus souples, plus cbamplevés, plus symétriques; l'inflexion
des svastïcm est plus régulière, plus absolue, la végétation cruci-
forme germée dans leurs replis plus vigoureuse. Par contre les
figures animées ont peu gagné. Le saint Georges, à cbeval, traverse
un paysage d'arabesques sensiblement mieux dessinées. La monture
est beaucoup trop petite, les pieds du généralissime des armées
célestes affleurent terre, mais le mouvement est mieux entendu, et
les arbrisseaux sont infiniment mieux plantés.
L'assemblage polygonal progresse en devenant une marqueterie.
tien du C'aii-p,
Une stalle, finement fouillée, provenant d'Akbmîn, a pour dossier
un long tableau rectangulaire, que remplit une imbrication de
croix. La trame est visible, les joints sont mal établis; n'importe.
Les vides sont suffisants à mettre en relief le symbole, à faire que
l'œil ne perçoive que lui. Des petits carrés, tantôt ménagés au
centre de la croix, tantôt répartis dans ses bras, couvrent le
champ et assurent la régularité de l'alternance. Un tel morceau
annonce une école, celle des grands polygonites, qui plus tard ne
feront qu'en reprendre la thèse, et la paraphraser magistralement.
Un siècle encore, — vif siècle, — et ce style aura, à son tour,
LA SCULPTURE
239
atteint son plein épanouissement, avec les boiseries du Deïr-es-
Souriani, dont l'œuvre arabe ne sera que la réplique. La porte du
Porte du liaikal du Deïr-A?vba-neschai.
ha'ikal est à six brisures, comptant chacune sept petits panneaux
incrustés d'ivoire, où tous les thèmes de l'ornemaniste et du poly-
240
LA SCULPTURE
goniste se trouvent réunis. Tout en haut, ce sont des figures de
saints, entourées d'attributs syml^oliques; au-dessous, des entrelacs
déterminés par des cercles entrecoupés sur le centre; puis, des
cercles tengeants, où la croix vient s'cncliàsser ; des médaillons
cruciformes qua-
drilobés, où s'ins-
crit une autre
croix, enveloppée
d'arabesques folia-
cées; puis encore,
un enlacement de
sva.stïras circons-
crits de cercles ;
des imbrications
de croix sur ré-
seau carré; et en-
lin, d'autres croix
plus grandes, su-
I)erposées selon
des profils dente-
lés. A la deuxième
et à la sixième
feuillure, la mobi-
lité du décor est
parfaite. A la
deuxième, l'inter-
section des cercles
donne des croix
losanges ; à la si-
xième, un double
mouvement de
croix, suivant
qu'on prend pour centre quatre petits pentagones, ou quatre
petits quadrilatères irréguliers.
La sculpture imitative s'est affinée cependant, et un peu plus
tard, au x' siècle, à Rabylone, un long bas-relief, partagé en six
registres, retracera les épisodes de la vie du Christ et de pieuses
Porte du haiknl du iJeïr-es-Souriani.
LA SCULPTURE 241
légendes, en un style curieux, qui tient plus du Moyen Age occi-
dental que du byzantin. A la première scène, c^est l'Adoration des
Bergers et des Mages, dans le cadre \oulu de retable égyptienne.
Dans un berceau, figuré par un liant coflVo, divisé en caissons
remplis d'arabesques et de croix, F^nfant repose cnlie le bo'id'
et l'ane, au-dessus desquels plane un ange, tandis que de deux
cercles où se cachent deux faces séraphiqucs, les rayons d'une
gloire descendent vers lui. A gauclie de la crèclie, la Vierge veille
à demi couchée, vêtue d'une riche robe, la tète ceinte d'un niud)e
de perles. A droite, saint Josepli est assis, les genoux repliés sur la
poitrine, la tète appuyée sur la main. Au premier plan, deux
bergers, la houlette sur Tépaule, s'avancent conduisant un agneau.
En face d'eux, les Kois-Mages se prosternent aux pieds de Jésus et
présentent leur offrande. Un cordon d'arabesques court autour de
ce tableau; des croix auréolées se détachent aux quatre angles; une
autre se pose, sur l'axe médiat. On ne saurait nier la puissance
des reliefs, la grâce expressive de cette composition, si pareille à
celle des nôtres. La simplicité des attitudes, qui ])ai' maints cotés,
rappelle celle des primitifs italiens, et particulièrement du Giotto.
Les costumes sont magnifiquement brochés ; les chevelures, dispo-
sées par rangs de boucles étagées. Le groupement des personnages
est sutTisamment ordonné.
Saint Démétrius à cheval, le corps pris dans une cotte de
mailles, les mains couvertes de gantelets, est un paladin oriental
d'assez conquérante allure. Le cheval, bien caparaçonné, est assez
soigneusement étudié, bien que le mouvement de l'encolure et du
port de la tète soit faussé. Le saint, armé d'une lance tleuronnée
d'une croix, fait face à l'ennemi, et déjà l'un des païens git sous
les pieds de sa monture. Le visage est largement traité, et son
ampleur accentuée encore par un diadème posé sur le front et
le nimbe dont ce diadème est cerclé. A dextre, nn aigle au vol
abaissé ; à sénestre, un écu timbrent le panneau.
Saint George, pareillement cuirassé, pareillement armé, pareil-
lement nimbé, pareillement en selle sur une haquenée caparaçon-
née, passe vainqueur d'une puissance invisible. Le grand dragon
ennemi des bommes, si souvent représenté est absent. A sa place,
une ellipse que foule les sabots de devant du cheval, et un petit
242
LA SCULPTURE
vase prennent dans la scène nn sens symbolique. Devant lui, le
saint tient un colTret finement seulplé. A dextre, s'étale cette fois
une arabesque; à sénestre, plane Taigle, l'aile abaissée, en une
altitude qui fait songer à celle du vautour de Nékheb, dans les
monuments anciens.
Abou-Sifaine (Saint Mercurius) complète cette triade de saints
militants, dont les exploits remplissaient l'imagination populaire.
Seule la mise en scène diffère un peu de celle des tableaux pré-
cédents. La pieuse figure se détache dans un arceau trilobé, dont
Suinl Dôiiu'triiis cl Saiiil (icorgos. — Hoisci'ip du Deïi'-Aboii-Si')'(/ah.
chaque tympan est orné d'une image emblématique. L'épisode est
tout naturellement celui du triomple du saint sur Julien l'Apostat.
L'empereur est renversé sous les pieds du cheval, percé d'outre
en outre d'un coup de lance. Son casque est tombé dans la lutte,
et a roulé à l'angle gauche du bas-relief.
Opposé à l'Adoration des Rois Mages, un dernier registre nous
fait assister à la Cène. Le cadre, cette fois, est celui du cihorium,
soutenu par deux colonnettes à chapiteaux bulbeux. Entre deux
frontons triangulaires, la croix se dresse à son sommet, entourée
d'une large auréole, tandis que les rideaux relevés laissent voir la
LA SCULPTURE
243
célébration du mystère. Au centre de ce sanctuaire, une table
règne, carrée à l'une de ses extrémités, arrondie à l'autre, cliar"-ée
d'un poisson et de douze pains. Au premier plan, Jésus est assis sur
un coussin, la main étendue, en un geste de consécration, vers la
table. L'absence de coupes ou de gobelets est à noter; il s'en suit
que l'espèce du vin ne figure pas au banquet. Le poisson n'est là
qu'à titre d'idéogramme, afni d'exprimer la parole du Cliiist :
« Ceci est mon corps », puisqu'il équivaut à la phrase leo-oj; Xo-.ttô;
Osoû rlôç SwT-/,p. A Fentour les apôtres sont rangés.
Saiiit Mercui'iiis ot la C("
liioisci'ic iki De'ù'-Aliou-Serijdh.
Complétant enfin cet ensemble, un panneau est divisé en cloi-
sons, que remplissent des polygones entrecoupés sur fond d'ara-
besques. Dans un rectangle, des hexagones réguliers déterminent
deux séries d'hexagones et de pentagones semblables, ou dont ses
côtés sont égaux deux à deux. Le rinceau qui rampe sur le fond a
une sûreté de dessin, une fermeté de lignes, qui ne gagneront rien
dans la suite; et les ressauts de la croix, prouvent une main
exercée, rompue à toutes les difficultés de l'exécution.
La voie ainsi préparée aux polygonistes, les boiseries de l'Abou-
244
LA SCULPTURE
Sifaine et du Moliallakali devaient être raflirmation parfaite de cette
philosophie de révolution perpétuelle des choses, se transformant
^■^^s
Boiserie du Deir-Abox-Sifaine.
sans cesse, pour obéir aux lois de l'esprit caché. Le rythme de cette
symphonie de hgures abstraites a ses principes, aussi absolus que
LA SCULPTURE 245
ceux de la symplioiiie musicale. Chaque ligne a sa valeur el sa
tonalité. L'horizonlale reflète le calme, la méditation et l'extase; la
verticale, l'aspiration, l'élan de l'àme ; les obliques disent la tris-
tesse ou la joie, selon qu'elles sont convergeantes ou expansives.
Les propriétés de ces quatre éléments expressifs fui'ent tout le secret
de compositions longtemps considérées comme purs caprices, alors
qu'elles avaient su dire des raffinements de sensation qui toujours
échappèrent à l'imitation.
Se basant sur ce précepte, que les polygones réguliers, étant tou-
jours semblables à eux-mêmes, expriment des idées immuables, en
même temps que mobiles, l'artiste d'alors s'ingénia à les disposer
sur une trame ordonnée. Ceux de ces polygones dont le nombre de
côtés est pair, synthétisent des sentiments pondérés, empreints
d'une sérénité absolue; ceux dont le nombre des côtés est impair,
une mélancolie vague, le trouble, l'inquiétude, l'incertitude qu'en-
traîne leur manque d'équilibre et de symétrie; et de la juxtaposition
de ces deux formes se dégagent les différents modes dont il se
servit. L'entrelacs, qui n'est que l'entrecroisement des lignes tracées
dans une figure simple, un dérivé de cette figure, une superposition
de polygones s'entrecoupant dans le polygone initial contribue à
exalter l'impression donnée par l'image primaire et à en préciser
la tendance. Voilà pour les moyens mis en œuvre. Dans leur
union, le polygoniste procède de même que le musicien. Il choisit
son réseau, qui équivaut à un dessin d'orchestre, où les contextures
principales reviennent, ninsi qu'un rappel de thème, tandis que les
figures secondaires sont comme autant de motifs mélodiques, ména-
geant les transpositions. L'entrelacs, c'est le récitatif qui nous en
décrit les sensations cachées; et les bi'oderies semées dans les
mailles, celles qui courent dans le dessin du thème transposé. Aussi,
cet oratorio linéaire a-t-il su dire des nuances que l'art d'imitation
n'a jamais su rendre. L'un fouille les replis de l'âme, Tautre s'arrête
à l'épiderme ; tout ce qui est pensée est fermé pour lui. Deux principes
de la polygonie se prêtaient merveilleusement, à cette matérialisation
de l'invisible; la figure géométrale régulière, par sa symétrie toujours
semblable à elle-même ; et de là, une impression d'éternité, d'autant
plus forte, qu'elle sera un plus grand nombre de fois reproduite;
l'assemblage sur le réseau, car ces figures pourront être reliées par
246 LA SCULPTURE
une inriivito d'enchaînements, oîi des retours périodiques, des rappels
de tlième, les ramèneront à des places fixes ; et de là l'idée des
évolutions accomplies, la description des chemins du labyrinthe
par lesquels la méditation a passé, d'autant plus subtiles, que
l'agencement sera plus ténu.
Les figures le plus souvent employées par le polygoniste copte
sont l'octogone, le décagone et le dodécagone, et cela a son impor-
tance. Pour(juoi ce choix, alors que le trigone, l'hexagone et
l'ennagone sont plus aisés à manier? Abstraction faite des raisons
symholicjues, qui plaidèrent en faveur du trigone, cette forme dut
être rejetéc, parce que, ayant un Jiombre de côtés impair, elle
n'eût point donné à la com])osition cette symétrie absolue, caracté-
ristique essentielle de la sérénité de la foi alexandrine. Mais si
le polygone est écarté, le réseau de l'assemblage dodécagone n'en
est pas moins trigone. Quant au\ entrelacs octogones, décagones
et dodécagones il serait téméraire peut-être de voir en eux une
manifestation des idées basilidiennes et valentiennes, l'Ogdoade et
le Plérôme peuplés par les émanations. La tentation est grande
pourtant, tant ces images sont symboliques, et les mailles délimitées
par leurs côtés, propices entre toutes aux ])rojections de lignes
capables de donner l'empreinte des complexités et des ondoie-
ments de l'Ame, passant par ces mille détours qui l'avaient con-
duite, à force de subtilités, aux schismes et aux hérésies ; et qui,
après comme avant Chalcédoinc, la laissèrent inquiète, et la rame-
nèrent indéfiniment sur les mêmes chemins.
Cette loi de révolution polygonale., jusqu'ici méconnue, est
claire cependant, si Ton suit pas à pas sa marche. Les premiers
monuments de l'Eglise d'Alexandrie montrent ses balbutiements,
transcrits sur pierre par de naïfs fidèles, qui ignorent Talgèbre et
le tracé géométral. Puis, cette phraséologie lapidaire se constitue
et s'épure. Elle s'épanouit enfin au xi" siècle, fidèle au principe qui
dès le début, a été sien. C'est cette persévérance du Copte à
s'attacher à cette polygonie, qui, de tout son art, reste l'essence.
11 la crée de toute pièce; ses premiers essais sont informes, mais il
ne se rebute pas pour cela; il poursuit, sans trêve ni relâche, la
recherche de son idéal. Quand l'Islam s'est implanté en Egypte,
qui se fait le constructeur et l'ornemaniste des mosquées? Le
LA SCULPTURE 247
Copte, invariablement. C/est nn Copte qui bâtit la Imdhah de la
Mekkc, un Copte qui édilie la mosquée d'Amrou, un Copte qui
sculpte le mimher qu'on y élève ; un Copte, qui éri^e la basilique
de Témir Touloûn ; un Copte qui est rarcliilecte de cet autre
merveilleux monument, la caLliédrale de Sultan Hassan. Or, tous
ces édifices sont marqués au sceau de la polygonie. Dallao-e du
sol, parement des murs, système des voûtes, lout a pour principe,
et pour principe vital, Femploi du polygone et de renlrelacs.
Longtemps, ceux-ci ont été considérés comme l'indice parfait de
l'art arabe ; ils se sont naturalisés tels, par rinlermédiaire des
Coptes, mais au fond, ils demeurent leur bien. Il est inutile de
décrire ici, à nouveau, les boiseries du Moballalvali et de l'.Vbou-
Sifaine, cette étude ayant été en partie faite. Ce qui plaide surtout
en faveur de ces boiseries, est que dans toutes deux, on retrouve
l'imbrication de croix sur réseau carré. Les autres ])anneaux sont
formés d'entrelacs étoiles de décagones et de dodécagones. La croix
occupe le plus souvent le centre, mais n"est jamais la broderie du
dessin, développé par le tbème polygonal.
Le cbemin parcouru est long, qui sépare cette scul|)ture des
tentatives de la première heure. Les Grecs tout d'abord l'orientent
vers l'imitation, mais cette tendance se trouve en opposition for-
melle avec l'hérédité de la race, et l'état d'esprit du moment. Sous
l'empire de la ferveur, quelques maladroites ébauches écloscnt,
mauvais postiches de l'école byzantine. Mais la tloraison s'étiole ;
la plante n'arrive pas à s'acclimater; elle disparaît pour laisser la
place à des œuvres vraiment indigènes; anivres barbares, sorties
des mains de praticiens qui n'ont reçu aucune tradition, aucun
enseignement. Avant tout, ces pâles ébauches sont des interpréta-
tions symboliques du dogme ; ces stèles, pour ainsi dire informes, la
quintessence du rite alexandrin. Puis, quand un tassement s'est fait,
que la manière du sculpteur s'est un peu cultivée, apparaissent des
monuments transitoires, où les lignes se rigidifient. Ce n'est plus
l'imitation servile qu'il recherche; à travers la forme, il poursuit
la sensation. 11 s'applique à modeler, non plus une image, mais
l'impression que lui donne cette image. Fidèle à son origine, il
préfère de beaucoup la pensée à la forme concrète, et les impres-
sions flottantes à la réalité. Adonné à la méditation, il n'entrevoit
248 LA SCULPTURE
cette réalité qu'à travers le voile de ses conceptions religieuses.
Elle ne lui inspire que des sensations philosophiques, nuancées,
complexes; il évoque celles-ci à sa manière, par des abstractions,
qui pour lui sont emblématiques ; il incarne en elles son rêve ina-
chevé. Son premier souci est d'en ordonner les proportions, afin
de les rendre plus rythmiques. 11 en fait une polygonie vivante
ou végétale, pour y chercher cette symphonie des lignes qui chante
à ses yeux le récitatif des contemplations. Le divin, que les Grecs
avaient si grossièrement précisé, n"a pour lui aucune contexture
déterminée. C'est l'infini, avec cette grandeur calme, particulière
à l'Egypte et l'inéluctabilité des devenirs. Maître, parla géomé-
trie, du mouvement des figures polygonales, il trouve enfin dans
la philosophie du polygone cette impression de Tidéal de l'invisible ;
il rend visible cet invisible, sa composition selon la définition
gnostique a un côté secret, caché sous la partie évidente et une
partie évidente, qui se trouve sous le côté secret. Et par la super-
position de l'entrelacs, il y greffe Tidée de l'évolution des choses,
tournant dans un cercle inflexible pour s'y répéter indéfiniment.
VI. — La mobilité de la polygonie.
Cette mobilité de la polygonie, restée jusqu'ici ignorée, a cepen-
dant son explication scientifique. Le rôle joué par l'optique et les
illusions visuelles dans la mouvance du décor, l'apparition et la
disparition d'images brusquement profilées, s'imposant jusqu'à
l'obsession, puis s'évanouissant soudain, dans l'enchevêtrement des
entrelacs, a été rigoureusement établie. Deux causes concourent à
l'exagérer: la polychromie et les jeux de lumière et d'ombre. Aux
phénomènes des illusions viennent alors se greffer ceux de la per-
ception de l'espace et des couleurs.
Dans cette perception, le mécanisme de l'œil réalise deux choses :
la projection d'une image nette sur la rétine, et le mouvement ayant
pour objectif d'amener, successivement, les différentes portions
de cette image dans la position la plus favorable à la vision. La
netteté de l'impression rétinienne dépend alors du cristallin, lequel
doit tendre à concentrer la lumière provenant de l'image. Pour cela,
PI. Y.
Église du Deïr-Abou-Sifaine.
Boiserie incrustée d'ivoire, à gauche du choeur.
r. SCULPTURE 2i'J
il lui faut être plus épais et plus arrondi pour les images rapprochées ;
plus mince et plus aplati, à mesure qu'elles reculent dans l'éloigne-
ment. Ces adaptations de l'œil constituent ce que les savants dési-
gnent sous le nom d'accommodations.
Enfin, le point où le nerf optique pénètre dans l'œil est dépourvu
de sensibilité et ne répond point à l'excitation de la lumière; c'est
ce qu'on nomme la tache aveugle, A son tour, l'aquité visuelle
modifie l'apparence des images, au point de l'altérer complètement.
Des lignes droites parallèles, vues à certaine distance, semblent
sinueuses. Cela est dû, pense Helmholtz, à l'arrangement en mosaïque
des cônes visuels. Les cônes touchés par les contours d'une ligne
blanche sont excités, dans la mesure où ils sont atteints, ceux qui le
sont fortement donnent la sensation de la ligne blanche, avec des
irrégularités; ceux qui le sont peu se joignent à ceux qui ne le sont
pas, pour donner l'impression de la ligne noire, avec des irrégula-
rités semblables. Ce phénomène est connu sous le nom de mosaïque
hexagone de Helmholtz.
Les intensités respectives de couleurs et de dessins s'amoindrissent
avec la fatigue rétinienne. Le champ visuel se fait uniforme; les
parties de la rétine qui sont fortement excitées sont abaissées; celles
qui le sont peu s'élèvent à ce niveau, et chaque clignement d'yeux
produit une illumination générale du champ de perception. L'œil
s'adapte à l'intensité de la lumière, par une modification de la
grandeur de la pupille, correspondant à d'autres modifications qui
se produisent dans la rétine môme. Une faible lumière est plus
favorable à l'adaptation qu'une lumière incolore, ou trop chargée
de colorants.
Ces modifications successives de l'image, selon l'adaptation, la
fatigue rétinienne et la coloration des lumières portent le nom
d'images consécutives. Celles dans lesquelles les relations de lumière
et d'ombre de l'image originale sont conservées, sont désignées du
nom d'images consécutives positives; celles dans lesquelles ces rela-
tions sont renversées, du nom d'images consécutives négatives. Les
images consécutives positives ont le plus souvent les couleursmèmes
de l'image ou ses complémentaires ; les images consécutives néga-
tives ont la couleur complémentaire, invariablement. Ces dernières
sont de beaucoup les plus persistantes, en raison de ce qu'elles pro-
250 LA SCULPTURE
viennent de la fatigue rétinienne. Le peu de durée de l'image consé-
cutive positive est attribuée à celle-ci. 11 s'en suit que l'image posi-
tive apparaît d'abord sous sa couleur vraie, puis la perd, pour
prendre sa complémentaire. Mais, le point le plus important de ce
phénomène est que l'image consécutive, perçue par un seul œil,
(image consécutive monoculaire), peut sembler être vue par l'autre
œil, d'où il paraît découler que le siège des images consécutives est
central et non périphérique; autrement dit, qu'il réside dans les
centres cérébraux et non dans les organes de vision.
Les images consécutives de mouvement sont produites par des
mouvements réels, bien qu'inconscients, des yeux et ne sont compa-
rables qu'aux mouvements apparents des objets vus dans le vertige.
La mesure dans laquelle la représentation psychique du mouve-
ment des yeux coopère à l'illusion n'a pu être déterminée jusqu'ici.
Les recherches des savants n'ont abouti qu'à des systèmes vagues.
Tous ces mouvements peuvent être considérés comme des mouve-
ments de rotation autour de trois axes : axe sagittal, coïncidant
à la ligne visuelle : axe frontal, s'étendant horizontalement de
droite à gauche ; axe vertical, s'étendant de bas en haut. Théorique-
ment, ces trois axes s'entrecoupent à angle droit, au centre de
rotation de la rétine. Le champ visuel est alors l'étendue que peut
percevoir l'œil au repos, le champ de fixation, l'espace dans lequel
le point de fixation peut se mouvoir, sans déplacement de la tête.
La torsion désigne les mouvements autour de l'axe sagittal. Enfin,
d'importance capitale est une tendance réflexe de l'œil, à se mou-
voir de façon à amener toute image brillante, qui se trouve projetée
sur la partie périphérique de la rétine, dans la région la plus nette
de la vision.
De ces premiers éléments fournis à la critique par la science, il
est aisé de dégager l'explication de nombre d'impressions esthé-
tiques, engendrées par la polygonie. La mobilité apparente des
figures s'explique; l'image consécutive, positive et négative, la
fatigue rétinienne, le mouvement des yeux, l'établissent péremp-
toirement. Dans ces boiseries, aux incrustations d'ivoire teints,
s'unissant aux ivoires blancs, pour décomposer le moindre trigone
en au moins quatre trigones semblables, les grandes figures de
l'entrelacs, profilées par les lignes blanches, impressionneront tout
LA SCULPTURE 231
d'abord la rétine. Puis, avec la l'aliguo de cellc-ei, l'image consécu-
tive négative apparaîtra; chaque clignement d'yeux illuminera la
surface, mais en même temps, la mosaïque des cônes visuels sui-
vra les contours esquissés. Le mouvement de rotation de Taûl,
selon celui des axes autour duquel il évoluera, distinguera des com-
binaisons diiïérentes. Si inconscients qu'ils soient, ces mouvements
donneront aux images consécutives des aspects de ligures de ver-
tige. Et si, en même temps, une excitation cérébrale se produit
chez le spectateur, ces apparitions de vertige se peindront comme
autant de visions.
Voilà pour la mobilité des ligures, la perception des couleurs et
de l'espace la modiiie encore d'une façon sensible. Voyons d'abord
l'exposé de ses lois.
La sensation des couleurs est donnée par les couleurs premières ;
le vert, le rouge et le bleu, selon llelmholtz; le rouge, le vert, le
jaune et le bleu, selon Hering. Une sensation de couleur peut être
moditiée de trois manières : parle ton, la saturation et l'intensité.
Les changements de tons sont produits par l'addition ou la sous-
traction du blanc; les changements d'intensité sont des change-
ments dans l'éclat de la nuance. Ceci posé, la distribution de la
sensibilité de la rétine s'eilcctue comme suit.
Au centre, la tache aveugle s'oppose à la perception nette des
couleurs. iJans la zone immédiate, toutes les couleurs sont re-
connues ; dans la seconde, le jaune et le bleu seulement. Dans
la troisième, toutes les couleurs semblent noires, grises ou blan-
ches. Les changements de saturation s'obtiennent en ajoutant ce
blanc ou ce gris. Le noir et le blanc en sont les deux extrêmes.
Toutes les couleurs tendent vers le blanc ou le blanc jaunâtre.
A leur minima d'intensité toutes les couleurs paraissent grises
ou noires.
Lorsque l'étendue de la région rétinienne excitée est petite, les
surfaces apparaissent incolores; lorsqu'elles sont un peu plus
grandes elles semblent colorées, mais non sous leurs couleurs
vraies. L'inertie rétinienne est différente pour les diiïérentes cou-
leurs. Celles qui sont unies à leur complémentaire semblent grises.
Entin, l'effet d'une couleur sur une autre, lorsqu'elle n'est pas
mélangée avec elle, mais présentée à l'œil successivement ou simul-
252 LA SCULPTURE
lanémenl, dans un champ adjacent, est connu sous le nom de
contraste; et l'on distingue le contraste successif, du contraste
simultané. Le premier relève des images consécutives négatives
et de ce fait ne constitue qu'un phénomène physiologique. Le
second, au contraire, est considéré par Helmholtz comme un phé-
nomène psychologique de faux jugement. Les contrastes sont accu-
sés quand les couleurs sont près l'une de l'autre. La couleur qui se
trouve modifiée est appelée couleur induite; la couleur inductrice
est celle qui provoque la modification. Lorsque l'étendue de la cou-
leur inductrice est considérahle, et celle de la couleur induite
petite, le contraste est visible, surtout sur la dernière ; lorsque les
deux étendues sont égales, l'elfet est réciproque. Ces effets de con-
trastes sont frappants avec des lumières peu saturées, et ceux
d'entre eux qui sont simultanés se perdent dans les effets plus puis-
sants du contraste successif.
Une dernière cause modifie ces efîets, l'antagonisme des contours.
Par contours, on entend les lignes de séparation de deux champs
limitrophes, présentant l'un une couleur, l'autre une autre. Une
partie de l'infiuence des contrastes est due au renforcement mutuel
du noir et du blanc.
Pour ce qui est de ces phénomènes de coloration, on voit quel
parti en pouvait tirer la polygonie. Dans les mosaïques de marbre
ou de marqueterie, dans les boiseries incrustées d'ivoires, l'alter-
nance des mailles polygonales, noires et blanches, est en fait cons-
tant. Le champ, ainsi délimité, se trouve circonscrit par un filet de
largeur variable, donnant généralement la complémentaire. L'iner-
tie rétinienne entrant alors en jeu, perçoit tour à tour le blanc et
le noir. Quant aux figures polygonales polychromes, aux trigones,
pour ne citer que les plus simples, divisés en quatre trigones secon-
daires, dont chacun présente le plus souvent la même subdivision,
leurs principes entraînent les mômes phénomènes. Là encore, il
s'en suit une mobilité de vision, venant se greffer sur celle des
images consécutives, positives et négatives, et chacune des combi-
naisons polygonales, déterminées par l'une des couleurs, tour à
tour, se profilera.
La perception de l'espace enfin, et les illusions qu'elle entraîne
à sa suite complétaient en l'affirmant cette nuance esthétique, par-
LA SCULPTUIIE ^-^.^
ticulière à l'ondoiement de la polygonie. Une fois encore, il est
nécessaire de revenir aux travaux de Helmholtz et de Herino'.
La perception de l'espace repose sur des sensations rétiniennes
et cinesthétiques des deux yeux ; et dans chaque acte de vision
normale, une faible partie de ces sensations ou toutes peuvent
jouer un rôle. Une observation importante, faite par Helmholtz,
est connue sous le nom de cercles de direction. Ces cercles dé-
crivent un damier, qui semble constitué par des parallèles. Cette
illusion provient de la façon, dont I'qmI peut parcourir une courte
image consécutive, sans en quitter les contours. Ceux-ci ressemblent
alors, pour l'œil en mouvement, à des droites, cette perception
dépendant de celle qu'il a eue, alors qu'il était en mouvement.
Un grand nombre d'illusions modifient la perception des figures
planes. La cause la plus fréquente est le mouvement des yeux,
et particulièrement leur tendance à suivre les contours. Les lignes
ainsi vues sont plus nettes que celles qu'ils ne suivent pas, et les
lignes qui ont à peu près la môme direction que celles suivies sont
favorisées, par rapport à celles qui ont des directions différentes.
De plus, les espaces divisés paraissent plus grands que les espaces
vides, et cela encore est dû à une différence dans le mouvement
des yeux. Lorsqu'ils parcourent des espaces divisés, leur mouve-
ment est rendu plus difficile, par les courtes étapes qu'il leur faut
successivement faire. Le fait qu'une seule interruption au milieu
de l'espace a un effet opposé s'explique par une tendance de
l'œil, lorsqu'on marque le milieu d'une étendue, à embrasser, à
la fois, toute cette étendue en fixant le milieu.
L'illusion du mouvement des figures immobiles dépend d'images
consécutives positives, et du mouvement des yeux. Pour les cercles ou
polygones concentriques, le phénomène va décroissant, à mesure que
le nombre des subdivisions du champ diminue. L'illusion de l'agran-
dissement des surfaces brillantes, aux dépens des surfaces sombres
concentriques est connue sous le nom d'irradiation. Cette illusion
positive est due au brillant de la ligne qui sépare les surfaces noires
des surfaces blanches. Le contour prend ainsi l'aspect d'une bande
grise, située, partie dans le noir, partie dans le blanc. Dans l'irradia-
tion négative, la ligne profite de toute la bande grise, près du bord,
où se produit un accroissement ou une diminution de clarté.
254 LA SCULPTURE
L'action combinée de l'irradiation positive et négative explique
la tendance des cercles blancs assemblés à prendre une forme hexa-
gonale, lorsqu'on les regarde à certaine distance. Les grandes sur-
faces triangulaires subissent l'irradiation positive des cercles ;
tandis que les parties où les cercles se rapproclient le plus con-
servent l'intégrité de leur surface, grâce à l'effet opposé.
Enfin, une grande loi de perception est celle des figures ambi-
guës. Pour ces ligures, les changements de perception et d'inter-
prétation paraissent dépendre de changements dans les centres
mêmes de perception. Si des figures semblables sont imbriquées ;
les unes peuvent être considérées comme fonds, par rapport aux
autres. La transposition de fond est accompagnée d'un changement
d'attitude mentale, dépendant en partie de ce premier changement,
en partie du nouvel axe de symétrie des figures subordonnées,
horizontal et vertical.
Ces extraits des observations de Helmholtz, lïering, Wundt,
Weber et Zollner résumées par Stanford suffisent à fixer quelques
points de cette esthétique peu connue, qu'est celle de la polygonie.
Dans les boiseries, le décor se profile presque toujours en blanc,
sur fond noir. Les polygones à côtés multiples, décagones, dodéca-
gones, rosaces à seize mailles étoilées participent de l'illusion du
mouvement due à la division de leur surface. De plus, cette ligne
de contour se rapprochant du cercle, l'entrelacs jouit des propriétés
de l'irradiation. Lorsque, au contraire, le nombre des côtés du
polygone va diminuant, carrés, pentagones, hexagones, octogones;
les axes visuels, horizontaux et verticaux, contribuent à la suresti-
mation des surfaces, et agrandissent le champ de perception.
Lions afTi'ont(''s sur l'arbrfi paradisiaque. — Mus(''0 •'■gypticn du Caire.
Peinture de vase. — Collection de M. le D'' Fouquet.
CHAPITRE V
LA PEINTURE
1. — L'Enseignement.
Couvent dos Cinq Ejrliscs,
Fragment d'une fresque
du chœur.
Bien que ignorante encore de la perspective et
des jeux de lumière et d'ombre, la peinture
laissait cependant le champ plus libre à l'artiste.
L'irréalité de ses formes, la vie factice de ses
couleurs étaient capables de se plier aux subti-
lités extatiques de Fume altérée de contemplations. Aussi, fut-ce à
elle, que de bonne heure, on vit l'Orient demander le plus l'ombre
de ses rêves sacrés, suivant en cela d'ailleurs l'instinct des peuples
spiritualistes. Et cet instinct, pour avoir été étouffé sous l'op-
pression hellénique, se réveilla tout à coup, plus vivace qu'aux
derniers jours des anciennes civilisations.
En Egypte, principalement, la peinture avait joué un rôle parti-
culier, qui l'appelait à être l'interprète par excellence du mysti-
cisme copte. Dans les tombes anciennes, l'histoire de la vie de
l'au-delà se déroule en grandes fresques, nous initiant aux phases
de l'existence du double ; et la croyance voulait encore que ces
peintures ne fussent point une simple représentation de scènes invi-
25G LA PEINTURE
sibles, mais se changeassent, chaque jour, en tableaux magiques,
où êtres et choses se trouvaient, pour un instant, animés d'une
\ie égale à celle du maître du logis. Quand la chapelle était déserte,
que parents et amis s'étaient retirés, après avoir accompli les
rites consacrés, le double quittait le caveau et venait se glisser
dans les supports qui le montraient assis au seuil de l'appartement
funèbre. Alors, la table figurée, chargée d'offrandes fictives, devenait
une table réelle, un double de table, paré du double des victuailles
destinées au banquet. Les convives profilés sur les murs, devenaient
des doubles de convives et tous les actes indiqués s'accomplissaient
pendant un instant.
Quelque chose de cette tradition devait forcément subsister
dans le christianisme, et pour cette raison, favoriser l'interpréta-
tion, par la peinture, des scènes du Mystère. Aussi, les plus anciens
livres alexandrins nous parlent-ils de tableaux étalés aux murs
des basiliques, ou placés dans les maisons des fidèles, pour leur
assurer la protection de la Vierge, de l'archange Michel, de saint
Georges ou de l'Ange du Seigneur. Malheureusement, cette ferveur
de l'Egypte, pour ardente qu'elle fût, n'alla point jusqu'à vénérer
particulièrement une image ancienne, qu'un lien rattachât à la
légende. Ce sentiment d'ostentation, maintes fois signalé au cours
des précédents chapitres, poussa toujours les derniers venus à
vouloir surpasser leurs devanciers, de sorte que, sur les vieilles
fresques de l'église primitive, à peine écaillée, le beau zèle de
quelque dévot posa une couche d'enduit, sur lequel s'étendit une
nouvelle composition. Cette seconde fresque, qu'elle ait été ou
non l'œuvre d'un maître, commençait-elle à prdir, un autre dévot
croyait faire œuvre pie, que de la recouvrir à son tour, si bien
qu'aujourd'hui, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de
rétablir l'histoire de la peinture, aux premiers siècles de l'ère
copte. Quant aux petits tableaux peints sur bois, bien peu, qui
aient une origine indiscutable, sont parvenus jusqu'à nous. Ceux
qu'on peut le mieux classer proviennent de couvercles de sarco-
phage, déterrés surtout dans les cimetières de Panopolis, d'Antinoë
et du Fayoùm.
Cette persistance du sentiment égyptien chez le Copte est établie
par maints récits édifiants, composés par les moines de la Thébaïde.
LA PEINTURE ofîT
Écoutez plutôt ce passage, extrait du panégyrique de sainte Eu-
phémie, présenté au lecteur par un scribe inconnu, comme ayant
été conté par saint Athanase, afin d'exaller la puissance de l'ar-
change Michel.
(( Il y avait, sous le règne du grand roi Ilonorius un général
nommé Aristarque, qui avait une femme bénie et pieuse, nommée
Euphémie ; tous deux marchaient sans reproches, dans les voies de
Dieu ». Suit la biographie des deux personnages. Mais, Aris-
tarque, très malade, se sent entrer en agonie et fait à sa femme ses
suprêmes recommandations : « Tu vois, mou aimée, que j'ai fini
mon temps sur terre. La mort s'approche de moi. Ne cesse de faire
aucune des pratiques que je faisais, surtout, au jour de l'archange
Michel. » Ce à quoi, Enphémie répond : « Vive Dieu, je n'omettrai
rien de ce que tu me recommandes. Mais je t'en prie, fais-moi faire
un portrait de l'archange Michel, que je placerai dans ma chambre,
afin qu'il me protège contre les coups de Satan. Tu sais. Mon
Seigneur, qu'après ta mort, je mangerai mon pain dans les soupirs
et les larmes; car la femme, après la mort de son mari, n'a plus
d'espoir ni de vie. Elle ressemble à un corps sans âme, c'est une
barque sans pilote pour la diriger. »
Émerveillé de ce beau discours, Aristarque envoie sur l'heure,
car le temps pressait, « cherclier un peintre habile ». « Celui-ci
se mit à l'œuvre, fit un portrait de rarcliange Michel, le garnit de
pierres précieuses, et le couvrit d'une couche d'or pur. » Peu après,
Aristarque meurt, et le Diable qui espère ne point perdre ses
droits, prend mille formes pour tenter la femme bénie, réfugiée
dans les larmes, quoique jeune encore. Tout d'abord, il revêt les
traits d'une vieille religieuse, et par d'insidieux discours, lui
conseille de se remarier. Comme un autre Méphistopliélès, il
étale devant elle des joyaux et des parures; puis, n'ayant pas
réussi, revient à la charge, se montre sous les traits d'un nègre,
« avec une barbe pareille à celle d'un bouc, les yeux rouges,
comme le sang, les cheveux semblables à des soies de sanglier »,
ce qui, à notre point de vue, serait assez mal choisi pour plaire.
Repoussé, l'Ennemi de la Vertu se représente à nouveau, ayant
pris cette fois l'aspect d'un ange aux longues ailes, la robe serrée
aux hanches par une ceinture d'or, la tète couronnée d'un diadème
238 LA PEINTURE
incrustée de gemmes, et tenant un sceptre à la main. Mais le
sceau de la croix manquait à ce sceptre, et ce détail apparaît
heureusement à temps à la pieuse Eupliémie. Sa vertu avait-
elle été chancelante? Le brave scribe oublie de nous renseigner à
cet égard. Nous voyons seulement que le Tentateur avait pénétré
déjà dans la chambre de la dame, quand celle-ci constata l'absence
du signe rédempteur sur l'armure du paladin céleste. Elle invoqua
alors l'archange Michel, car, Satan l'avait saisie en lui disant :
« Tu ne m'échapperas pas aujourd'hui ». Aussitôt Michel apparût
« vôtu de l'habit royal et tenant dans ses mains un sceptre d'or, en
haut duquel brillait la croix sainte. La chambre fut illuminée
d'une clarté plus brillante que celle du soleil. Déjà il s'était emparé
du Tentateur et le tenait dans sa main comme un passereau; après
l'avoir longtemps pressé, il le lâcha enfin, et le Réprouvé s'enfuit
avec grande confusion. »
Comme on le voit, il ne peut y avoir aucune place au doute. La
peinture copte, de môme que la peinture antique, est avant tout un
tableau magique, qui s'anime à la récitation du rituel. Les fresques
de l'église traduisaient les épisodes habituels du symbolisme
triomphal, mais lorsqu'elles représentaient Jésus, les saints, les
archanges, planant aux voûtes du ha'ikal^ c'était surtout pour cette
raison que le sanctuaire était leur maison d'élection, et qu'ils
l'habitaient, de môme qu'autrefois, habitait sa salle d'or, le double.
Qu'un possédé du diable, tel que celui cité dans un autre récit
« Les Merveilles de saint Georges » vint à pénétrer dans le saint lieu,
pour le profaner, et aussitôt saint Georges arrivait en personne,
saisissait le coupable, et le pendait à la chaîne soutenant la lampe
de l'autel. Mille détails sont là, qui démontrent péremptoirement
la chose. Quant aux panneaux de bois peints des sarcophages, tout
commentaire du rôle qui fut leur est superflu. Le corps est
recouvert de suaires et de bandelettes, à la mode chrétienne,
enfermé dans une sorte de maillot, assujetti par des tresses. Sur
le visage, où jadis un masque doré moulait les traits du mort, un
petit tableau peint à la cire, qui est un véritable portrait s'enchâsse ;
et comme tout dans la tombe chrétienne n'est que la transcription
de la tombe antique, et que la personnalité de l'élu s'y met sous
la protection du signe de sa foi, de môme que par le passé, cette
LA PEINTURE
200
présence d'un portrait peint, prouve seulement la survivance de
ce besoin de conserver ù l'Iiabitant de l'au-delà un support à son
effigie, plus parfait même que ne l'était celui d'autrefois, avec
l'animation factice de son regard, de son teint, du ])]i habituel de
sa bouche, du port de son front. Si bien, qu'au lieu d'avoir rompu
avec l'ancien culte des morts, en devenant chrétienne, l'Egypte en
avait simplement perfectionné les rites. Ces portraits furent les
premiers essais de la peinture copte, et l'enseignement, une fois
de plus, vint, en ligne droite, des
Grecs.
Les plus vieux que nous possédions
datent de cette époque incertaine, où
l'Egypte n'était qu'à demi convertie
au christianisme, et ont tous les ca-
ractères de la peinture hellénique.
Aussi les personnages ne sont point
des Egyptiens. C'est tantôt un Romain,
aux sourcils relevés vers les tempes,
aux yeux largement fendus en amande,
aux lèvres sensuelles, au menton vo-
lontaire, avec quelque chose de sin-
gulier dans l'ensemble des traits;
tantôt une Grecque, aux cheveux par-
taiïés en lourds bandeaux, au regard
interrogateur, à la bouche maussade,
aux épaules opulentes, le cou cerclé d'un collier; tantôt un
éphèbe, au front juvénil, à la chevelure en broussaille; tantôt
une Romaine à la physionomie hautaine. Tout au plus, peut-on
noter, à côté de ces portraits gréco-byzantins, celui d'un sémite
au nez busqué, aux yeux bridés, à la face large, aux pommettes
saillantes, ou celui d'un jeune Nubien au teint bronzé, la tète
ceinte d'une couronne d'or. La facture de ces œuvres, fran-
chement païennes, a les tendances de l'école imitative. La couleur
est posée par larges empâtements, le détail accusé sans trop de
recherche; les ombres sont dégradées avec soin; les lumières
savamment réparties; le rendu est suffisamment soigné. Le fond,
jadis doré, taisant voir ces figures dans le rayonnement de la
Poi-lrail iI'('|)1hMjo.
260
LA PEINTURE
tradition orientale, sans lequel n'existe point de vision glorieuse.
Enfin, un vernis épais, assurait Tagrégation de la pâte et la pré-
servait de Faction du temps.
Cette manière ne pouvait être celle du Copte, pour toutes les
raisons précédemment exposées. Amoureux comme il l'était de
l'irréel, il trouvait dans la convention du dessin et de la couleur
l'aliment parfait de son mysticisme visionnaire, affranchi enfin de
l'entrave insurmontable, que le côté matériel de l'œuvre sculptée
lui avait imposée jusque là. Toutefois, il faut bien le reconnaître,
si nombreuses que furent les
peintures coptes, aucune n'eut
jamais la moindre valeur es-
tliétique. A quelles causes at-
tribuer l'avortement de cette
manifestation de l'art, la plus
propre à toutes les interpré-
tations idéalistes, alors que la
formule est aux mains d'une
secte, qui, pour cet idéalisme,
n'avait reculé ni devant la
persécution, ni devant le mar-
lyre? Insuffisance d'éducation
d'une part, sans doute, bien
(jue cette raison soit de peu
de poids, lorsqu'il s'agit d'un
aussi grand enthousiasme ; ré-
pulsion pour la forme humaine surtout; et avant tout, ignorance
de la perspective et des jeux du clair obscur.
Tant qu'il s'était agi, à l'époque antique, de peindre les scènes de
la vie du double, dans la chapelle de l'hypogée, toutes les phases de
cette existence d'outre-tombe s'étaient précisées, ne laissant place
à nulle incertitude. C'était des jours pareils à ceux que l'être avait
vécus sur terre; leur projection colorée, entrevue sur la glace d'un
miroir. Une partie même de ces peintures avait trait à la vie
terrestre et se résumait à la biographie de l'habitant de la syringe.
Ailleurs, c'était la représentation des funérailles. Tout cela, le
peintre le voyait, y assistait chaque jour, et pouvait le retracer avec
Porlrail de dame l'omaii
Musée Ogyplien du Caire.
LA PEINTURE 2f.1
celte perfection d'observation, cette minutie de mise en scène, (lui
fait la sincérité du tableau. S'agissait-il de montrer le devenir de
l'âme à travers les régions funèbres et la mélamor|)liose des dieux,
l'artiste, qui avait reçu la tradition des premiers âges, la confidence
des premières révélations, recourait à des formules toutes svmbo-
liques, dont le sens maintenant nous échappe. Les êtres mvtliiques,
enveloppés dans le mystère de la nature uniquement divine, peuvent
prendre à leur gré toutes les formes qu'il leur plaît. « inconnu est
ton nom, infinis sont les aspects que tu revêts, ô Dieu grand, »
disent les hymnes et les litanies solaires. 11 n'en était pas de même
pour l'Alexandrin. Les anges ou les saints qui lui apparaissaient
avaient une forme concrète, supra-humaine, vaporeuse et fugitive,
telle que les contrastes de lumière et d'ombre étaient seuls capables
de rendre. Leur silhouette se découpait comme un mirage, entrevu
dans un rayon venu d'en haut, pour disparaître aussitôt. A la
renaissance italienne, les grands maîtres tels qu'Orcagna et Tadco
Gaddi parvinrent à force d'idéalisme à illuminer leurs fresques,
sans arrière-plan ni pénombre, de cette clarté de l'au-delà; mais
du moins, ils possédaient la science de la dégradation des tons et
des ombres. Au lieu de cela, le peintre copte, sans même savoir
modeler une figure, ne procède que par teintes plates, posées par
couches successives, et ne veut voir dans la figure qu'il évoque,
qu'un support, d'où toute trace de vie a disparu.
Parti de cette donnée, ce peintre, si barbare que soit sa facture,
conserve certaines qualités natives, suffisantes à nous prouver que,
mieux instruit, il nous eut légué des œuvres intéressantes, fort
différentes de celles du répertoire de Byzance. Au lieu de chercher
l'épanouissement vital chez les héros de ses légendes, il se contente
d'esquisser leurs traits, et le plus souvent n'applique aux visages
et aux mains aucun coloris. Cette silhouette, comme spiritualisée,
généralement tracée en rouge, d'un pinceau assez ferme, est la
meilleure partie de la fresque, bien que les traits soient convulsés
à plaisir, pour mieux rendre la béatitude des extases. La composition
est naturellement symétrique; au centre, se détache la principale
figure, isolée par des accessoires ; de chaque côté, se répartissent les
personnages secondaires, groupés de manière à obtenir un équi-
libre parfait. Les attitudes sont rarement variées. L'ange ou le
2C2 LA PEINTURE
saint est habituellement représenté adossé à la muraille, debout, ou
assis sur un haut fauteuil, la main droite repliée sur la poitrine,
l'autre tombant le long du coi'ps ou ramenée un peu au dessous de
la première, afin de mettre en relief un objet consacré, le livre de
l'Evangile, une palme ou la croix. Le détail des costumes est parti-
culièrement soigné. La cause en est, que cette robe dont sont vêtus
les acteurs de l'épopée sacrée est l'habit monacal, cet habit, dont
le port seul assurait le salut, et qui, en dépit du proverbe, faisait le
moine, si l'on en croit les paroles attribuées à saint Antoine.
« (Certes, l'habit des moines est digne d'être détesté par les démons. »
Les grandes pages du symbolisme triomphal ne s'étendent
guère au-delà de l'abside. Rarement elles courent en frises sur le
reste du sanctuaire; encore moins dans les nefs et le narlhex. Le
dëir Saint Siméon à Conti'a-Syène, est peut-être le seul monument
où une fresque ait orné le cloître d'un monastère, tant la peinture
était pour le Copte le ta])leau magique de la cliapelle, qui ])articipait
au mystère célébré, le double du saint sous la protection duquel
était placée l'église et qui recevait les actions de grâce de la foule,
comme autrefois celui du mort dans la syringe, ou celui du dieu
dans le temple érigé en son honneur.
C'est cette survivance de l'esprit ancien, dans la peinture chré-
tienne, qui, jusqu'ici, a rendu tant de tableaux inintelligibles, à
qui n'avait point la notion du rôle joué amtrefois par la peinture.
Si la statuaire, plus réaliste, plus matérielle, était l'habitacle, le
support d'une personnalité invisible; la silhouette projetée en
couleurs sur la fresque était le double de cette personnalité invi-
sible, l'essence psychique désincarnée, indépendante même de ce
support. Cette essence psycliique jouissait de la faculté de se
manifester; à l'appel du croyant elle s'animait et revêtait une
forme réelle. C'est pour cela que les accessoires, emblèmes, sym-
boles, sont si minutieusement étudiés. Leur signification magique
avait trop d'importance pour que rien fût laissé imprécis; ils
étaient les attributs donnant l'existence à l'être. Aussi sont-ils
toujours la partie la meilleure, au point de vue exécution. Quel-
quefois môme, ces accessoires sont accusés en relief, de façon à leur
prêter plus d'importance. Tradition, qui, conservée à travers le
Moyen Age, survit jusque dans les œuvres des Primitifs.
LA PEINTURE
263
11.
Les procédés.
En tant que coloristes, les Coptes ont toujours ignoré l'emploi
des demi-teintes. Les tons simples des divers ocres et quelques
tons composés, à base minérale, constituaient toute leur palette, où
le rouge ponceau, le vert émeraude et le violet dominaient, se
rehaussant de rappels blancs et orangés. L'esquisse est, ainsi qu'on
l'a vu déjà, tracée au pinceau, pinceau fait d'un jonc défibré à son
extrémité, instrument fort rudimentaire,
mais susceptible de fournir une incom-
parable pureté de trait, s'il est manié
par une main experte. L'Egyptien antique
n'en avait pas eu d'autres; et les dessins
les plus délicats des XYIIP et XIX' dy-
nasties, ces chefs-d'œuvres de vigueur,
de souplesse et de grâce que nous admi-
rons encore, ont été tracés ainsi. Mais,
le Copte n'avait point le doigté des vieux
maîtres. Le talent de ceux-ci s'était perdu
avec le secret de la belle calligraphie
hiératique, à l'instant où la lettre grecque
avait remplacé, dans l'écriture usuelle, les
caractères dérivés de l'hiéroglyphe an-
cien. Les teintes de fonds sont étendues
au moyen de larges brosses, faites, de
même, d'une tige de jonc, beaucoup plus grosse. Pour les bijoux,
broderies et accessoires, l'artiste recourait au calame, qui lui servait
à esquisser.
Ainsi ramenée à ce rang, la peinture n'eut occupé qu'une faible
place dans l'église, et les murailles du chœur, celles des nefs et du
narthex eussent paru tristes. On remédia à cette pauvreté, peu en
rapport avec l'idée du christianisme monophysite, en recouvrant
toutes les parois de tapisseries géométrales, peintes sur stuc.
Assemblages de polygones, guirlandes de feuillages, petits panneaux,
où les attributs symboliques se groupent, entourés de palmes en-
Couvent dos Cinq Ef;liso^^
Fresque du cliœur.
264 LA PEINTURE
trecroisées et de fleurs, se répartirent des soubassements aux
voûtes, enserrant de toutes parts la pensée du fidèle dans leurs
méandres inextricables. yVujourd'hui, les murs de briques crues,
plaqués sur les anciens, sous prétexte de consolidation de l'édifice,
masquent en partie le décor primitif. Mais qu'une brèche s'ouvre
dans ces murs, que sur un point quelconque ils s'interrompent, et
l'on en distingue de suite les vestiges. Dans les dëirs fameux, au
couvent de Schnoûdi, à celui d'Anba Beschaï de ïhébaïde, à celui
de Saint-iMacaire deNitrie, la marque en a subsisté. Quelques revê-
tements de marbre polychrome servaient au soubassement; jamais
ils ne couvraient les nefs, la peinture géométrale y régnait en
maîtresse. Et cela confirme, une fois de plus, le besoin, pour le
Copte, de trouver dans la pliilosophie des lignes polygonales le
rythme de ses sensations. Ainsi entourées, ainsi enlacées dans leur
réseau, les scènes religieuses se dessinent vagues, pareilles à un
rêve. A une vision apparue à travers les complexités de la médi-
tation extatique, dans la perspective fuyante des félicités de la
Jérusalem céleste, vers laquelle l'élan de l'âme aspirait.
III. — Le sYxMbolisme triomphal.
Les premières peintures chrétiennes s'étaient étendues aux parois
des catacombes de Rome et d'Alexandrie (1). Le répertoire du
symbolisme militant s'était complu là à des représentations hiéra-
tiques; le sujet traité devant demeurer inintelligible aux païens.
C'était la vigne; le Bon Pasteur, assis sous les ombrages du jardin
paradisiaque, accueillant l'Orante ; l'agneau, personnification de
l'ûmc fidèle, pendant la vie terrestre de l'être humain; le vase de
lait, emblème de la nourriture eucharistique, qui assure à cette
âme le bonheur paradisiaque; la colombe de Tarche; le phœnix et
richtys.
Bientôt pourtant, une intention nouvelle se fait jour dans ces
peintures. D'une part elles tendent à exprimer les souffrances de la
vie terrestre; de l'autre les béatitudes réservées à ceux qui ont su
(1) AL Gayet, L'Art byzantin dam les monuments de l'Italie, de Vïstrie et de la
Dalmatie. Introduction.
LA PEINTURE o,;;;
les endurer. Empruntées à l'Ancien et au Nouveau Testament, elles
évoquent tour à tour Noé dans l'arche, le sacrifice d'Abraham,
Daniel dans la fosse aux lions, les trois jeunes hébreux dans la four-
naise, Suzanne accusée, Jonas vomi par le monstre, la Résurrection
de Lazarre, la Guérison du paralytique. Chacun de ces tableaux
synthétise l'idée de délivrance, de salut et de renaissance, que pré-
cisent les inscriptions dont ils sont accompagnés. Chacun d'eux
afïirme cet espoir en la paix et le bonheur éternels; cliacun d'eux
proclame Noé, Abraham, Jonas, Suzanne secourus dans le péril par
la miséricorde divine. C'est la traduction en images des Recomman-
dations de Ffime quand le malade est agonisant. — Ordo roinmen-
datïonis anhiiK qiiod înflrmus est m extremis.
Aussi ces figures sont-elles montrées dans l'attitude de l'Orante
qui rend grâce au Seigneur de la protection accordée. Le ressouve-
nir de cette protection réconfortait le croyant au milieu des horreurs
des persécutions; c'était pour lui le gage de la sollicitude d'en Haut,
qui devait le soutenir dans l'épreuve : la promesse de l'affranchisse-
ment prochain et du triomphe définitif. L'arche de Noé, vers
laquelle la colombe descend est même quelquefois remplacée par
le cercueil, d'où surgit lame chrétienne, et rien, plus que cette
parabole, ne saurait démontrer la profondeur d'un symbolisme
évident.
Lancé sur cette voie, d'assimilation des épisodes de l'Ancien et
du Nouveau Testament à ceux de la vie du Christ ou des devenirs
de l'àme de l'homme, l'art dogmatique se complût à traduire tour à
à tour Tobie et le poisson, Tlchtys divin ; Job, pareil à Jésus outragé;
David, vainqueur de Goliath, emblème de Jésus vainqueur de Satan,
Jonas vomi par le monstre semblable au Christ enseveli et ressuscité
et symbolisant du même coup, le mystère de la Résurrection.
A ces tableaux des peines de la vie terrestre, que le juste devait
supporter, et dont il triomphait, grâce à l'appui d'en Haut, le besoin
d'images consoKatrices nécessitait tout naturellement Topposition
des félicités de Tâme affranchie, goûtant la paix paradisiaque. De
bonne heure, les peintres s'appliquèrent à retracer le lieu de rafraî-
chissement demandé par le Canon de la Messe au Mémento des
Morts « Locum refrïgerii ut indulgeas f/e/?rec«/?ï;/r. » C'est le jardin
céleste, décrit par la vision de sainte Perpétue et la liturgie alexan-
266 LA PEINTURE
drine; verte prairie, ombragée d'arbres, semée de roses, où l'Orante
est accueillie par le Bon Pasteur. L'arbre, à lui seul, suffît à l'indi-
quer; c'est quelquefois l'olivier, arbre de paix, le plus souvent, le
palmier de la Jérusalem céleste. La rose est la seule fleur qu'on y
voit éclore; des vignes y croissent, cbargées de raisins; des paons
se posent sur les branches; de grands vases, d'où l'eau s'échappe, y
représentent les fontaines jaillissantes, dont parle sainte Perpétue,
dans le récit de la vision où elle aperçoit son frère « boire joyeuse-
ment à la fontaine du céleste jardin ».
Le banquet des élus est, sous une autre forme, le développement
de cette idée première; l'opposition aux souffrances terrestres, du
bonheur des bienheureux, assis à la taJjlc sainte. Ce tableau n'est
d'ailleurs, lui aussi, que le commentaire des prières liturgiques,
demandant l'admission de l'àmc à ce banquet.
La glorification des sacrements s'attachait au ])lus saint de tous,
la consécration eucharistique. Le prêtre y est ligure à l'autel, chargé
du pain et du poisson. Au premier plan se dresse une image
d'Oranle, l'Eglise, l'assemblée des fidèles. C'est le pendant, dans la
foi nouvelle, du sacrifice d'Abraliam dans l'Ancien Testament. Une
autre variante de la Glorification de la Messe est fournie par le repas
des sept Apôtres au bord du lac de Tibériade. Un dernier symbole
de l'eucharistie prodiguée aux fidèles est interprété par la multipli-
cation des pains et des poissons.
La résurrection com])lélait le cycle relatif aux sacrements ; la vie
spirituelle, acquise par le baptême, nourrie de l'eucharistie,
ressuscite l'être, et le rénove dans la vie éternelle. C'est Jonas
encore, que cette peinture nous montre, rappelé à l'existence par la
puissance divine, et les détails du tableau restent les mêmes; l'un
et l'autre n'ayant qu'un but, affirmer la résurrection de l'âme
après la mort.
L'édit de Milan, en consacrant la paix de l'Église, ne transforma
point l'origine toute funéraire des peintures chrétiennes. L'on se
contenta au contraire de l'accentuer, en choisissant dans les Livres
Saints les passages les plus propices à de nouvelles assimilations.
Triomphante, la foi du Christ se plut à symboliser la victoire de ses
confesseurs, dans les basiliques qui maintenant s'élevaient sur leurs
tombeaux, où, aux premiers siècles, avaient été célébrés les mys-
LA PEINTURE ^61
tères. C'est alors qu'apparaissent, pour la première fois, le Clirist
eoseignant au milieu des Apôtres ; le Christ triomphant donnant la
Loi et le Christ-Juge. Pour la première fois aussi, le Christ-Roi se
substitue au Bon Pasteur. La figure du Christ-Juge comme ses
devancières est inspirée par les prières pour les morts : c'est la
synthèse de 1 ame, appelée devant son Souverain Maître. L'àme
rOrante voilée, s'avance, les bras levés, devant le Christ, qui d'un
geste d'accueil l'admet à l'éternel repos.
Tous ces éléments essentiels du décor des catacombes, nous les
retrouvons dans celui de la basilique. Ce décor, c'est le symbo-
lisme des mystères qu'il lui faut énoncer. Il ne le peut qu'à l'abri
du sanctuaire, où ses compositions sont le catéchisme en images
où s'instruira le fidèle. La préface de ce livre saint commence au
revers intérieur de la façade ; ses pages s'effeuillent graduellement
aux murs de la nef, pour prendre fin sous la conque absidiale, avec
la glorification du service qui y est célébré.
Au parvis, à la place où les fonts baptismaux et la piscine des
purifications initient le néophyte à la vie de l'âme, on se trouve
au seuil de la maison de foi et d'espérance. Les peintures retracent
l'histoire des deux Églises ; les symboles des Evangélistes, les Pro-
phètes annoncent la venue du Christ, les visions de l'Apocalypse,
préparent l'enseignement que les tableaux suivants vont exposer.
A mesure qu'on pénètre sous les nefs, on se rapproche du sanc-
tuaire. Les fresques qui s'étendent à leurs murailles évoquent les
saints martyrs, s'avançant vers le Seigneur, ou les épisodes de
l'Ancien Testament, mettant en scène les précurseurs. Au chœur,
où le mystère de la messe est célébré chaque jour, d'autres tableaux
rappellent les sacrifices préparatoires d'Abel, de Melchissedech et
d'Abraham. Sous la conque absidiale enfin, on est à la demeure
divine. Au milieu, la figure du Christ se détache, revêtue des
insignes de la royauté. Que ce soit celle du Christ donnant la Loi,
ou du Christ-Juge, assis sur le trône du monde, ou debout sur la
montagne sainte de Sion, c'est toujours le Souverain qui d'une
main bénit et de l'autre tient l'Évangile, le Verbe de la Trinité,
représentée par la main du Père, qui derrière lui émerge des nuées,
sur lesquelles plane la colombe du Saint-Esprit. Saint Pierre et
Saint Paul se pressent à ses côtés, entouré d'un chœur glorieux de
■im \A PEINTUUK
saints et de saintes, abrités sous les deux palmiers du jardin du
paradis, où vient se poser le phœnix nimbé. Au seuil de cette
demeure divine, Bethléem et Jérusalem s'estompent, comme en un
lointain, indiquées par les maisons des deux villes, la première à
droite, la seconde à gauche, marquant les deux termes de la vie du
Sauveur, symboles des deux Eglises, quelquefois personnifiées par
deux figures de femme. Jérusalem, la ville de Salomon, VEcdesïa
ex drcumcïssïone , Bethléem, la bourgade où vinrent s'agenouiller
les Rois-Mages, YEccles'ia ex gentïbus. Un troupeau d'agneaux sort
de chacune d'elles ; le troupeau des Ames fidèles, qui, à la recherche
de sa nourriture spirituelle, se dirige vers l'Agneau divin nimbé,
« debout sur la montagne de Sion » d'où jaillissent les quatre
ileuves des Evangiles, Gion, Phison, Tigris et Euphrates, sources
de vie et de salut, où, selon les Psaumes, « les agneaux et les cerfs
courront se désaltérer ».
C'est de l'Apocalypse aussi que s'inspire tout le décor des tym-
pans de la conque absidiale et de l'arc triomphal du sanctuaire. Au
centre, apparaît encore l'Agneau divin, mais égorgé sur l'autel, au
devant duquel le livre des sept sceaux est grand ouvert. La croix
rayonne derrière lui; à chacun des deux côtés se dressent les sept
candélabres. Auprès d'eux sont les quatre symboles des Évangé-
listes. Au-dessous, en deux groupes, les vingt-quatre vieillards
adorant l'Agneau, et tendant leurs couronnes vers lui.
Tandis qu'à l'abside, le symbolisme triomphal trônait ainsi dans
sa plénitude, l'histoire des deux Eglises prenait aux murs de la nef
un développement considérable. Le parallèle des scènes de l'Ancien
et du Nouveau Testament s'y précisait en un ordre méthodique,
s'ingéniant à opposer la prédication des prophètes aux enseigne-
ments de l'Evangile, les épisodes de l'histoire d'Israël à ceux de la
vie de Jésus. Les principaux chapitres de la Genèse, Thistoire
d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Moïse et de Josué alternent à
l'Annonciation, l'Adoration des Mages, le Massacre des Innocents,
la Présentation au temple. Le premier cycle aboutissant au triomphe
de la loi mosaïque avec l'entrée à la Terre promise et la législation
de Josué, le second au triomphe de l'Évangile avec le Christ don-
nant la Loi.
LA PEINTURE
269
IV. ~ Les Fresques du symbolisme triomphal.
Les plus anciennes de ces peintures murales sont peut-être celles
du couvent de Saint-Siméon, quoiqu'on ne puisse les faire
remonter à la fondation du dêir; l'état de dégradation des stucs lais-
sant voir deux ou trois fresques superposées. D'autres,
presque effacées aujourd'hui, recouvraient les murs
d'une église, improvisée dans la salle de l'offertoire du
temple d'Amen générateur, à Thèbes, et paraissent dater
des premiers siècles de l'ère des Martyrs.
D'autres enfin, fort ruinées également,
mais que l'on est en droit d'attribuer
au règne de l'im-
pératrice Hélène,
sont encore recon-
naissablcs dans
une tombe, trans-
formée en cha-
pelle, au versant
de la montagne
voisine d'Antinoë,
et qui fit partie
jadis d'une laure
disparue du Dëir-
Abou- Hennés, le
couvent de Saint-
Fragmonl do la fresque des douze A|)ôlros. — Couvent de Sainl-Sini(^'on à Assouan. loin
Au fond d'une
crypte, située à droite de l'église du monastère de Saint-Simon, une
longue fresque, la plus vieille de toutes, réunit les douze apôtres.
La facture procède de l'enseignement byzantin. Pourtant les traits
des visages déjà s'esquissent en rouge, sur le nu de la muraille.
L'expression de l'ascétisme est l'unique recherche de l'artiste, qui,
sans nul souci de la vérité anatomique, a naïvement creusé et
déprimé l'ovale des faces, et donné à chacun de ses personnages
des veux démesurément ouverts. Rien à noter dans la pose tradi-
270
LA PEINTURE
tionnelle de ces figures du symbolisme triomphal, semblables à
celles qui, dans les frises des basiliques, s'avancent en longues files
vers les jardins de la Jérusalem céleste, sinon que l'une d'elles a la
main tendue vers le portail de l'église paradisiaque; devant une
autre, volète un ange. Tout cela est rigide, mais prouve un idéal,
alors que les peintures byzantines de même date sont encore mar-
quées au sceau du matérialisme grec.
Au narthex^ une autre peinture, de même style, montre la Vierge
debout, entre Michel et Gabriel prosternés ; mais ce qu'il en reste
Le Christ donnant la Loi. — Abside de ['l'ïlise du deïr de Saint-Simôon à Assouan.
a tant souffert, que la scène est à peu près méconnaissable. Au
haïkal^ plusieurs tableaux sont assez bien conservés. Dans la demi-
coupole de la conque absidiale, le Christ donnant la Loi apparaît,
assis sur un trône entouré d'une gloire, autour de laquelle se
pressent les anges. C'est le Christ jeune, le Bon-Pasteur des cata-
combes, aux traits presque efféminés, mais empreints toutefois
de l'ineffable douceur. La main gauche tient l'Évangile, la droite
se lève en un geste de bénédiction sur le monde, Autour de lui.
LA PELNTURE
271
les séraphins s'inclinent, les yeux noyés de félicité extatique ; et
rehaussant l'éclat du tableau, une auréole de métal devait rayonner
au sommet de la voûte, planant sur le front de Jésus, ainsi qu'on
le voit encore au dëlr Schnoûdi. Attitudes, groupement, drape-
ries, tout, dans cette peinture, trahit un enseignement venu de
Byzance. Pourtant, l'exécution a été atténuée, et l'expression des
visages modifiée du tout au tout. Quoique très enclin à la joliesse
mièvre, le peintre ne se souvient point trop des figures insipides
de l'Olympe, son dessin le rapproche beaucoup plus de la manière
des fresques romaines ou de celles de San Vital.
Au pourtour du sanctuaire, une vaste composition s'étend,
recouvrant d'au-
tres peintures plus
anciennes, dont,
de loin en loin,
on retrouve la
trace. Les élus
sont assis côte à
côte sur un divan,
ombres de bien-
heureux assistant
à l'office divin. On
y remarque une Couveul de Saint-Siincoii a Assouan. — Fresques du /(«//ta/.
répétition de mou-
vement d'assez bonne allure. La pose de chacun de ces saints est
la même, le jeu des draperies reproduit indéfiniment le même
ajustement. La couleur est pâle, le blanc et le gris dominent,
soutenus par quelques rehauts de violet et de rouge. A côté de
chaque tête, une lettre indique le rang du thêta, lama, oua; si bien
que, par induction, on peut supposer qu'au ciel copte, chacun
gardait la classilication et le caractère qu'il avait eus sur terre,
ainsi qu'on l'a vu pour les moines de Pakhôme en iota, xi, etc.,
selon que leur esprit était simple ou tortueux.
A Thèbes, l'église consacrée dans l'ancienne salle des offertoires
du temple d'Amon à son haikal décoré de cette même page du
symbolisme triomphal ; saints représentés debout, drapés dans
des robes brunes ou jaunes. A gauche, une fresque y mêle des
272
LA PEINTURE
cavaliers, l'arcbange Michel et les milices célestes probable-
ment. Les personnages sont effacés, mais l'ensemble des chevaux
se restitue sans trop de peine. Le dessin a un sentiment suffi-
sant du mouvement et du raccourci. La tète du cheval de droite,
vue de face, se détache avec une vigueur exceptionelle, et les
méplats du poitrail sont assez bien rendus, par des tons
superposés.
Au Dëir-Abou-Hennès , plusieurs peintures sont fort importantes,
l'Annonciation, la Nativité, la Fuite en Egypte, le Massacre des
Innocents, et quelques icônes saintes. Le répertoire est barbare,
l'exécution d'une insigne maladresse, et pourtant, maintes ten-
L'Annoncialion. — Fresque du cloîlro du couveni de Sainl-Sim(^on à Assouan.
dances symétriques, maints détails ébauchés, se retrouveront plus
tard dans les œuvres du Giotto.
La scène de l'Annonciation se déroule dans le cadre primitif,
qu'on retrouve souvent à l'aurore de la Renaissance. La Vierge est
à genoux, sur les dalles d'une chambre, aux murs tendus d'étoffes
et lambrissés. L'attitude est humble et presque craintive. L'ange, le
corps penché en avant, la tôte respectueusement inclinée, se tient
debout devant elle. Puis, c'est la scène de la Nativité. Au porche
d'un édicule à fronton aigu, portail d'église identique à celui des
stèles funéraires, la Vierge est étendue, en partie dérobée aux
regards par un voile. A ses pieds, l'enfant repose sur un coussin,
protégé par un chérubin, qui veille sur son sommeil. D'autres
figures, celle des Rois-Mages sans doute, occupent le reste du
tableau. Plus loin, c'est la Fuite en Egypte, la Vierge tenant
LA PEINTURE
273
l'Enfant, assise sur Fane. Dans le lointain, se découpent les tou-
relles d'un édifice pareil à un vieux castel.
Les tons dominants de ces peintures sont l'ocre rouge et l'ocre
jaune, soutenus par quelques rappels de violet, de vert, de noir
et de blanc. Si le dessin est mauvais, on ne peut nier, dans
la distribution, un évident symbolisme. A gauche, le naos où
réside la Vierge est comme le sanctuaire d'occident des anciens
temples, la région du couchant où le soleil est enfanté. A droite.
L'Annonciation, la ÎVativité el la Fuite eu Egypte. — Fresque du Deir-Abou-Hennh.
Jésus étendu sur le coussin fait songer à l'Horus naissant, qui
apparaît à l'aurore. Entre ces deux principes de l'ancien dogme,
manque il est vrai la troisième personne de la triade égyptienne,
le dieu père. Amen, auteur des choses, mais la figure de Fange a
pris place, et représente Fange créateur des systèmes de Simon,
de Basilide et de Valentin. D'après ces systèmes l'arkhon, le Paler
Inatus^ n'a pas de manifestation, pas de forme perceptible. Les
eeons émanés sont ses ministres ; et le dernier de ces œons, l'aeon
Jésus. Tout cela peut paraître subtil, mais il ne faut pas oublier
que les plus grands vulgarisateurs du christianisme en Egypte ont
été, somme toute, les gnostiques. L'hérédité de la race antique
s'incarnait dans le dogme élaboré par eux. Condamnés par les
274
LA PEINTURE
conciles, ils furent publiquement désavoués, mais leur croyance
resta celle des anachorètes, quelque soin qu'ils aient pris de les
anathématiser.
La scène du Massacre des Innocents se passe au palais d'Hé-
rode. Le gouverneur de Judée trône sous un portique à colonnes,
sur la frise duquel est écrit son nom — HPCOTEC — . Le sceptre en
mains, il est flanqué de deux officiers, debout derrière le fauteuil.
Le Massacre dos Innocents. — Fresque du Deïr-Ahou-Hennès.
garni de coussins, d'où, tranquillement, il préside à la tuerie.
Détail qui montre combien pour le Copte l'auréole n'était point un
emblème d'élection, mais de puissance, est que le front d'Ilérode
est nimbé. A droite, côté de l'orient, où l'Horus Jésus était né, les
soldats égorgent les petites victimes, et déjà les cadavres à leurs
pieds s'amoncellent. L'action est figée, mais cette absence de
mouvement rend cette répétition des mêmes figures d'exécuteurs
plus saisissante, plus tangible l'autorité souveraine d'Hérode; et par
suite, celle du Seigneur, qui l'aura confondu.
A la dernière scène enfin, le Christ est debout au milieu des
Apôtres, les mains levées pour la consécration de la Cène dans
LA PEINTURE
273
le geste des figures égyptiennes décrivant le kha. Par là encore
cette peinture se relie au symbolisme antique. Les Saintes
Espèces deviennent pour le Copte le double du corps et du sang
divins.
Les fresques du couvent de Schnoûdi semblent dater de la
fondation, tant l'ordonnance est conforme au symbolisme triom-
phal de Byzance. Au haïkal, Fabside centrale est remplie par
une composition, pareille à celle du sanctuaire de Contra-Syène, le
Christ donnant la Loi, assis, la main gauche posée sur l'Évangile,
la droite levée
vers le ciel. Mais
si le thème est
identique à celui
du dëir Saint-Si-
méon, les détails
de l'exécution font
de la fresque de
l'Amba Schenoûdi
une peinture ca-
ractéristique. L'i-
mage du Christ,
largement traitée,
n'a plus rien de
l'aspect habituel
du Bon Pasteur.
C'est le Christ-Roi, épanoui dans la plénitude de sa souverai-
neté humaine. Son trône est tendu de riches étoffes à carreaux.
Le corps pris dans une robe blanche, sur laquelle se drapent
une tunique violette et un manteau rouge sombre, le Rédempteur
s'isole dans un orbe, encadré d'une bordure de rosaces. A ses
pieds, l'Ennemi du genre humain, personnifié par un monstre à
tête de bouc, à ailes de chauve-souris, git abattu. Des médaillons
répartis dans les angles de la voussure, enferment une série de
petits tableaux naïfs, retraçant les divers épisodes de la Glorifica-
tion de la Messe. Et, tout au sommet de l'arceau, une gloire d'or
éclaire la scène, comme autrefois le disque ailé, l'habitant de
Houd,
Le Christ donnant la Loi. — Fresque do l'abside de l'église de Sclienoûdi
276
LA PEINTURE
Au sanctuaire de droite, un autre tableau, conçu selon les
mêmes règles, confirme cette assimilation singulière. C'est la
variante copte de l'Ascension , entre Bethléem et Jérusalem ,
les deux termes de la vie terrestre du Sauveur. Dans un ovale,
que dominait également une gloire , la croix est peinte , dra-
pée d'un voile. Le Christ s'enlève au-dessus d'elle, deux saints
sont debout à son pied. Le disque plane dans l'espace, à droite,
irradié, répandant des flots de lumière; à gauche, obscurci par
les ténèbres, et comme éclipsé, laissant la croix dans un cré-
puscule. Ce seul trait suffirait à démontrer l'inclination du Copte
vers la recherche de
l'idéalisme obtenu
par des jeux de lu-
mière et d'ombre,
qu'il met en contri-
bution toutes les fois
qu'il le peut.
A côté de ces œu-
vres vraiment coptes,
sinon par la facture,
du moins par les ré-
miniscences dupasse,
faut-il citer celles des
couvents de Scété de
Nitrie? Quelques-unes
sont assez anciennes, mais sans grand intérêt. k\x Déir-Abou-Makar,
les petites chapelles du Kasr contiennent deux ou trois groupes
d'images semblables à celles du couvent de Saint-Siméon, repro-
duisant les mêmes icônes de saints, les épaules couvertes des
mêmes robes, tombant sans plis jusqu'à terre. Le faire est rude,
l'esquisse jetée à grands traits. Au sanctuaire de l'église princi-
pale, des figures ornent les tympans de l'arc triomphal, les
trompes et les niches de la coupole. Mieux étudiées, elles sont
quelque peu postérieures à celles du Kasr et peintes dans une
gamme de tons plus heureux. Le mouvement est mieux entendu
et les têtes sont plus expressives. Le Deïr-Amba-Beschaï enferme,
lui aussi, quelques fresques d'assez médiocre exécution. Le morceau
Fresque de l'abside de droite de l'église de Sclienoùdi
LA PEINTUKH
277
principal consiste en une sorte d'apothéose de saint Georges Le
chevalier traditionnel de l'église copte, passe au galop devant
une rangée de bienheureux. Le mouvement est suffisant, mais
par contre le dessin gauche, sans proportion, et les person-
nages qui entourent saint Georges sont disposés d'une main
inhabile. Les lois du recul sont encore inconnues au peintre,
et à défaut d'elles, il ne sait point donner à son héros une gran-
deur surhumaine, selon le procédé habituel, ce qui eut modifié
l'eff'et.
Les peintures du Deir-es-Souriani reconnaissent, elles, ce prin-
cipe, bien qu'on ne puisse les classer comme œuvres coptes. Deux
fresques importantes ornent les conques absidiales des sanc-
tuaires latéraux, une
troisième règne au nar-
Ihex. Au haïkal^ celle de
droite enferme en un
diptique l'Annonciation
et la Nativité ; celle de
gauche est consacrée
tout entière à la Dor-
mition de la Vierge.
Dans la scène de
l'Annonciation, la
Vierge, vêtue d'une
robe bleue, la tête
ceinte d'une auréole, se tient au seuil d'un château aux briques
rouges, bien appareillées; et devant elle, l'ange s'incline, avec
une grâce qui n'a rien d'oriental. L'ajustement des costumes
n'est pas davantage celui des draperies byzantines. Plis, couleurs,
broderies, ont une lointaine analogie, avec les modes italiennes
et rappellent la manière des précurseurs. Cette parenté est encore
plus sensible à la scène de la Nativité, ou les détails des vêtements
sont évidemment empruntés à quelque tableau venu d'Europe. La
Vierge, couchée sur un coussin, repose auprès de l'Enfant. Cette
fois, sa robe est bien celle des premières madones, robe bleue
collant au corps; voile retombant en plis lourds sur l'épaule.
L'agencement des langes dans lesquels Jésus est lacé, accuse seul
Sainl-Gcorges.
Fresque du chœur de l'église de l'Amba Beschaï de Nilrie.
278 LA PEINTURE
une origine égyptienne; mais la tunique dont sont couverts les ber-
gers marchant vers la crèche, le regard fixé vers l'étoile, est celle
qu'on retrouve chez les primitifs italiens.
En tant que facture, l'œuvre est unique. Cependant la gamme
est sombre et bitumeuse, le dessin sec et nerveux. Les figures
sont trop grandes et trop maigres, les visages osseux mon-
trent trop la tension vers la recherche de l'ascétisme. Les vête-
ments, bien que flottants, n'ont ni légèreté, ni souplesse, mais ce
n'est déjà plus la lourde chappe, sous laquelle le corps disparais-
sait pour ne laisser au regard que l'habit monacal. C'est moins
spiritualiste peut-être, moins hiératique. Pourtant cette individua-
lité s'efforce de refléter un idéalisme, non plus condensé en une
formule abstraite, mais incarné sous des traits humains.
La scène de la Dormition de la Vierge est composée, dessinée et
brossée avec les mêmes qualités, les mômes défauts et les mêmes
tendances. Sur un lit drapé, la Mère du Sauveur est étendue,
entourée d'une foule de saints et d'apôtres, tandis que dans un
médaillon placé au sommet de la conque absidiale, se détache
la figure de Jésus. Deux autres médaillons, plus petits, enferment
des têtes auréolées d'anges. Cette peinture, exécutée dans la
même tonalité que la précédente, a tous les caractères essentiels
des tableaux religieux. Elle est symétrique, à ce point que les
deux moitiés se font rigoureusement équilibre, avec leur groupe-
ment pareillement ordonné de personnages. Un axe passe par
le milieu du tableau. 11 coupe en deux le médaillon enfermant
l'image du Christ et les rosaces où s'abritent les séraphins sont
situées à égale distance de la ligne ainsi tracée. Si loin de la
manière habituelle au Copte que soient ces peintures, leur dis-
tribution est cependant encore régie par les lois de l'ancien
symbolisme, la Nativité est à l'abside du levant, la Dormition
de la Vierge à celle du couchant.
L'Ascension se rapproche davantage de la facture copte tout en
restant traitée de la même façon que les deux fresques précé-
dentes. Le Christ plane dans une gloire, au sommet de la voûte,
entre deux soleils; l'un, celui de droite, illuminant le ciel; l'autre,
celui de gauche, laissant la terre dans les ténèbres. Les Apôtres
rangés au premier plan suivent le Maître du regard.
LA PEINTURE
279
V- — Les Tableaux peints sur bois.
Des petits tableaux peints sur bois, bien peu nous sont parvenus,
pour cette raison sans doute, que l'or et les pierreries entouraient
les fronts ou se sertissaient aux croix et objets placés dans les
mains des glorieuses icônes. Deux ou trois, tout au plus, figurent
au musée égyptien du Caire, ou dans quelques collections. Le
principal représente la Vierge tenant l'Enfant dans ses bras. La
visage, aux traits réguliers, reproduit le type des madones du
La Viorgo et rEiifant. — Tableau peint à la cire sur bois. — Jlusée ('■gj i)tien du Caire
Moyen Age. Le voile qui entoure sa tête, les plis multiples de sa
robe, la pose des bras n'ont rien d'égyptien. Deux anges, l'un à
droite, l'autre à gauche conservent davantage le souvenir des œuvres
byzantines. Leurs manteaux ont de larges broderies et des ceintures
fîligrannées d'or ceignent leurs reins. Rien dans cette peinture
ne proclame une tendance vraiment copte. L'expression triste et
résignée de la Vierge, le visage naïf et rieur de l'Enfant n'ont rien
de commun avec le répertoire habituel aux peintres des dëirs.
Commandait-on ces tableaux à quelque artiste hellénique? L'Egypte
a toujours eu le don d'attirer les philosophes, les artistes et les
280
LA PEINTURE
La Vierge et l'Enfant. — Tableau peint à la cire snr bois.
Musée égyptien du Caire.
littérateurs. A l'époque copte, cette attraction fut irrésistible. Quand
le panneau du musée du Caire
fut peint, l'école d'Alexandrie
avait certainement disparu.
Mais longtemps après cette
disparition, son renom lui
survécut et fascina tout le
vieux monde. Nombre de
voyageurs accouraient en-
core vers la ville des Patriar-
ches, restée pour eux le ber-
ceau de la nouvelle civilisa-
tion.
Une petite plaquette de la
collection de M. le D' Fou-
quet donne deux portraits,
malheureusement fort mu-
tilés, mais qui conservent in-
tacte la tradition copte, et
sont comme une réplique en couleur des anciennes sculptures sym-
boliques. Le haut montre une femme, aux lourds
cheveux, maintenus par une rangée de grosses
perles; aux nattes pendantes, mêlées de sequins.
Les yeux, démesurément ouverts, sont bordés
d'un trait noir, qui en exagère l'importance. La
bouche est fortement bridée, le menton massif.
Le coloris est particulièrement intense. La pâte
forme, sur certains points, relief. Les ors, plus
encore, s'enlèvent, pareils à des rehauts mé-
talliques. La teinte est sombre ; le visage gris
brun, le manteau violet. Le second portrait est
celui d'un homme. Dessinée sommairement dans
la manière archaïque, la figure est géométrale,
l'œil rond, le nez triangulaire, la bouche ovoïde,
le menton carré. Les rides accentuées du front et
Panneau peint à la cire. ^^s plis du COU annouceut que cc portrait est celui
deM.'reKouquet. d'un vieillard.
VI. — Les
La pklntlki-: ^^^
PEINTURES DÉCORATIVES.
Faut-il classer comme peintures les frises décoralives, ces tapis-
series géométriques, servant d'entourage aux fresques triomphales
et étendant leur revêtement symbolique au parement des mu-
railles? Oui, si l'on ne considère en elles que l'edet obtenu par
les contrastes de nuances; quoique à vrai dire, elles relèvent
avant tout du poiygoniste, qu'il se serve, pour formuler sa pensée,
de la sculpture, de la mosaïque ou du dessin. Par la gamme des
tons, cette symphonie acquiert ce quelque chose de si spécial,
désigné sous le nom de coloris musical, qui lui donne sa plénitude.
Cette complémentaire de la ligne est si nécessaire à l'idée, que les
entrelacs gravés sur bois ou sur pierre ont été jadis peints. Ces
tons, ainsi employés, sont toujours simples. La palette de l'artiste
ne comporte que les
sept couleurs primi-
tives; tout son art
consiste à ménager
leur opposition, ou à
faire prévaloir une
iT TfTTfTTffTrYi ^ " fTTT^ vibration.
, ,, I „ 1 , , iM , L'enchaînement
Iriso d une (•liapcUc de la moiitaïiip (I Aiili
polygonal doit-il
éveiller dans l'esprit du spectateur une sensation de puissance
occulte, d'inéluctabilité de lois mystérieuses; le tracé sera mono-
chrome, de manière à ce que tous les grands axes se poursuivent,
sans qu'on puisse distinguer les figures élémentaires et s'arrêter à
leurs détails. Est-ce, au contraire, une sensation de mobilité, de
renouvellement, le contraste des nuances, tranchant les unes sur
les autres, soulignera la répétition du polygone élémentaire et en
indiquera le rappel. Le choix des couleurs n'est pas indifférent non
plus et sert à exalter l'idée énoncée. Les rouges violents appar-
tiennent aux élans d'aspiration, triomphe, gloire, extase; le bleu,
le blanc et le noir aux pensées méditatives; le vert et le jaune à
celles de contemplations. Par la superposition des unes aux autres,
le poiygoniste parvient à préciser l'intensité latente dans la super-
282
LA PEINTURE
position de l'esquisse. Sur un réseau rouge, destiné à marquer
l'inflexibilité de l'invisible, le système de l'assemblage se profilera
en tons divers, selon la pensée qui y préside, et sera blanc, noir,
vert, bleu, violet ou jaune, selon le sentiment à matérialiser. Là, est
tout le secret du talent du peintre polygoniste, et du choix des
teintes mises à contribution par lui; aussi méconnu jusqu'ici, que
celui de la trame qu'elles rehaussent. Notre instinct critique,
faussé par une admiration préconçue pour la plastique, admiration
sans examen, qui nous a été inculquée, se rebelle à la croyance
que des œuvres aussi abstraites puissent cacher une impression
aussi vivace et aussi profonde; et encore aujourd'hui, il suffit
qu'un maître réputé ne voie en elle qu'un caprice ou qu'un moyen
de recouvrir une étendue, pour que sans réfléchir, nous le répétions
après lui. Et pourtant, il faut bien le redire, puisque cette vérité
7-rrl
Ê
I
Kf
(ki
m
.1
Frise de lY'glisc consarrée à Thèbes dans le sanctuaire du leniple d'Anion g^n^Talcur.
est aussi méconnue ; il n'existe en art aucun thème plus spiritua-
liste que la polygonie. Elle est à l'imitation ce que la musique est
à la parole, un moyen d'énoncer des sensations que les mots ne
peuvent exprimer.
Qu'il suffise de mentionner comme types de ces peintures celles
de l'église de Thèbes, partagées en panneaux carrés, où, dans un
cercle s'inscrivent des rosaces données par l'intersection de sept
cercles de môme diamètre, décrits de manière à s'entrecouper sur
la circonférence du cercle initial. Chacun des segments sphériques
ainsi obtenus se remplit d'un ton brun, jaune ou vert; le grand
cercle enveloppant est rouge; les angles du carré circonscrit sont
gris et blancs, avec feuillages verts, mouchetés de noir. D'autres
panneaux, alternant à ceux-ci, ont un cercle, où s'inscrivent deux
LA PEINTURE
283
carrés entrecoupés sur l'axe, et déterminant un octogone étoile et
un octogone régulier, où deux cercles concentriques, à leur tour,
s'inscrivent. Des guirlandes de feuillage cloisonnent le tout, de
même que dans les sculptures des stèles, tandis qu'en frise, court
un assemblage de carrés et de triangles, disposé sur un réseau
à mailles réticulaires,
décrit par de larges
traits.
Au couvent de Saint-
Siméon, un réseau pa- Frise de légiise de ihôbes.
reil porte un semis de
carrés, de croix, d'hexagone et de cercles, formant cordons con-
tinus, ou servant à relier des fleurons cruciformes. A la naissance des
voûtes, s'étalent des chevrons gironnés. Le plafond de l'une des
cryptes est particulièrement caractéristique. Son dessin, prototype
parfait des premières marqueteries arabes, a pour éléments un
enchaînement d'octogones et de carrés. Chacun de ces octogones
en contient un plus
petit, inscrit, où se
détache un portrait
de saint ou un fleu-
ron cruciforme. Dans
l'espace compris en-
tre les polygones, une
frette crénelée cir-
cule, tracé en brun,
noir et vert. Or, ce
dessin est précisé-
ment celui qui servit aux premiers essais de l'art islamique ; et
soit à Baghdad, soit au Caire, l'essence même de la polygonie fut
cette série de lignes parallèles, coupées par des pendiculaires
établissant avec elles des mailles carrées, dans lesquelles on mène
diagonalement les mêmes espaces, à l'intersection de chaque carre
ou de chaque second carré.
La décoration des couvents d'Anba Schenoûdi et d'Anba Bes-
chaï de Thébaïde préfère à ces frises continues les petits tableaux
renfermant des cercles inscrits, des losanges, des feuillages, des
m
^
w
Frises de l'ôglise du couvent de Saint-Siméon à Assouan.
2)s4 l.A PEINTURE
enlacements de circonférences ou d'hexagones s'entrecoupant sur
le centre ou le milieu des côtés. Les tons adoptés ne sortent point
de la gamme des bleus, des verts et des jaunes. Le rouge est rare
et ne sert qu'à lisérer les contours, afin d'y mettre le sceau de son
absolu. La coupole du dëir Abou-Makar a, par contre, une natte
circulaire entièrement estampée en rouge. Dans la crypte du dëir
Abou-Hennès, on remarquera que la bordure des tableaux est faite
de petits carrés bleus, rouges et jaunes, ainsi qu'autrefois dans
la cliapelle des tombes antiques, et qu'au-dessus de ce cadre, germe
Plafond (le la cryplc du couvenl de Saint-Sinu'oii ;i Assouaii.
une frange de petites palmettes, remplaçant les ornements en fer
de lance, désignés sous le nom de haher.
Ainsi, au résumé, la peinture est des trois arts du dessin celui
qui, quoique le plus apte à se modeler au sentiment religieux, l'a le
moins bien interprété, entre les mains du Copte, pour cette raison,
que celui-ci ne disposait point des jeux de lumière et d'ombre, et
que la couleur lui permettait tout juste de hiératiser les personnages
du drame divin, sous un type conventionnel. Mais, qu'il abandonne
le répertoire animé, la polychromie devint, pour lui, un moyen de
plus, qu'il met au service de la polygonie; et de l'opposition des
nuances, mômes primitives, il tire un effet nouveau.
La répulsion pour la forme humaine qui avait éloigné le sculp-
LA PEINTURE 285
leur de l'imitation, l'entraîne également vers les compositions orne-
mentales, foliacées ou llorescentcs. Les pages du symbolisme triom-
phal se réduisent à quelques tableaux essentiels. Sous son pinceau,
les branches arabescales se tordent symétriquement, en une série
d'inflexions, à travers le réseau d'un assemblage invisible, où se
joue la rêverie extatique. Des fleurs idéalisées s'épanouissent, s'en-
roulent, pyramident, rayonnent, courent en semis, revenant fati-
diquement à des places fixées, sur des orbes pareils, à travers les
mailles d'imperceptibles entrelacs. Une préoccupation absorbe cette
école, la recherche du fantastique, elle repousse de parti-pris tout
ce qui rappelle la réalité.
Ce que voulait Fàmc dans le sanctuaire nouveau, c'était avant
tout, un abri de recueillement et d'espérance. Les fresques triom-
phales lui retraçaient l'histoire du dogme, et évoquaient symboli-
quement, pour elle, les félicités qui l'attendaient dans l'au-delà.
Mais une lacune séparait les deux termes de cette existence spiri-
tuelle, ce passe de ce futur, lacune que devait combler le souci de
l'existence terrestre. Sans doute, pendant cette période d'épreuves,
elle devait se nourrir de l'aliment de vie, réservé au troupeau des
fidèles brebis. Cet enseignement la tournure prise par le christia-
nisme alexandrin le faisait tenir tout entier dans la béatitude de
l'extase. Les Livres-Saints étaient la source où chacun puisait. Clia-
cun selon son tempérament en commentait les paraboles, mais le
point fixe vers lequel tendaient ces commentaires demeurait le
même toujours. Et cette rêverie, ne pouvant se matérialiser en une
forme concrète, devait, tout naturellement, se traduire par des
rythmes et des formes abstraites; de là les chants liturgiques; de là
aussi la polygonie arabescale ou linéaire, qu'on a eu tant de peine à
expliquer. Cette polygonie devait être foliacée et florescente d'abord,
pour cette raison, que son point de départ était puisé aux médita-
tions consacrées à ces jardins du paradis, semés de plantes ver-
doyantes et de fleurs embaumées, coupés de sources limpides et
remplis du vol des oiseaux. Et de fait, les premiers essais tentés en
ce sens furent des enchevêtrements de lianes chargées de fleurs
irréelles, à travers lesquels volettent les paons et les colombes; où
les cerfs et les agneaux de l'Apocalypse viennent boire aux vases
figurant les quatre sources de la montagne de Sion.
286
LA PEINTURE
Aussi, aux murailles des haïkals^ aux voûtes des sanctuaires sur-
tout, les peintres coptes réservaient la polygonie arabescale, plus
rêveuse, plus mystique que la polygonie linéaire. Par contre, dans les
nefs de la basilique prévalait principalement de la polygonie linéaire,
si précise, si implacable, qu'elle a su traduire à merveille les inquié-
tudes les plus secrètes de Fâme; et par un raffinement d'idéalisme,
ils encadraient de ces compositions les pages deThistoire du dogme,
empruntées aux Livres-Saints. Aux yeux du fidèle, chaque légende
apparaissait, enfermée dans un cadre d'immuable, qu'entourait son
commentaire mobile; et de parabole en parabole artistique, le
triomphe de la foi éclatait en images intelligibles seulement pour
lui. Il se sentait emporté très loin, vers cette région du mystère
où aspirait sa pensée. Instinctivement il cherchait les tableaux dont
Faspect exaltait son aspiration. Et de même que les pages du Testa-
ment et de l'Evangile , il les entrevoyait enserrés dans une autre
polygonie, qui, autant et plus que la parole des prédicateurs, lui disait
la félicité des ombrages du paradis.
Rosace cruciforme de la chapelle du couvent de Saint-Siméon à Assouau.
Lampe funcrairc de bronze. — Musée égyptien du Caire.
CHAPITRE VI
LES ARTS SOMPTUAIRES
I.
Les bronzes.
Le travail des métaux avait été
poussé fort loin dans l'Egypte anti-
que ; il était impossible qu'une tra-
dition, si lointaine et si obscure
qu'elle fût, n'en parvînt point jus-
qu'au Copte et ne s'imposât point
à lui.
Si nombreuses avaient été jadis
les diverses applications du bronze
Poignée de bronze. - Musée égyptien du Caire. aUX USageS COUrautS, sl multiplcS leS
formes auxquelles il s'était prêté,
entre les mains de l'ouvrier, qu'insensiblement, l'art s'était imposé
au métier, et s'était infiltré jusque dans la fabrication des ustensiles
domestiques. Le dernier chaudronnier de Memphis ou de Thèbes
se doublait d'un véritable artiste, qui sur l'anse ou le goulot de la
plus commune des aiguières, sur la panse ou le rebord de l'écuelle
ou du bol réservé aux plus grossiers usages, savait semer des fleurs
de lotus, de gracieuses silhouettes de gazelles ou le masque
288
LES ARTS SO.MPTUAIRES
grotesque du dieu Bès. Alors même que toute trace de décoration
disparaissait de la pièce martelée par lui, le goût inné de la race
se retrouvait dans le galbe du vase, dans l'élégance et la grâce de
ses proportions. Buircs, bouilloires, sébillcs, pots, ont une sobriété
de contour inconnue aux autres écoles. Quant aux œuvres d'art
proprement dites, aux statuettes coulées en bronze d'or, aux objets
de luxe destinés au culte, aux pharaons ou à leurs grands digni-
taires, rien n'en égale l'ampleur et la pureté. De légères ciselures les
brodent d'inscription, de scènes de la vie civile ou religieuse, de
plantes ou de figures d'animaux, dessinées avec une sûreté de main
extraordinaire. Les lions principalement ont une grandeur ma-
jestueuse ; une expression de force et de souplesse incomparable;
Vases âe bronze. — Musi'ejc'jryplicii du C.a'ux
c'est le fauve saisi sur le vif, et rendu avec une merveilleuse
sincérité.
Aussi, tandis que les premières ébauches du sculpteur et du peintre
copte sont barbares, en raison de la pénurie d'artisans, et de l'impos-
sibilité où sont les nouveaux venus d'assimiler la facture ancienne
à l'idéal de la doctrine chrétienne, une survivance remarquable de
la contexture et du décor d'autrefois est visible sur les premiers
bronzes d'Alexandrie. C'est la même sveltesse de ligne; la même
prédilection pour l'ornementation faite de légers rinceaux et d'ani-
maux entrevus à travers leurs lianes; le même amour pour les
grands félins. Le lion, si affectionné par le ciseleur égyptien, l'est
encore du bronzier copte, quand bien même il n'est point une
image symbolique, ainsi qu'il en est dans la plupart des thèmes
de sculpture. C'est pour lui une représentation familière, qu'il
mêle à ses compositions, abstraction faite de toute préoccupation
LES ARTS SOMPTUAIUES 289
dogmatique: une tradition, ricii de plus. Cette prédilection, tou-
tefois, est plus rehitive qu'absolue. Cependant la descendance
directe du répertoire et de ses procédés est assez sensible, pour
reconnaître en l'artiste chrétien le continuateur de cehii de l'l<:-ypte
pharaonique, sans chercher ailleurs un enseii^nenienl nouveau
Rien ne ressemble plus, question de fini à part, à un bassin
ancien, qu'un vase copie du musée égyptien du Caire, cerclé inté-
rieurement d'une double zone d'arabesques, refendue par un filet.
Dans la plus large, passe un troupeau d'antilopes et de gazelles,
digne du ciseau d'un graveur saïte. N'était la présence de croix, Ira-
Bassin do broiizo. — Musée ('2\|itieii du Caire.
cées à l'extérieur, on pourrait presque le lui attribuer. Ou bien, ce
sont de petites bouteilles de bronze, tantôt fuselées, tantôt arrondies,
ici côtelées, là rayées de cercles concentriques. Un cordon de
fleurs épanouies, dérivées du lotus, s'enroulera autour d'un sceau
à eau lustrale; ou bien encore, un petit pot à trois pieds aura exac-
tement le galbe d'un pot thébain. La finesse du modelé, à travers
toutes les combinaisons nouvelles, subsiste. L'alliage du métal et la
main d'œuvre varient à l'infini. La proportion du cuivre est de
quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix pour cent, contre quatorze à
neuf pour cent d'étain et un pour cent de fer. Certains alliages ne
renferment môme que soixante pour cent de cuivre, et la teinte
est alors d'un jaune pide. Les pièces ainsi obtenues sont partie cou-
290
LES ARTS SOMPTUAIRES
lées dans un moule de terre réfractaire, partie repoussées au mar-
teau, partie retouchées au burin. Le procédé désigné sous le nom
de « fonte au carton » semble jusqu'ici être resté inconnu; du
Bouteilles de bronze. — Musée éfryplieu du Caire.
moins, toutes les pièces que nous possédons sont massives. Si par
hasard quelques-unes présentent des cavités, c'est que le moule
pouvait être retiré sans difficulté.
Cette facture, empruntée au répertoire ancien, s'altère cependant
au contact de Byzance, principalement lorsque l'objet est consacré
Bassin de bronze. — Musée égyptien du Caire.
au culte. C'est un bassin pourvu d'anses, le pied ajouré d'entrelacs;
une lampe sépulcrale, de forme à peu près romaine ; une autre,
montée sur un pied; un brûle parfums, timbré de fleurons; un
réchaud, à trois pieds contournés en griffes de lion. Pourtant, la
Lampe de bronze. — Musée (^'gyplien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES 291
lampe sépulcrale s'évase à soq sommet, en fleur de lotus, afin
d'indiquer l'idée de renaissance, associée à celle de la flamme et
pourrait être, à ce
titre, rangée parmi
les pièces symbo-
liques : l'autre ,
montée sur tige,
a son couvercle
palmé en lotus
épanoui. Le brûle
parfums appar-
tient tout autant
à la manière
copte qu'à celle
de Byzance; et le
réchaud, avec son
grillage réticulaire en losange, rentre dans l'orbe du système
polygonal.
C'est, d'ailleurs, le propre de
toutes ces œuvres, de n'avoir pas
de caractère absolu ; d'être incer-
taines et composites. Diverses ten-
dances se font jour en elles, qui se
concilient le plus souvent assez mal.
Atavisme d'une part, imitation de
l'autre, souci de se mettre en règle
avec les prescriptions de l'Église se
heurtent en un amalgame disparate
et éternellement s'y contredisent. A
côté d'un pot hexagonal, dentelé sur
ses rebords en lotus, une lampe aura
pour poignée un animal apocalyp-
tique, d'assez bon travail du reste;
mais ce qui, plus ^que toutes ces
réminiscences et ces influences, est Lampe de broiu». - Mus^e .^gypucn du caire.
curieux à constater, et qui n'a pas
été signalé, est la présence de masques gnostiques, sur la plupart
292
LES ARTS SOMPTUAIRES
des objets religieux. C'est un sceau à eau lustrale, qui pour points
d'attaclie de Fanse, a deux tètes identiques à celles qu'on voit sur
les pierres basilidiennes (page 47). D'autres masques pareils se
répartissent sur le
pourtour d'une vasque,
près de son rebord
(page 53). C'est une
tète gnostique, coiffée
de la perruque égyp-
tienne, qui se pose au
sommet du couvercle
d'une lampe funéraire
(page 43). C'est une
tête gnostique, qui sur
un bu ire (page 60), au
col épanoui en fleur (fe lof us, accuse la soudure de la poignée; et
c'est une tète gnostique encore, qui se répète autour d'un vase
côtelé, porté par des griffes de lion (page 54). Que la courbe du
vase soit égyptienne
ou byzantine, n'im-
porte ; l'essentiel est
d'y retrouver comme
décor cette forme
condamnée en prin-
cipe, mais qui per-
sonnifie si bien la
croyance copte, que
le ciseleur la place
précisément là, où sa
présence indique une
préoccupation dog-
matique. Et, suivant
le ciseleur à la trace,
ce sont des figures gnostiques toujours qu'on reconnaît en des
personnages informes, qu'à première vue on prendrait pour des
génies grécisants. A la périphérie d'un vase monté sur pieds, quatre
de ces figures s'adossent, abritées sous des arcatures (page 47).
Rt'chaud de bronze. — Musée égyptien du Caire.
LES ARTS SOMPTLAIRES
±r.i
Pot de bronze.
Musi^'e (^gyi)Ucn du Caire.
Le masque, parfaitement accentué, ne laisse aucune place au doute.
C'est celui des intailles, celui qu'on vient de voir sur les vases
précédents. Mais la pose du corps est ici indiquée. La tète est
inclinée vers la droite, le Ijras doit pend, le gauche est rejeté en
liant. Fant-il voir dans ce geste des images gnostiques un ressouve-
nir des génies de On et de Khnisou, des esprits de Test et de l'ouest,
de ces Horus et de ces Set, élevant
d'une main la vie vers le ciel, l'abais-
sant de l'autre vers la terre, pour la
faire circuler dans le monde? La théorie
serait séduisante, car elle se trouverait
conforme à la doctrine pythagori-
cienne ; et les grands gnostiques, Ba-
silide et Yalentin, l'étudiaient et ne
faisaient que la cliristianiser. Quoi qu'il
en soit, cette figure une fois identifiée,
c'est elle qui apparaît sur un large
bassin, plaque d'arceaux, reçus à leur
retombée par des colonnettes corin-
thiennes; et sur deux fiacons de style semblable (pages 50 et 64).
Le geste des bras est différent, mais n'en appartient pas moins au
rituel de l'ancienne Egypte; celui de l'Horus, le poing ramené
sur la poitrine, la main étendue vers
l'espace, ou les deux bras levés vers
le soleil. Ailleurs, enfin, cette figure
gnostique rentre complètement dans
l'orbe des représentations symboliques.
Sur la poignée d'une cassolette (page
59), elle prend les traits de l'a'on
femelle décrivant le /,//ff, et soutenant
la croix, enfermée dans un nimbe de
feuillage, emblème de l'ombre du mystère divin.
A s'attaquer ainsi au répertoire des thèmes symboliques, le
talent du bronzier s'affine. Une lampe sépulcrale, assez élégante
d'aspect, a pour poignée les tiges d'une plante souple, sur les-
quelles se dresse cette même croix nimbée; une autre (page 287),
de forme plus allongée, se termine en monstre fantastique, assez
Vase (le bronze.
Mus^'o égyiiliou du Caire.
294
LES ARTS SOMPTUAIRES
Lampe de bronze. — Musée (''p:y|)ticn du Caire.
habilement modelé. C'est ce même monstre, qui réapparaît, plus
complet, aux pattes de devant près, en partie brisées, sur le fût
d'une colon nette torse, sorte
de lion marin, décrit dans
les visions apocalyptiques.
Mais, l'accouplement hybride
qui en fait un amphibie,
n'est-il pas, une fois de plus,
dicté par cette prédilection
de l'oriental pour l'union
des forces redoutées, éparses
(hms la création? L'Egypte
avait procédé ainsi; ainsi
l'Elam, ainsi l'Assyrie. A
plusieurs siècles de distance,
le même courant religieux
ramenait l'artiste au même
thème expressif.
De ce milieu confus, où la
tradition et l'influence étrangère se coudoient sans cesse, quelques
pièces cependant, purement coptes, se détachent, assez grossière-
ment travaillées, mais ayant suffisamment
rompu avec le faire des autres écoles.
L'une consiste en un pot cylindrique,
avec anse affectant l'allure d'un lion géo-
métral efflanqué, aux articulations rigides,
qu'aucun autre répertoire ne peut revendi-
quer que le répertoire alexandrin. Le fauve
est disproportioné; l'alliage, celui des
bronzes communs; l'épiderme est rugueux
et a été fortement attaqué par l'oxyde.
Celte désagrégation du métal s'explique
par ce fait que les bronzes coptes n'ont
jamais de patine, à l'inverse des bronzes
égyptiens, qui, encore chauds, étaient
frottés d'un vernis résineux. Un couron-
nement de bâton pastoral porte pareillement deux têtes de
Cassoletle de bronze.
Musée égyptien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES
Ù9n
Divers
oasso-
Vase do bronze. — Musée égyplioii du Caire.
lions, engagées dans les dentelures d'un feuillage,
objets pourtant dénotent une certaine habileté. Telle
lette a été retouchée au burin,
les rayons circulaires qu'on voit
à son foyer en sont la preuve
indubitable. La poignée, qui a été
ciselée, est fort élégante, tant
par la sûreté de Texécution que
parla sobriété du dessin. Sur ses
trois grifTes, une feuille se re-
courbe au pied d'une tige fuselée,
épanouie à son sommet en fleur
lotiforme. La même gracilité et la
même sincérité de touche se ren-
contrent dans un récipient, dont
les pieds sont ciselés aussi, ainsi
que l'attache et les rebords. A l'occasion, le Copte sait môme se
révéler un véritable artiste. Les lianes des plantes foliacées dont il
orne le plus souvent ses lampes funéraires ont la souplesse de
celles d'autrefois. Presque un air de famille avec ceux de certaines
œuvres de la Renaissance.
Dans la circonvolution des spi-
res, on sent une grande obser-
vation et un grand accent de
vérité. Si le fini n'est point
poussé très loin, l'ensemble est
suffisamment esthétique. Sans
doute, le Saint-Georges qui se
détache dans un médaillon, sur
la panse d'un vase de bronze
rouge, est maladroitement es-
quissé, et la gravure fort dé-
fectueuse ; le cheval qu'il monte
manque de finesse, et n'est pas en mouvement. Et cepen-
dant, l'ensemble conserve un certain charme, en dépit de sa
maladresse. La forme est gracieuse, le décor assez délicat. Que les
perles, semées en cordon, soient d'inégale grosseur, ou que le Saint-
Lampe do bronze. — Musée égyptien du Caire.
290
LES ARTS SOMPTUAIRES
PoijriK^o (le lampe do lironzo.
Musfe c^gyptieii du Caire.
Georges se tienne mal en selle, peu importe; Ton se sent en face
d'une œuvre d'art.
Sur un autre vase — collection de M. le D' Fouquet — une suite
de petites scènes retrace la légende
de l'enl'ance de Jésus ; la Nativité,
la Fuite en Egypte^ le Massacre des
Innocents. La facture est, de même
que celle du vase précédent, inégale,
avec des reliefs gras, aux sinuosités
molles. Le dessin n'a ni cette fer-
meté nerveuse, ni cette netteté de
contours qui font le mérite de la
ciselure; néanmoins, le morceau
peut être considéré comme l'un des
meilleurs connus.
Que le bronzier abandonne le rendu des scènes animées, et il
retrouve de suite son habi-
tuelle maîtrise. Il ajourera
un brûle parfums — collec-
tion Fouquet ■ — au point de
transformer le métal en gui-
pure, où des rosaces finement
brodées se posent sur un
réseau de rinceaux. La co-
lombe aux ailes éployées sur-
monte le tout, comme pour
planer dans le nuage d'en-
cens, échappé à ce dôme de
filigrane. A ce trait on re-
connaît le Copte ; le symbo-
lisme, l'effet produit sont
tout pour lui. Tout doit se
voiler, être incertain, mobile,
fuyant, afin que plus aisé-
ment puisse se donner libre
carrière sa rêverie. En se montrant ennemi déclaré de l'absolu,
il est simplement fidèle à son idéal.
Va=c de bronze. — Musée égyptien du Caire.
PI. VI.
Seau à eau lustrale, vase de bronze.
Collection de M, le D'" Fouquet.
LES ARTS SOMPTUAIRES
291
Deux pièces méritent une place à part dans ce court aperçu de
ce que furent les bronzes coptes, pour cette raison qu'elles sont
datées : les clefs du monastère de Schenoûdi.
Toutes deux, finement ciselées, appartiennent au temps de la
fondation du couvent par le farouche archimandrilc. Elles nous
fournissent par conséquent le spécimen parfait de ce que pouvaient
être les chefs-d'œuvre d'alors; car il est hors de doute que Fartisle
le plus en renom y travailla. Leurs dimensions d'abord sont consi-
dérables. L'une mesure près de qua-
rante centimètres; l'autre près de
vingt-neuf. La poignée de la plus
grande est carrée, flanquée de deux
tenons, destinés à recevoir une applique
rapportée, actuellement disparue, et
couronnée d'un chapiteau composite,
où s'étalent quatre monstres, sortes de
dauphins du symbolisme, séparés par
des palmettes et surmontés de quatre
petits lions primitifs, couchés aux
quatre angles du tailloir. Eux aussi,
semblent un ressouvenir de l'cllluve
de vie descendant des quatre points
cardinaux dans le monde. La hampe
comprend quatre compartiments, cloisonnés d'arabesques fleu-
ronnées, pyramidant autour de la fleur de lotus et de la croix,
cantonnées de godrons.
La poignée de la seconde, également couronnée d'un chapiteau
composite, fait de feuillages stylisés, de ileurs imaginaires et de
têtes de monstres fantastiques, porte sur ses côtés une lionne et
un lion passants. La facture de ces pièces, quoique faible, est
suffisante. Le dessin, sobre, est assez pur. Preuves en mains, elles
permettent d'établir que, dès le iv' siècle, le répertoire copte avait
adopté le type de l'arabesque pyramidale, qu'on rencontrera plus
tard dans les grandes boiseries des couvents de Babylone; et
qu'assez riche déjà pour s'affirmer par lui-même, il était apte à
produire de véritables œuvres d'art, sans recourir à l'imitation des
modèles de Byzance. Elles montrent de plus, combien le souci du
lîrûlo parfums de bronze.
Collection de M. le D' l'ouquet.
298
LES ARTS SOMPTUAIRES
symbolisme prime la composition, le soin que prend l'artiste de
lui subordonner la décoration tout entière ; celle-ci ne devant
môme avoir qu'un but, concourir à le mettre en valeur. C'est le
lion qui trône au
pommeau de la
grande clef, sur
les quatre angles
du tailloir, autant
dire aux quatre
points cardinaux,
car telle a été sans
doute la pensée
du ciseleur; c'est
le lion et sa fe-
melle qui se profi-
lent aux deux côtés
— est et ouest —
de la seconde. Re-
marquez encore,
que cette fois, le
pommeau est so-
bre et petit. Aussi
développé que le
premier, il eut
(' o n t r e b a 1 a n c é
l'importance de la
partie médiate ; et
c'est sur elle que
doit se porter l'at-
tention.
Ainsi, à l'heure
où le schisme mo-
nophysite allait éclater, l'art du bronze était arrivé, de même que
l'architecture et la sculpture, à s'émanciper suffisamment de la
tutelle hellénique, pour vivre sur lui-même. Le Copte avait acquis
assez de pratique, pour prétendre à une véritable personnalité.
Il ne faudrait pas croire pourtant que devrais chefs-d'œuvre sor-
ciers do bronze du moiiaslère do Srlieiioi'idi. — MiiS('e l'svnlien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES
299
tirent de ses mains, ainsi qu'on pourrait être induit à le supposer,
en s'en tenant aux descriptions que les auteurs nous ont laissées'.
Tous nous ont vanté les merveilleux diadèmes pendus aux voûtes
des haïkals. Visa, le disciple et panégyriste de Schenoûdi, parle
en ces termes de celui du Couvent Blanc. « Et voici que le maître
maçon prit son salaire, et tout ce qui était dans sa maison; il en
fit un beau diadème et le plaça dans la voûte de l'autel, pour la
gloire du Seigneur, et par respect pour notre Père. » Ce diadème
Couronne do bronze. — Musée égyptien du Caire.
ex-voto a disparu, les matières précieuses dont il était fait, ayant
excité la cupidité de quelque horde de pillards. Mais le travail de l'or
et l'argent ne différait pas sensiblement de celui du bronze. Et le dia-
dème de bronze d'un monastère voisin de celui des Schenoûdi est
parvenu jusqu'à nous. C'est une simple couronne lisse, garnie
d'appliques articulées, destinées à supporter des petites lampes de
verre, analogues à celles qu'on retrouve au pourtour des grandes
lampes des mosquées arabes. Des chaînettes convergeant vers le
centre servaient à la fixer à la coupole du haïkal. Aucune gravure,
aucun dessin ne la rehausse ; tout l'effet obtenu par elle résidait dans
300
LES ARTS SOMPTUAIRES
le rayonncmenL de ses lumières. Le style est assez bon, le fini
assez soigné, mais enfin, rien en elle ne la classe hors pair, et n'en
fait une œuvre d'art.
II. — Les poteries.
De môme que celles du bronze, les origines de la poterie copte
furent égyptiennes, et le peu de soin apporté, dans l'antiquité, au
Pois i\c. lerrc cuite. — Musée (5gy|(ticn du Cuire.
modelage de la terre fit d'elle presque l'égale de la poterie des pha-
raons. Par un singulier contraste, tandis que les objets usuels,
fabriqués par le chaudronnier thébain ou saïte, conservent un aspect
artistique, le potier n'est qu'un manœuvre, dépourvu de goût et
d'adresse. La terre n'est pas choisie par lui, mais prise au hasard,
façonnée au doigt et à peine cuite le plus souvent. L'épiderme est
rugueux, rarement verni, rarement orné, brut, au tout ou plus
LES ARTS SOMPTUAIRES
30
recouvert d'une couche de badigeon blanc ou rouge. Quelques vases
plus soignés portent autour du col un filet annulaire, quelquefois
des figures à peine ébauchées d'hommes el d'animaux. Ce ne l'ut
guère qu'à l'époque de la conquête asiatique, alors que le raffi-
nement du luxe pénétra partout, que quelques urnes ovoïdes,
destinées à conserver les provisions du double, se revêtirent de
dessins estampés de façon sommaire. Le répertoire de celte orne-
mentation n'eut môme pas le mérite de l'originalité, et ne fut
qu'un décalque de celui du verrier, du ciseleur, du graveur et de
l'orfèvre ; guirlandes de fieurs, méandres, emblèmes religieux, fais-
ceaux de tiges palissées sur le goulot, colliers s'étalant sur la panse,
troupeaux de gazelles et vols d'oiseaux. La pûte n'en reste pas
Pots de terre cuite d(5corés de pointures. — Musée égyptien du Caire.
moins grossière, pétrie et moulée en hâte. Avec la période grecque,
la décadence vint rapidement. La terre, jusque là dédaignée, est
rejetée au dernier plan, à ce point que le plus souvent on l'enduit
d'une peinture opaque, destinée à lui donner la couleur du granit
ou de l'albâtre, du basalte ou du bronze. Elle sert à la confection
des objets funéraires, jusque et y compris les cercueils. Ceux-ci ne
sont plus que des caisses rectangulaires rappelant vaguement l'en-
semble de la forme humaine. La glaise est inégale, d'une tonalité
rougeàtre, veinée de noir, plus poreuse encore que par le passé,
mal lavée, graveleuse et calcinée par endroits.
La poterie copte hérite tout naturellement de ces défauts, et ne
302
LES ARTS SOMPTUAIRES
fait que les accuser davantage. La terre employée est tantôt argi-
leuse et noirâtre, tantôt siliceuse et grise, tantôt jaune ou rouge,
et riche en oxydes minéraux. La cuisson est le plus souvent si
faible, que l'épiderme s'écaille et se délite. Des ruines des villes
chrétiennes, Assouan, Esneh, Akhmîm, Assiout, Antinoé, sortent
journellement des vases épais, d'un travail vulgaire, exécuté
au pouce, sur un tour primitif. La forme varie à l'infini, et rap-
pelle souvent de près celle en usage à la période ancienne. Ce sont
des jarres fuselées, étranglées à l'orifice, rayées de nervures annu-
laires, rehaussées de couleurs ; des pots elliptiques ou sphériques,
pareillement côtelés et pareillement décorés d'ornements noirs.
Plats de terre cuite peints. — Musée égyptien du Caire.
blancs ou rouges, guirlandes de fleurs, étendues comme à l'emporte
pièce, orbes révulsés, chevrons entre-croisés, semis de pois. Plats
creux, tantôt lisses, tantôt partagés en compartiments ; ici cerclés
de lignes ondulées ou de frettes, et portant au centre des figures
d'animaux; là segmentés par des tiges de fleurs, prenant à leurs
rebords racine. Tonnelets pourvus d'anses, nervés de même que les
vases, et de même qu'eux partagés en zones de rubans che-
vronnés, d'entrelacs et de rinceaux. Quelques pièces pourtant échap-
pent à cette banalité, soit par la pureté du galbe, soit par le
symbolisme de la peinture. Tel buire, façonné en terre rouge argi-
leuse, si grasse et si compacte qu'on jurerait de la cire, à la panse
sphéroïdiale côtelée de rayures torses ; au col cylindrique, entouré
LES ARTS SOMPTUAIRES
303
d'un collier en spirale ; au rebord évasé ; à l'anse largement nattée,
est une œuvre d'art, si faible que soit l'exécution. Sur tel pot
ovoïde, — collection Fouquet — dont la courbure est celle des
canopes, s'enroulent des rinceaux, à travers lesquels le lion pour-
suit la gazelle, l'autruche, le bouquetin et l'antilope. Si rudes
qu'elles soient, ces scènes de chasse n'en sont pas moins notées
scrupuleusement. Pour un dessin ainsi jeté, d'un pinceau délibéré,
sur une surface aussi ingrate, il fallait encore une main exercée.
Vases de terre peinis. — Musl'c égyptien du Caire.
Ailleurs, c'est un vase, pareil de forme à ceux des vieilles peintures
funéraires, à la panse lancéolée, au col allongé et un peu évasé.
Son décor, tracé au trait rouge et noir, est également mélangé de
figures d'animaux et de feuillages composites; de zigzags et de
motifs géométriques, négligemment indiqués, mais assemblés avec
symétrie. x\illeurs enfin, c'est une jarre fuselée, à double rangée de
petites anses aplaties, rayée de larges cercles, qui la divisent en
quatre zones chevronnés, où s'esquissent des tresses continues, des
lièvres et des poissons. Ce n'est point là certes de l'art absolu,
304
LES ARTS SOMPTUAIRES
mais de Fart somptiiaire, égal au moins à celui de maints vases
grecs archaïques. A cette différence près, toute en faveur du vase
Tonnelet de terre cuite. — Musfe égyptien du Caire.
copte, qu'il a été tourné et peint sans la moindre prétention.
Pas plus que l'Egyptien, le Copte ne s'applique à vernir ses
poteries. Il préfère toujours l'enduit
colorié à l'émail. Quelques pièces
tout au plus ont une glaçure verte,
violette, grise ou jaune, à base mi-
nérale, fixée au moyen d'un silicate
alcalin; mais le vernis est générale-
ment craquelé et très inégalement
réparti sur la surface. L'on fabrique
ainsi des lampes funéraires, de
structure romaine, émaillées de vert
intense ; de gourdes lenticulaires,
partagées en anneaux concentriques,
faits de perles, de losanges fleuris,
et de feuilles d'eau, rappelant de
près l'ornementation des vases persans; des pots hémisphériques,
Buire do terre cuite. — Musée égyptien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES 3O0
glacés de gris lilas, avec rinceaux et lions rempanls, bleu intense
ou gris noir. Mais ce sont là des exemples rares, et les lampes
rouges qu'on retrouve dans les tombes alexandrines no sont pas
vernissées, mais peintes. Une coucbe de stuc lé«er recouvre la
pâte, et le ton rouge a été appliqué au pinceau. Ce procédé est
employé de préférence, alors surtout que la richesse du décor
contraste avec la pauvreté de la matière employée. N'ayant plus à
craindre la déformation par l'action du feu, et le coulage de
l'émail où son emmagasinement dans les creux du modelé, le
céramiste donne libre carrière
à ses goûts. Les lampes ont des
cordons d'inscription, de croix
ou de plantes cruciformes, de
grappes de raisins entourant
les paons et les colombes. In-
variablement, la peinture se
maintient dans la gamme des
rouges bruns, ce qui pourrait
donner lieu de croire à une
intention de symbolisme triom-
phal. La couleur jouait un grand
rôle dans l'Egypte pharaonique.
Chaque personnage divin avait
la sienne, et maint indice tend
à prouver qu'à l'époque copte,
le choix de la teinte n'était
pas non plus indifférent. A
côté de ces lampes, il faut citer encore les ampoules lenticulaires
ou fuselées, identiques aux ampoules égyptiennes. Leur répertoire
ne fait que substituer les emblèmes de la foi nouvelle à ceux de
la foi païenne; et enfermer dans les mêmes médaillons les figures
de saints et d'anges ; là où l'on rencontrait l'emblème d'Horus ou
d'Osiris. Mais, en dehors de ces deux thèmes, rien ne mérite de
fixer l'attention et d'être classé.
Les sceaux imprimés sur argile ont seuls quelque intérêt, en
tant que symboles. C'est une simple motte de terre glaise sur
laquelle on apposait le cachet du couvent. Croix grecques ou ansées,
Pot (lo terre cuite peinte.
Collection de M. le D'' Fouquct.
306
LES ARTS SOMPTUAIRES
gazelles ou branches de feuillage, images orantes, rosaces, rin-
ceaux, sceau de Salomon y sont gravés en relief ou en creux,
Vases de terre cuite peints. — Musée égyptien du Caire.
avec une netteté de frappe surprenante. Des moules de terre cuite
ou de calcaire servaient à la confection des hosties ; les plus nom-
breux donnent l'empreinte du poisson ou du
lièvre, de la gazelle ou de la colombe, du lion
ou du palmier de la Jérusalem céleste, en
raison du sens dogmatique qu'il leur fallait
exprimer. Quelques-uns, par la finesse de la
gravure, sont de vraies
intailles, mais la
grande majorité est
vulgaire et tombe dans
les redites du réper-
Lanipc funéraire de terre émaillée. — Musée égyptien du Caire.
toire sculptural.
Des plaquettes de terre crue servaient à l'enseignement du des-
LES ARTS SOMPTUAIRES
307
sin, s'il est permis de donner ce nom aux ébauches qui y sont tra-
cées. Les modèles sont des plus
simples, et consistent en tresses
en chevrons, en assemblages
de carrés et de polygones étoi-
les. Il y a loin de ces modèles
à ceux de l'Egypte pharaonique;
l'art en est exclu, mais encore
est-il bon de les citer à titre
de curiosité.
Au milieu de tout cela, une
part spéciale doit être faite au
gnosticisme, tant son empreinte
est visible sur certains vases.
L'un d'eux (page 45), de forme
cylindrique, porte sur son rebord une figure pareille à celles si-
gnalées plus haut.
Vase de tcri-o ^maillée. — GoUeclioii do M. le D' Fouquct.
IIL — Les verreries, les ivoires, les rois ouvrés,
l'orfèvrerie et les rijoux.
La composition du verre copte est celle du verre égyptien ; sa
teinte n'est jamais pure, en raison des substances diverses, chaux,
soude, alun qu'il con-
tient; mais on s'arrê-
tait peu à pareils dé-
fauts. La translucidité
n'était point recher-
chée, au contraire. La
vogue allait aux verre-
ries opaques, ou tout
au moins semi-trans-
parentes, mouchetées,
jaSpeeS el llgieeS Ue Modèles servant a renscignementdudcssin. — Mus(:'c (égyptien du Calre.
tons tranchants. Pour
arriver à ce résultat, on teignait la pâte au moyen d'oxydes mé-
talliques, de cobalte pour les bleus, de cuivre pour les verts, de
308
LES ARTS SOM PILAIRES
manganèse pour les violets, d'étain pour les blancs, de fer pour
les jaunes. Mais si le principe élaiL connu, le dosage n'avait aucune
règle tixe ; chaque ouvrier agissait d'instinct, au gré de ses préfé-
rences, ou de son ignorance, et jamais il ne s'avisa de copier un
ponsif donné. A ce point de vue, ses improvisations sont peut-être
plus artistiques. L'œuvre à laquelle il s'applique devient une
création, où prend corps sa fanlaisic d'un moment. Les plaques
ainsi traitées par agglutination, demandaient une grande dextérité
de main, les motifs incorporés étant séparément coulés, puis
plongés, encore mous, dans la masse incandescente; si bien que,
par réaction, ils s'y soudaient et s'y uniliaient.
Deux tablettes du musée d'Alexandrie, l'une rouge ponccau,
l'autre jaune orangé, avec semis de branches d'a'illets, d'anémones,
de jacinthes et d'iris
ont été amalgamées
de la sorte. La sûreté
des contours y per-
dait quelquefois,
mais c'était précisé-
ment là pour le Copte
un attrait de plus.
Les tons fondus et
changeants qui s'y
dégradaient prêtaient
à son sujet ce vague,
cette impression d'irréel qui était la base de son esthétique. Puis,
la plaque était soumise à la taille; et à quelque épaisseur qu'on la
coupât, le dessin réapparaissait.
La dispersion des trésors des églises nous met dans l'impossibilité
de juger de la nature des gemmes, dont selon les auteurs coptes
ces verreries étaient recouvertes. Tout porte à croire, que de même
qu'à l'époque antique, ces pierreries tant vantées n'étaient autres
que des pâtes vitrifiées, imitant à s'y méprendre la turquoise,
l'émeraude et le lapis ; car, si quantité des verres coptes sont
opaques, ce n'est point que l'ouvrier ait été inapte à les rendre
transparents. Nombre d'exemples nous en sont fournis par des
gobelets et des flacons d'un blanc laiteux, verdàtre ou opale, parfai-
TablcUes de verre amlutiné. — Musée d'Alexandrie.
LES ARTS SOMPTUAIRES
;{09
tcmcnt translucides. Achcmouncïn et Antinoé avaient des fabriques,
dont les scories marquent encore la place; si nombreuses, qu'à
Heur de sol, ou ramasse à chaque pas des débris de toutes teintes
et de toutes formes, et jusqu'à de petites bouteilles à parfum.
La taille à la meule, la taille en creux ou en relief, l'émaillage
étaient familiers aux verriers coptes. Tel petit gobelet, — coUec-
Gobt'lcl do ven-o irisr. — Collection de M. le D'' PoiKiuet.
tion de M. le D' Fouquet, — d'un blanc irrisé par l'action du
temps, a des coloml)es et des rosaces, taillées à la meule ; tel autre
des arabesques et des poissons. On fabriquait môme, à Antinoé, des
lampes d'église, dignes de rivaliser avec les lampes des mosquées,
dont remaillage était
posé sur fond d'or
recouvert. Les verres
réservés à cet usage
avaient une limpidité
cristalline. Malheu-
reusement, aucune
ne nous est parvenue
intacte ; et nous ne
pouvons juger de
leur ensemble que
par des fragments.
Le principal — collection Fouquet — donne un médaillon circu-
laire, qui fut le fond de l'une de ces lampes. Un cercle bleu liséré
d'or l'entoure; et dans le champ, une ligure de saint Georges à
cheval se découpe sur fond arabescal. Toute l'esquisse du dessin
est tracée en rouge. Le visage du saint, l'auréole qui nimbe sa
tête sont dorés. La tunique, partie violet clair, partie rouge pon-
Fragment de lampe éinailléc. — Collection du D'' Fouquet.
310
LES ARTS SOMPTU AIRES
ceau, est bordée d'or et filigranéc. Le cheval est blanc, capa-
raçonné de pourpre et de brun clair. Les arabesques, vertes, à
fleurs roses, complètent dans une tonalité douce cette polychromie,
qui, trois siècles pins tard, sous le règne de Kalaoûn, sera celle
des verreries de Fostat, de Mansourah et de Damiette. Faut-il
conclure de ce rapprochement que les Coptes furent les maîtres
des Arabes dans l'art de l'émail? Ce furent certainement les Coptes
qui fabriquèrent les lampes des mosquées, de même qu'ils avaient
été les architectes des monuments, les sculpteurs, les peintres, les
graveurs et les mouleurs qui avaient pourvu à leur décor.
L'ivoire fut la matière préférée du Copte, celle où son talent
se donna librement carrière. Les débuts furent humbles et semblent
avoir eu pour but la diffusion des doctrines gnostiques, prêchées
par Basilide et Yalentin. Aux deux premiers siècles de l'ère des
martyres, l'on dé-
grossissait à Alexan-
drie d'informes ima-
ges d'Abraxas, et l'on
gravait sur de minces
plaquettes des cer-
cles, destinés à évo-
quer l'idée des sphè-
res mystérieuses de
rOgdoade et de
l'Hebdomade. Certains objets, dont la destination est fort douteuse,
datent de la même époque, et eurent peut-être une signification
mythique, qui nous écha])pe aujourd'hui. Ce sont principalement
de petites barques, portant à la proue une tête de bélier, âme de
Ra, et entaillées sur leurs rebords de dentelures chevronnées. Mais
ces objets n'ont de valeur que par leur symbolisme, et ce sym-
bolisme nous reste fermé. Le faire du sculpteur ne devient, que
près d'un siècle plus tard, véritablement artistique ; et son réper-
toire est alors celui qu'il applique aux boiseries. Seulement, sa
facture est plus soignée et infiniment plus apte à traduire son
idéal. Voyez les rinceaux qui s'enroulent autour des croix, en orbes
florescents, les nervures des feuillages et des tiges. L'attache des
branches est indiquée avec une sobriété d'accent, une simplicité de
Barque d'ivoire. — Musfe ('■gyplien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES
311
Ivoires soulptrs.
Musée ("'gyption du Caire.
mouvement, une souplesse de détails inconnues jusque-là. Les
lianes sont stylisées; c'est une loi rythmique absolue; mais cette
ordonnance est si bien entendue que son convenu paraît sincère.
Voyez encore ces figures d'anges : le
visage est boufTi, l'expression extatique
exagérée; les ailes sont rigides, les
draperies dépourvues de légèreté, mais
l'ensemble est de beaucoup supérieur
à celui des bas-reliefs; la silhouette est
bien champlevée, et le fond piqué con-
traste agréablement avec le poli des
méplats, La lourdeur de la ligne, si
affligeante dans les stèles funéraires
disparaît, l'envolée des spires fleuries
prend une gracilité inconnue à la fac-
ture byzantine. On n'en retrouvera la
tradition que dans les boiseries arabes, qui, d'ailleurs, ne sont que
le décalque des thèmes chrétiens.
Le secret de la teinture des ivoires était connu des Coptes, dès
le commencement du vif siècle; plusieurs de ceux qu'on voit à
la porte du ha'ikal du déir-es-Sourkmi sont colorés en rouge.
Aux ix^, x° et xi% on les teint en noir, en brun
ou en jaune, selon l'effet polychrome à obte-
nir. Les pièces ainsi préparées se répartissent
dans les mailles d'un entrelacs polygonal, se
juxtaposent à la façon d'une marqueterie ou
sont imbriquées par un travail de damasqui-
nerie. Des filets sombres s'incrustant aux rai-
nures ménagées dans un ivoire blanc ou réci-
proquement. C'est l'instant où cette polychro-
mie concourt à l'éclat de ces incomparables
boiseries du Mohallakah et de l'Abou Sifaine,
qu'à bon droit, on peut considérer comme le
chef-d'œuvre de l'art copte. Étoiles décagones
ou dodécagones, faites d'un bloc d'ivoire brun, où, sur le centre,
un disque blanc, avec croix en haut relief, s'étale entouré de petits
losanges blancs, épousant le contour des pointes ; hexagones d'ivoire
Ivoire sculpté.
CoUccliou de M. le U' Fouquel.
312
LES ARTS SOMPTUAIRES
blanc, aux côtés égaux deux à deux, fouillés d'arabesques, et lisé-
rés d'ivoire noir; fleurettes germées aux mailles de la rosace;
grandes croix blanches, palissées de plantes grimpantes et damas-
quinées de filets rouges ou bordées de listels bruns; plaquettes
carrées ou rectangulaires enchâssées dans l'ajourement esquissé par
les assemblages cruciformes ; frises des grands panneaux, courant
dans un parement de bois de cèdre sont autant de spécimens d'un
art arrivé à sa parfaite éclosion. Le coup de ciseau est tantôt
sévère et nerveux, tantôt aimable et souple. L'ampleur s'allie à
la grâce molle et flexible, et l'ordre dans lequel tout cela se fond
dans la polygonie, est comme un rythme de plus dans la sym-
phonie de son tracé.
Cette perfection de facture fait totalement défaut dans la taille
des pierres dures ou précieuses ; et si rares sont celles-ci, qu'on
peut considérer l'Egypte copte comme n'ayant
jamais eu de joyaux ni d'intailles. Les pierres
gnostiques, images d'Abraxas, si utiles à l'étude
du gnosticisme sont si primitivement dégros-
sies, qu'on ne peut les considérer comme œu-
vres d'art. La matière de préférence employée
est le basalte. Quelques petites plaquettes de
serpentine, de chrysoprase ou de sardoine,
gravées à la pointe, de dessins à peine indi-
qués, croix, lions, poissons, colombes, lièvres,
portails d'église, constituent tout ce que nous
connaissons. Beaucoup ne portent même qu'un
simple trait, les divisant en deux, flanqué de l'alpha et de l'oméga.
La même sécheresse d'exécution s'étend aux bois ouvrés, et,
alors même que la sculpture des arabesques est florissante, que les
panneaux des boiseries sont tapissés des végétations les plus déli-
cates, l'objet usuel est négligé. Certaines épingles de bois sont
bien perforées de petits triangles et de petits losanges, décrivant
une sorte de polygonie primitive. D'autres, surmontées de croix,
sont partagées en petits carrés, où s'inscrivent des cercles, qu'on
pourrait appeler cabalistiques, appartenant aux rituels du temps
de Basilide et de Valentin. D'autres sont tournées, torses ou
couvertes de rangées de perles. D'autres, enlin, rondes et cou-
Cassolette de basalte.
Musée (égyptien du Caire.
LES ARTS SO.MPTUAIRES
313
ronnées (runc colombe, plus rude encore que celle des plus rudes
bas-reliefs.
Les peignes liturgiques, découpés à jour, sont csLampés de figures
que nulle part ailleurs on ne retrouve. Les thèmes sont bien sym-
boliques, mais l'aspect est tout spécial. La colombe, le lion, une
figure équestre, où, avec beaucoup de bonne volonté, on pourrait
reconnaître saint Georges; des fonds dentelés, où, par le même
procédé, il est possible de voir des arabesques; mais tout cela
l'cigncs de bois sculplé. — Musoc (.'gNijlicn du Caire.
comme archaïque, et semé de cercles gnostiques, répandus dans
un ordre déterminé.
L'orfèvrerie eut-elle le degré de splendeur que se plaisent à nous
narrer les auteurs coptes.^ C'est fort douteux; et si nous jugeons
du connu à l'inconnu, en nous basant sur la distance qui sépare
la peinture, telle que nous la connaissons, de la façon dont ils
l'ont appréciée, nous sommes amenés à penser que ces pièces
tant vantées n'avaient guère d'autre valeur que celle du métal.
Pour le Copte, c'était l'essentiel.
314
LES ARTS SOMPTUAIRES
Vases de bronze d'or. — Muséo ('•gyplicn du Caire.
Au reste, si les objets d'or ont disparu, de petits vases de
bronze d'or, de petites cassolettes et quelques anneaux ciselés, qui,
sans nul doute, n'en furent que la réplique, nous montrent ce qu'en
était le style. L'exécu-
tion est, à quelques
variantes près , celle
des bronzes communs.
Un pot, à la panse
sphérique, au col mince,
n'a pour tout décor que
quelques godrons ovoï-
des ; un autre est de
forme prismatique, sur-
monté d'un long goulot,
où s'accuse simplement
un ruban; un troisième, fuselé, est pourvu de deux anses con-
tournées à leur sommet en volutes; un autre encore n'est que la
copie des grands flacons gnostiques. Une voussure de portail
d'église s'y profile, appuyée à des colonnettes pourvues de chapi-
teaux corinthiens. Ou bien encore, certaines ampoules sont flan-
quées d'anneaux, où venaient se fixer des cordons où des chaînettes.
Les cassolettes réputées précieuses sont tout aussi peu élégantes.
C'est généralement une sorte de sébile, avec fleuron arabescal,
faisant ofTice de poignée et pointant
quelques bourgeons de sa tige sur le
rebord. D'autres ont encore moins de
prétentions et consistent en un petit
réchaud^ sur trois pieds, entre lesquels
courent les barreaux d'une grille. Les
cymbales servant aux exercices du
culte sont de simples disques, montés
sur une tige recourbée et garnie de
clochettes d'argent. Quelques appliques découpées, finies avec plus
de soin, sont sûrement les maquettes des grandes pièces d'orfè-
vrerie. L'une contient une croix étalée dans un cercle, entouré
de trois boucles et de trois pointes, l'autre est donnée, par l'union
de huit fleurons lotiformes, gironnés sur un centre ajouré. Une autre
Pot de bronze d'or.
Musée égyptien du Caire.
LKS AKÏS SOMPTUAIRES
31t
encore consiste en une plaque circulai le, avec image de saint
Georges.
Aucune note originale, aucune tendance parti-
culière ne se fait jour à travers ces œuvres. 11 en
est de même des colombes et des croix ciselées
d'argent massif. Que l'oiseau, soit au vol éployé ou
abaissé, qu'il porte ou non
la croix sur la tête, il est
toujours semblable à celui
des stèles, des peintures et
des sceaux d'hostie, si vague,
qu'on hésite encore à re-
connaître en lui la colombe
de paix, de préférence à l'é-
pervier. Les croix sont de
simples décalques de la bi-
jouterie byzantine; une figure
orante nimbée en occupe le
centre, et sur chacun des
quatre bouts, un ange se
détache dans un médaillon.
Étant donnée la subtilité de
l'esprit copte, on pourrait,
à la grande rigueur, voir là
une association d'idées antiques. Jésus, assimilé à Osiris ressuscite,
Horus; les quatre anges jouant alors autour de lui le rôle des
génies des quatre points car-
dinaux, les quatre fils du
dieu égyptien. Api, Amset,
Khebsennouef et Tiamautef,
selon que la croix appartient
au rituel ou au culte des
morts. La boucle de suspen-
sion dont elle est munie
ferait pencher volontiers vers
cette seconde hypothèse. Elle
avait sans doute été attachée à la poitrine du mort, comme autre-
Cassolette de bronze d'or. Cymbales de bronze d'or.
Musée égyptien du Caire.
Appliques de bronze d'or. — Musée égyptien du Caire.
316
LES ARTS SOMPTUAIRES
Colombes et croix d'argent massif. — Mus6e égyptien du Caire.
fois le scarabée, fixé sur le filet funéraire, auquel les quatre génies
canopes étaient groupés. C'est peut-être chercher trop loin 1 inter-
prétation d'une image, qui, somme toute, ne semble avoir été
qu'une simple copie by-
zantine. Mais après avoir
indiqué le sens de tant
d'œuvres symboliques, jus-
qu'ici peu comprises, cette
assimilation s'imposait.
Quelques bijoux d'or et
d'argent ne font que con-
firmer cette dualité de fac-
ture, qui se partage les
arts somptuaires d'Alexan-
drie : influence byzantine et réminiscence du passé. Le réper-
toire ne varie guère. Des boucles d'oreille filigranées , avec
croix centrale et tresses faisant soutache ; des bracelets formés
d'un simple anneau, avec olive grillagée ou d'un ruban plat,
découpé sous des profils de disques et de losanges ; des chevaux
d'argent, aussi sommairement mo-
delés que ceux des peignes de bois
ouvré; des rosaces de minces feuilles
d'or repoussées au marteau ; des
disques avec figures d'hommes et
d'animaux sont autant de preuves
que le talent du bijoutier ne difi'éra
en rien de celui de l'orfèvre ou du
bronzier. Moins que ses confrères
peut-être, il trouve cette finesse
d'observation, cette maîtrise du des-
sin, qui, de loin en loin, mettent à
leurs ébauches un reflet de l'anti-
quité égyptienne. Nombre de bijoux
se chargent en outre de chaînettes
et de pendeloques, selon le goût byzantin. De toutes les pièces
conservées au musée du Caire, une seule rappelle les bijoux pha-
raoniques; une petite tête d'épervier, D'épervier? Il se peut fort
Boucles d'oreilles et bracelet d'or.
Musée égyptien du Caire.
LES ARTS SOMPTUAIRES
317
bien que ce soit une tête de colombe. Peu importe ici le symbole,
le modèle est celui fourni par l'oiseau d'Horus.
Non, encore une fois, les
pièces si souvent décrites par
les conteurs coptes, ces dia-
dèmes splendides, étincelants
de gemmes, ces lampes mer-
veilleuses, découpées à jour et
cloisonnées d'émaux qui bril-
laient naguère dans les chapel-
les, ne furent que ce que nous
indiquent les fragments re-
cueillis dans les nécropoles.
Des monuments riches quel-
quefois, mais d'un répertoire
inhabile et négligé. D'émaux
cloisonnés, nous n'en avons
aucun ; seul, le Saint-Georges
du fragment de lampe de la
collection Fouquet nous donne
une idée complète de ce que les meilleurs purent être ; et à tout
prendre, si beaucoup lui ressemblèrent, ce ne fut pas ce que l'art
copte produisit de moins parfait.
Bijoux d'or et d'argent. — Musée égyptien du Caire.
IV. — Les broderies, les tissus et les deîstelles.
De tout l'art somptuairc de l'école d'Alexandrie, les tissus et les
broderies ont été seuls jusqu'ici à fixer l'attention des critiques. En
Russie, le comte de Bock; en Allemagne, le docteur Ebers; en
France, M. Gerpach leur ont consacré des études, où quantité de
spécimens recueillis ont été reproduits. Les procédés techniques
ont été appréciés par les spécialistes. Un point reste à établir ce-
pendant : Ihistoire de l'élaboration de la formule d'art appliqué à
ce décor.
Les documents publiés avaient à ce point de vue un grave défaut;
leur origine demeurait incertaine. Achetés à des marchands d'anti-
318
LES ARTS SOMPTUAIRES
quités, leur provenance était douteuse : on savait seulement que
nombre d'entre eux sortaient des cimetières de Panopoiis, et ap-
partenaient aux viii' et ix' siècles, tout au plus.
C'était là une indication, mais trop vague, pour apprécier comme
il convenait une manifestation artistique. A cette date du viii" siècle,
l'école d'Alexandrie a depuis longtemps disparu. L'Egypte, con-
quise par les Arabes, a cessé d'être cbrétienne. L'enseignement et
les procédés deviennent confus.
Les fouilles que, depuis six ans, il m'a été donné de diriger à
Antinoë m'ont permis de suivre pas à pas l'un et l'autre. La nécro-
pole de la ville d'Hadrien a conservé intacts les morts inhumés
dans ses caveaux. Vêtus de la toilette dont ils étaient parés de leur
vivant, leur retour à la lu-
mière permet de reconstituer
avec certitude jusqu'à l'his-
toire du costume, à la pé-
riode chrétienne de l'Egypte.
Celle-ci serait par trop spé-
cieuse, il suffira d'en retenir
ce qui a trait aux formules
du répertoire ornemental.
Les premiers thèmes de
cette formule sont byzantins;
il ne saurait y avoir, à ce
sujet, aucun doute. Mais, de même qu'en tout et toujours
aussi, la tradition reçue se modifie vite, pour aboutir à un
faire particulier. A l'origine, alors qu'Antinoë est ville hel-
lénique, la broderie relève toute entière des modes gréci-
santes. Les étoffes de laine ou de lin se recouvrent de scènes
mythologiques ou pastorales, de figures nues et d'attributs païens.
A cette période, le dessin est encore ferme et élégant, le coloris
harmonieux et amorti, l'exécution irréprochable. D'ailleurs, les
morts sont encore des Grecs ou des Romains, idolâtres; la diffusion
du christianisme n'a point pénétré jusque-là.
Un peu plus tard, tout est déjà modifié, et le répertoire byzantin
s'affirme en maître. Rien, cependant, n'est changé aux procédés.
Les parties ornées ont les mêmes dispositions, la même impor-
Figurcs orantes. — Empii^ooment de robe.
Fouilles d'Anlinoo.
LES Al\TS SOMPTUAIRES
319
tance. Seules, les figures humaines ou symboliques se sont chris-
tianisées, pour interpréter l'idéal nouveau. Les images orantes, les
saints militants, saint Georges, le chef des milices célestes ont
remplacé les divinités de l'Olympe. Composition et rendu sont la
réplique des modèles fournis par les peintures des catacombes,
avec les défauts inhérents à de telles réductions. Cette fois, encore,
l'éducation est étrangère; elle n'a pas encore acquis l'individualité
égyptienne. C'est l'élément importé, de môme que le texte de
l'Évangile, le plan de la basilique ou le poncif sculptural.
Bientôt pourtant, l'affinité copte commence à percer, et les pre-
mières tentatives personnelles se révèlent. A l'entour de ces repré-
sentations consacrées par la foi et l'usage, une végétation arabescale
se palisse, des lianes flo-
rescentes s'enlacent en un
assemblage polygonal. En
même temps, cette rigidi-
fîcation de la ligne, si sen-
sible en sculpture, tend à
ramener les figures ani-
mées aux silhouettes géo-
métrales, plus encore que
partout ailleurs, et cela a
son importance. L'on peut
arguer de la maladresse du
sculpteur, de son impuis-
sance à assouplir la pierre,
rebelle à son ciseau; il n'en
est plus de même d'une
broderie à l'aiguille, où le point peut suivre sans peine les moin-
dres sinuosités des contours. La preuve en est, qu'à côté de ces
icônes hiératisées, ramenées à des schémas anatomiques, les
branches serpentines des arabesques ont une souplesse parfaite,
leurs entrelacs une régularité absolue. Cette môme main qui vient
de tracer une image gauche, informe, inerte, inexpressive et ina-
nimée, sème sous ses pas des fleurs d'une incomparable gracilité.
L'une des figures qui le plus souvent revient dans ce décor, celle
de saint Georges, ofTre un intérêt particulier, pour cette raison que
Saint Georges. — Broderie de cliàle. — Fouilles d'Anlinoë.
320
LES ARTS SOMPTUAIRES
Broderie de linccuil. — Fouilles d'Aiitinoë
L'ùmo s'envoluiil au^ciel.
le brodeur suit pas à pas les modifications que lui imprime le
sculpteur, et nous fournit ainsi la réplique de nombre de stèles sym-
boliques. C'est à la première étape, alors que s'opère la réforme
tendant à substituer la
ligne abstraite à l'imita-
tion, des carrés d'angle
de châles, où le paladin
céleste passe au galop de
son cheval. Derrière lui,
une tète de crocodile s'es-
tompe, marquant les ténè-
bres, personnification des
puissances mauvaises,
dont « le saint Georges »
est le triomphateur. Un rinceau s'enroule autour de la triomphale
chevauchée, enfermant dans ses replis le lion et le lièvre. A cet
instant, le symbolisme alexandrin, arrivé à son apogée, appose
partout son empreinte. Sur des suaires, des médaillons lancéolés
ont pour centre l'Ame s'envolant au ciel, la couronne d'élection en
mains. La terre est indiquée par son ancien idéogramme. La colombe,
V anima simplex, ITimc désincarnée, dont l'être humain n'est que le
support, plane au devant,
sous un berceau de feuil-
lage, qui peut-être annonce
le mystère du séjour où s'o-
pèrent les renouvelle-
ments. L'un et l'autre des
sujets ainsi traités affir-
ment les préférences coptes
d'une manière absolue. La
forme s'est décomposée et
mêlée d'éléments étran-
gers. Les mains et les pieds
de la figure , support de
l'âme, s'accusent en pal-
mettes disproportionnées; la crinière du cheval de saint Georges est
de même constituée de rinceaux. Les lions et les lièvres ne sont plus
Les quatre vases. ^ Broderie de tunique. -
Fouilles d'Antinoë.
LES ARTS SOMPTUAIUES
.121
que des masses géométrales. L'arabesque enveloppant cette der-
nière broderie, elle-même se brise, pour déterminer des médail-
lons octogonaux.
Encore un pas, et l'emblème tout puissant s'impose, mais aussi
Tctre humain disparaît, et Fabstraction rythmique commence à
régner sans conteste. C'est tantôt un médaillon dentelé, portant
sur le champ un assemblage de quatre vases, synthétisant les
quatre sources de la montagne de Sion, disposés en rosace cruv
ciforme étoilée ; tantôt un groupement d'octogones, remplis de lions
et de croix fleuronnées, composées elles-mêmes par de plus petites
croix. En même temps, le rinceau, l'arabesque courante, la liane
serpentine, témoignent de la préférence accordée à cet instant par
l'art de la polygonie fo-
liacée etflorescente. Moins
qu'ailleurs cependant celte
intention revêt un carac-
tère philosophique . La
broderie devant, avant
tout, satisfaire à des be-
soins de luxe, de joliesse
et de gracilité, qui, de
tous les temps et dans
tous les pays, ont atténué
le répertoire dont elle a i
procédé. C'est surtout un
décor aimable, où les fines fleurettes des jardins d'irrél s'épa-
nouissent sur des tiges sveltes, s'enlacent en souples guirlandes,
s'étalent en gerbes au milieu de médaillons, ou s'enroulent à des
arceaux. Quelques rosaces sont formées de nimbes llorescents,
gironnés de véritables mailles de polygones, aux ajourements
paradisiaques. Dans les replis de cette eiïlorescencc s'enchaînent
habituellement des semis de croix.
Quelquefois cependant, cet entourage est fait de rinceaux, d'ara-
besques, de fleurons ou de motifs géométriques. Pourtant, une
préoccupation religieuse veut que le symbolisme des catacombes
persiste quand même dans ce décor. C'est la végétation des jardins
de la Jérusalem paradisiaque, selon la vision de sainte Perpétue;
ions et croix. — Parements de nianclie. — Fouilles d'Antinoë.
322
LES ARTS SOMPTUAIRES
le palmier qui les ombrageait de son feuillage grêle ; la rose, qui
de toutes les fleurs avait été seule à y croître, et les ceps chargés
de pampres. Des oiseaux s'y ébatent, rappelant tour à tour la
colombe et le phœnix. L'icbtys et le daupbin y apparaissent, à
côté des fleuves échappés aux quatre sources,
figurées par les quatre vases. Et la survivance
du passé, mêlant à l'orthodoxie de ces symboles
le ressouvenir des cultes antiques,
étale sur le tout les fleurs du
lotus. Pour les suaires, une in-
tention toute dogmatique veut
que de préférence la corbeille
eucharistique alterne au dauphin,
formant semis, sur toute l'éten-
''^LA./i due de la toile. C'est le signe
d'élection par excellence le Pannis
vens et acquae vïvae Pïscïs de
ïertullien.
Cet épanouissement devait se
plier aux complexités de la poly-
gonie cependant; et bientôt ces
lianes flexibles, ces fleurs para-
disiaques se contournèrent en
spires ordonnées, pour satisfaire
à leurs exigences. C'est tantôt un
assemblage de deux carrés entre-
coupés, inscrits dans un cercle,
et circonscrivant, à leur tour, un
médaillon cruciforme, fait d'en-
trelacs gironnés. Dans les vides,
répartis entre les pointes de l'oc-
togone étoile, des rinceaux fleuris de roses stylisées s'abritent.
Ailleurs, cet octogone étoile , déterminé par deux carrés entre-
coupés, sera décrit par des méandres chevronnés, et inscrits
dans un carré. Aux angles, des arabesques tréflées s'épanoui-
ront, de façon à lui donner encore l'apparence cruciforme. Une
seconde variante de ce même motif donnera un octogone ins-
Lianes arabcscalos. — Entre doux de tuiii([ucs.
Fouilles d'Anliiioë.
LES ARTS SOMPTUAIHES 323
crit dans deux carrés entrecoupés. Un assemblage d'octogones
étoiles, engendré par un lacis de tresses, profilera une croix sur
son centre; d'autres petites croix se sertiront dans chaque étoile,
et l'arabesque qui court dans les angles se fleurira également
de croix.
Partout et toujours, it.X.LAdUML
d'ailleurs, c'est cette
croix que dans les dé-
cors, les plus touiïus en
apparence, on retrouve.
Tel octogone étoile, cir-
conscrivant un cercle,
où s'assemblent des
croix entrecoupées, a
pour centre un fleuron
cruciforme étoile. Les
combinaisons géomé-
trales les plus abstrai-
tes n'échappent point à
ce système. La polygonie met partout le signe de la foi. Le
meilleur exemple qu'il soit possible d'en citer consiste en un
médaillon rempli par un réseau d'octogones entrecoupés, donnant
des croix imbriquées. Le dessin
rentre dans le cycle des figures
ambiguës, à côtés communs, et
au premier examen semble com-
plexe à démêler. La multiplicité
de combinaisons qu'il est possible
de distinguer, selon l'image consé-
cutive perçue est à retenir, com-
me l'indice d'une recherche ex-
pressive d'esthétique, jusque dans
la broderie. Si fort était le cou-
rant, que rien ne pouvait lui échapper.
La plupart de ces étofl'es furent fabriquées à Alexandrie. D'autres
villes étaient également en renom. C'étaient Behnesch, Dabik,
Tennis, d'autres encore, dont les auteurs nous ont donné la liste.
Arabesques el croix cr(''neléos. — Broderie de chûle
Fouilles d'Auliiioë.
Arabesque r(''vuls(''e. — Broderie de tunique.
Fouilles d'AïUinoë.
32'i
LES ARTS SOMPTUAIRES
Tennis, sur le lac Menzaleh, avait la spécialité du boughalémoun.
Ce tissu, dont le ton varie du violet au pourpre, est celui qu'on
retrouve dans les nécropoles des villes chrétiennes de la Haute
Egypte. xMais, qu'il s'agisse des lins de Dabik ou des reps de
Behnesch, le procédé de broderie, invariablement, reste le même,
et consiste en un travail à l'aiguille exécuté sur fils tirés. L'expres-
sion tapisserie d'Egypte, Gobelins d'Egypte, a été à tort employée.
L'époque copte a eu quantité de broderies; la tapisserie de haute
ou basse lisse lui est restée inconnue toujours. Les dessins en
apparence brochés, ne sont que des broderies exécutées sur une
sorte de canevas réservé,
que constitue la chaîne ou
la trame. Les fds de celle-
ci en esquissent seulement
les masses ou réciproque-
ment; si bien que, pour
les applications sur toile,
on retrouve une sorte de
dentelle donnant les si-
lhouettes, quand les soies
et les laines, usées par les
temps, ont disparu. La
découverte de plusieurs
nécessaires de brodeuses
nous initie aux procédés
techniques alors en usage.
L'un des plus complets se compose d'un métier à tambour, où
l'étotre se trouvait tendue aux rebords du cadre par des chevilles;
de quenouilles ; de fuseaux ; de peignes de bois, à dents de diffé-
rentes grosseurs ; d'aiguilles longues et épaisses, destinées à écarter
les fils de la trame; de minces roseaux, aplatis à l'une de leurs
extrémités, sur laquelle s'enroulaient les soies et les laines, et
qui constituaient l'aiguille à broder; de coffrets; d'étuis et de
dévidoirs
Ces instruments permettaient l'exécution des broderies les plus
riches et les plus délicates; et de fait, les spécimens retrouvés
jusqu'ici en ont fourni des modèles de somptuosité et d'élégance.
Croix nallÉos. — Broderies de suaires. — Fouilles d'Anlinoë.
LES ARTS SOMPTUAIRES 32o
Toutefois, les tissus précieux, mentionnés dans les trésors des
églises, sous le nom de vêla Ale.randrun n'ont pas été retrouvés
jusqu'ici. D'autre part, la révélation donnée par rex])loration des
nécropoles d'Antinoé, de Panopolis et do Lycopolis n'a point con-
firmé non plus les descriptions, faites par les auteurs anciens, de
vêtements lamés d'or et ornés de scènes du Testament ou de l'Évan-
gile. Au IV" siècle pourtant, Astérius, évoque d'Amasée, s'est élevé
dans ses sermons contre l'éclat de telles parures, jusqu'à se montrer
scandalisé. 11 condamne « les gens frivoles et orgueilleux, qui por-
tent l'Évangile sur leur manteau, au lieu de le porter dans leur
âme ». Et, confirmant son
dire, les peintures de Saint-
Vital à Ravenne représen-
tent Théodora les épaules
couvertes d'une dalmati-
que, brodée de l'Adoration
des Mages et d'autres ta-
bleaux religieux. Cette
absence de riches étoffes
dans les nécropoles
alexandrines tient sans
doute à ce que la valeur
de tels vêtements les a
exposés à une destruction
inévitable. Certains cos-
tumes sacerdotaux étaient
garnis de perles et de pierres précieuses. Les Perses de Khosrocs,
puis les Arabes d'Amrou n'en laissèrent point trace derrière eux.
Les soieries brochées, quoique fréquemment employées à rehaus-
ser l'élégance de la parure, ne sauraient être englobées dans l'art
somptuaire de TÉgypte chrétienne. On les trouve au i\° siècle, appli-
quées aux robes des femmes ou aux manteaux des fonctionnaires
impériaux. Le répertoire des brochages trahit une origine byzantine
ou tout au plus gréco-asiatique. Des thèmes étrangers au monde hellé-
nique s'y mêlent, qui semblent venus de l'tnde de la Perse ou même
de l'Extrême-Orient. Rares devaient même être ces soieries, quel-
quefois lamées d'or, car sur un même costume, on en rencontre de
Croix fleuronuro. — Mc'dailloii de clirilc. — Fouilles d'Aiitinoë.
326
LES ARTS SOMPTUAIRES
provenances différentes, une seule pièce de soie n'ayant pu fournir
la garniture en entier.
Par contre, les mousselines sont bien indigènes, et d'une finesse
telle, que la plupart sont transparentes. Les broderies qui les
recouvrent n'ont nulle intention symbolique et se composent
surtout de légers semis de ileurs. Exécutées au plumetis, ces appli-
cations, généralement de soies polychromes, ont une intensité de
nuances charmante. Quelques suaires, d'une finesse extrême, se
rattachent seuls, par leurs roses mystiques stylisées, aux fleurons
cruciformes du sym-
bolisme primitif.
Le trait dominant
de tout ce rameau de
l'art copte est l'habi-
leté du coloriste. Les
tons, pris isolément,
sont violents et heur-
tés ; mais, le choix
qui préside à leur as-
semblage les atténue
et les éteint. Le bleu
turquoise ou lapis,
le rouge, variant du
ponceau au rose, le
vert émeraude, le
jaune d'or, toute la
gamme des bruns, sont les couleurs les plus fréquentes, unis à
quelques demi-teintes. Le noir et le blanc ne servent qu'à sou-
ligner les accents du dessin. Tout le talent du brodeur consiste à
séparer deux couleurs opposées, en cernant les contours des figures
d'un trait donnant la complémentaire. De la sorte, une véritable
esquisse se projette, nette, entre deux champs limitrophes parfai-
tement délimités. Une irradiation se produit, qui adoucit les coloris
et les dégrade en quelque sorte. La proportion de la largeur du
filet est établie de façon à l'élever ou l'abaisser selon qu'il est
besoin.
La dentelle concourait déjà à la toilette féminine et les innom-
Assemblage de croix. — Médaillon de suaire. — Fouilles d'Antinoc.
LES ARTS SOMPTUAIRES
m
brables bonnets et voilettes recouvrant la tôle des mortes en sont
autant d'exemples, qui étaient jusqu'ici restés ignorés. C'est la
dentelle au fuseau, telle qu'aujourd'hui encore elle est exécutée.
Tous les fils du réseau sont réunis en un départ. Autour de ce centre,
les mailles croisées rayonnent décrivant les dessins les plus variés.
Cette dentelle, généralement de lin écru, est quelquefois exécutée
en soie ou en laine. Quelques rares spécimens donnent môme des
dessins polychromes, mais ce n'est là qu'une exception.
Croix polygonale et arabesques cruciformes, — Broderie de châle.
Fouilles d'Antinoë.
Ijami)cs de terre ciiilc peiiiles en rouge. — Collection de M. le D'' Fouquel.
CONCLUSION
Telle fut l'œuvre copte. Son influence sur révolution de l'art
chrétien des premiers siècles est incontestable; non pas que l'étran-
ger lui ait demandé, au sens pro])re, des modèles, mais en raison
des tendances qu'elle a, sinon alHrmées du moins balbutiées, et
que d'autres après elle n'ont fait que développer.
Au début, l'art alexandrin est celui de Byzancc. L'hellénisme est
souverain maître ; il impose au spiritualisme intense de la foi qu'il
a faite sienne la formule matérialiste où il s'est complu h l'époque
païenne, sans se douter môme de ce que ce non sens a d'absurde et
de choquant. La ba'^ilique n'est qu'un lieu de réunion, d'où tout
mystère est banni, où rien n'indique l'aspiration, le recueillement,
la méditation et la prière. C'est le sanctuaire où se déroulent des
processions fort peu différentes de celles des panégyries ; et où l'office
divin a remplacé les cérémonies accomplies autour des Hïera.
Voûtes et coupoles en plein cintre étreignent l'ame, sans lui laisser
la moindre échappée. Les colonnes qui les supportent sont celles
d'un Forum. La lumière pénètre à flots par des fenêtres grandes
ouvertes ; toute pensée est absente de l'édifice, rien n'y rappelle la
divinité; rien n'y parle d'au-deliret de mystère. Tout au contraire,
un peuple de statues banales évoque à chaque pas la vie matérielle
et présente; les dieux de l'Olympe se sont déguisés en héros de la
légende sacrée ou faits ermites ; à son grand regret, l'artiste les
CONCLUSION 329
a vêtus de lourdes étofTes, mais le masque est resté le même, et
sous ce masque, l'être pensant n'existe pas. Et, complétant cet
ensemble, le répertoire ornemental, identique à ce qu'il a été
jusque là, étend partout ses compositions incertaines, dont la
richesse n'a qu'un but, couvrir tant bien que mal le nu des murs.
Sans doute, tout cela se retrouve, à la première heure, dans le
copte. Les Grecs sont maîtres du pays; ils y ont apporté l'Évangile ;
et ne fut-ce que pour cette raison, l'Égyptien pense qu'il ne peut
mieux faire, que de les imiter en tout. A la longue, cependant,
l'instinct naturel reprend le dessus, et alors, éclatent des dissensions
qui nous apparaissent comme autant de schismes, et qui ne sont
autres que l'affirmation de l'hérédité et des afïinités électives de
la race. L'église d'Alexandrie se constitue, et insensiblement, l'art
copte se modifie, se transforme, puis rompt, lui aussi, avec Byzance,
et n'obéit qu'à ses propres inclinations. Au couvent de Schenoûdi,
l'élément de construction est encore grec, l'ordonnance générale
du monument encore classique ; mais déjà la peinture polygonale a
réduit la fresque triomphale à deux ou trois scènes. A Assouan, un
courant semblable a poussé l'architecte vers le retour aux formes
en usage aux temps d'autrefois, à la voûte elliptique, à la suppres-
sion absolue du dôme; et cet éloignement pour la coupole restera
le trait dominant de l'architectonie en usage sur la rive du Nil.
Puis, l'élan de l'âme se manifeste par une prédilection marquée
pour l'arc brisé ogive. Au déir-es-Souriani^ au monastère de Bara-
mous, à celui d'Anba Beschaï de Nitrie, le vaisseau est presque
pareil à celui des premières églises gothiques. Pour la première
fois, se dresse l'appareil nervé. Le jour se fait rare et se tamise à
travers d'étroites fenêtres, aux verrières multicolores, et de longues
frises symboliques prennent la place des bas-reliefs byzantins.
A Gonstantinople, la basilique est, de même que jadis le temple
païen, le palais religieux le plus en vue de la capitale, celui qui
concourt le plus à sa grandeur et à sa magnificence. En Egypte,
rien ne l'annonce du dehors. Elle s'élève loin de l'agglomération des
villes. C'est la maison du Seigneur, isolée dans la solitude ; toujours
bâtie au bord du désert ou même au cœur du désert. Elle emprunte
à cette solitude quelque chose de son infini, de sa majesté silen-
cieuse. Et pour avoir traversé des heures durant la désolation des
330 CONCLUSION'
sables, le fidèle qui en franchissait Je seuil sentait qu'il venait de
quitter le souci terrestre, pour vivre d'une autre A^ie pendant un
instant.
11 faut avoir suivi les routes qui mènent à ces vieilles laures,
pour se rendre compte de cette sensation indéfinissable; avoir
longé sous le soleil les hautes falaises de cette merveilleuse vallée
d'Akhmîm, désignée aujourd'hui sous le nom de B'ir-el-Aln^ avec ses
murailles à pic, roussies par le temps, aux profils hardis, tantôt
semblables à ceux de remparts et de tours déchiquetées; tantôt à
ceux de colosses pharaoniques géants, assis dans leur immobilité
solennelle, aux portes des temples thébains. Sur le miroitement
blanc du calcaire pulvérisé qui couvre le chemin, leurs ombres se
découpent lilacées, avec une précision impitoyable. El, à mesure
qu'on s'enfonce plus avant dans ce lit tortueux de torrent, trans-
formé en sentier, que la voie se rétrécit, que léboulement des
blocs tombées des crêtes en obstrue la perspective, il semble qu'on
pénètre dans un monde surnaturel. Ailleurs, le paysage s'élargit,
mais pour présenter l'aspect de l'immensité sans limites. Au désert
de Sceté, à celui de Nitrie, la ligne des sables bleutés par l'éloigne-
mcnt se confond avec le ciel à l'horizon. Une buée lumineuse, un
flamboiement d'incandescence court sur leur plaine. L'on dirait
qu'on marche dans la colonne de feu, qui autrefois guida Moïse,
ou que dans la transparence cristalline de l'atmosphère passent
encore des langues de feu.
En sculpture et en peinture, l'évolution accomplie n'est ni
moins grande, ni moins caractéristique. Là aussi, la pensée se
substitue à l'imitation. Aux animaux humains, drapés de clinquants
oripaux, aux Vierges trop gaillardes et aux Saint-Georges trop bien
portants, à toutes ces figures où la sensualité hellénique est à peine
grimée de fards chrétiens, succède d'abord une école maladroite,
qui s'attaque à la forme animée. Mais bientôt, l'artiste s'en éloigne,
les figures se rigidifient, se font géométrales ; les compositions sym-
boliques et rythmiques apparaissent, puis la polygonie gagne toutes
les surfaces, et avec elle, se renouvelle le répertoire de l'Orient.
Lancé sur cette voie, l'art remonte à sa source, le mystère, et
tente de revivre ses anciens rêves d'idéalisme. Il abandonne défini-
tivement le corps humain, pour retrouver dans l'arabesque l'ondoie-
CONCLUSION ;{31
ment de seiUimcnts complexes, Irop vagues, pour s'exprimer par
une apparence concrète, et emporté par le courant de spiritua-
lisme qui traverse alors le monde, il se plait aux combinaisons de
ligures symétriques, dont l'aspect change à mesure que le regard
en embrasse une partie ou la totalité. C'est l'instant où le cliris-
tiauisme alexandrin arrive à la délectation morose ; où l'anachorète
s'abîme en contemplations et en extases. Enfermé dans le mysti-
cisme du dogme. Termite s'ingénie à commenter la lettre du Tes-
tament ou de l'Evangile. Il l'interprète à sa manière, la retourne
en tous sens, mais ne peut cependant s'éloigner entièrement du
texte, et est constamment obligé d'y revenir. Néanmoins, son esprit
trop tendu le plie à mille variantes, que lui-même aussitôt oublie.
Cette philosophie hésitante ne trouvait son équivalent que dans un
décor capable de rélléchir l'immuabilité et le mouvement perpétuel.
Seul, l'assemblage d'un motif régulier, indéfiniment répété, pouvait
répondre à l'évolution d'une méditation flottante. Son principe reste
invariable, mais de sa répétition, naissent des visions fugitives,
qui se déroulent selon l'étendue du champ et l'ordre dans lequel le
motif est groupé. A mesure que le regard se fixe sur lui, l'image
profilée s'évanouit et se transforme sans cesse. A peine entrevue,
l'évocation s'efface, pour disparaître et aussitôt reparaître ; en un
défilé d'ombres insaisissables, courant sur une surface sans limites,
avec le flux et le reflux des pensées sans fin.
C'est en cela surtout que le Copte a été vraiment un maître. iSon,
la polygonie n'appartient pas à l'art arabe, pas plus que le réper-
toire arabescal. L'un et l'autre naissent du schisme monophysite,
des hallucinations des ascètes, de cette délectation morose, qui
fleurit au fond du désert dans les cavernes et dans les laures. Que
les arts somptuaires n'aient point prospéré, qu'ils soient restés en
arrière, n'importe; il suflit au Copte d'avoir su se créer une archi-
tecture indépendante et un art décoratif expressif.
Cette architecture, c'est elle qui sera l'ancêtre direct de l'art
arabe ; cet art décoratif c'est lui que, dans la polygonie arabe,
on retrouvera tout entier. Le berceau du déir Saint-Siméon, la
nef du (léir-e.s-Souriani, celle de l'Anba Beschaï de Nitrie, celle
de Baramous seront les prototypes dont se servira cet autre artiste
copte qui construisit la mosquée de Sultan Hassan. Les entrelacs
3;]2 CONCLUSION
des stèles d'Akhmîm, les frises d'Akhnas, celles de l'Anba Sche-
noLidi, de l'Anba Beschaï de Thébaïde, du deir-es-Sourian'i, ceux de
cet autre polygoniste copte qui sculpta le mimber de la mosquée
khalifale de Ghous. Que lapolygonie descriptive, cet art merveilleux
qui consiste à transformer Tarchitectonie de la voûte en un assem-
blage d'entrelacs sphériques, n'ait pas été connue du Copte, qu'im-
porte encore, puisque l'élément en est puisé dans les lois de la
polygonie plane, et que celle-ci fut créée de toutes pièces par lui.
Voilà ce qu'il était bon de mettre en lumière. L'art copte a été
avant tout un art de tendances, qui, obligé de s'improviser, ne
parvint pas à s'épurer et à s'affiner. Encore une fois, ce qui rend
surtout la période alexandrine intéressante, est de constituer le lien
qui rattache l'art antique à l'art des khalifes. De faire que, par un
singulier effet de l'immuabih'té des instincts de la race égyptienne,
l'art musulman procède de l'art chrétien le plus exalté. De réunir
en elle les derniers essais de l'art symbolique de l'Egypte, les
dernières tendances plastiques de l'art grec et les premières com-
binaisons polygonales. De faire enfin que l'art sorti de l'Egypte,
pour aller exprimer la foi de tout le vieux monde, passant du
Delta et de Thébaïde en Assyrie, d'Assyrie en Grèce, de Grèce à
Rome, revienne de Rome à Constantinopîe et de Constantinople
à son berceau pour y mourir et y revivre sous une forme nouvelle
en une série de transformation.
Lampe (le terre cuile peinio en rouge.
Musée (égyptien du Caire.
nrnvmrrnrr
Liane arabcscale el colombes. Broderie de luniquc. — Fouilles d'Aiitinoë.
TABLE
Préface i-vm
CHAPITRE I. — Le christianisme égyptien et les origines de l'art copte.
1. Les hérédités du Copte 1
11. La diffusion du Cliristianisme 9
m. La persécution 13
IV. Ascètes et Cénobites 18
V. La période des conciles 36
VI. Le gnosticisine 42
CHAPITRE II. — Les représentations symboliques,
I. Le symbolisme égyptien 65
H. Le symbolisme copte 73
CHAPITRE III. — L'architecture.
I. Les premiers monuments coptes 118
:i. L'emploi de la voûte 123
m. Le dôme 138
IV. Les églises à coupoles multiples lo3
V. La voûte nervée 168
VI. Babylone d'Egypte 191
CHAPITRE IV. — La sculpture.
I. L'enseignement byzantin 207
H. Les premiers essais de la sculpture copte 211
m. Les sculptures géométrales 216
IV. Les stèles 231
V. Les boiseries 237
VI. La mobilité de la polygonie 248
334 TABLE
CHAPITRE V. — La peinture.
I. L'enseignement 235
II. Les procédés 263
II!. Le symbolisme triomphal 264
IV. Les fresques du symbolisme triomphal 260
V. Les tableaux peints sur bois 279
VI. Les peintures décoratives 281
CHAPITRE VI, — Les ARTS soMPTUAiRES.
I. Les bronzes 287
II. Les poteries 300
III. Les verreries, les ivoires, les bois ouvrés, l'orfè-
vrerie et les bijoux 307
IV. Les broderies, les tissus et les dentelles 317
Conclusion 328
Plan lie la laure primitive de Saiiil Macaiic à Nilrie.
LE PUY-EN-VELA.Y
IMPRIMERIE REGIS MARGRESSOU
^.
AUG 2 6 1988
PLEASE DO NOT REMOVE
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